Selon la responsable, qui dirige la mission politique des Nations unies dans le pays (MANUL), cette désagrégation institutionnelle nourrit un cercle vicieux. En affaiblissant la gouvernance, elle alimente la défiance populaire et complique à son tour davantage toute transition politique. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, le pays vit au rythme d'une fragmentation politique persistante. Deux autorités rivales – le gouvernement d'union nationale à Tripoli, reconnu par l'ONU, et l'Armée nationale libyenne à l'Est, bâtie autour du maréchal Khalifa Haftar continuent de se disputer les rênes du pouvoir, retardant l'organisation d'élections nationales pourtant promises depuis des années. «La situation en Libye se détériore sur de nombreux fronts », a constaté mercredi l'envoyée de l'ONU dans le pays, Hanna Tetteh, devant le Conseil de sécurité. Une justice menacée de scission Hanna Tetteh, représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies et chef de la mission de soutien des Nations unies en Libye, s'exprimant lors d'un briefing du Conseil de sécurité. Le risque d'une division durable des institutions judiciaires inquiète particulièrement l'ONU. Entre décisions contradictoires, juridictions parallèles et batailles d'influence, l'architecture juridique, longtemps restée un des rares éléments relativement unifiés du pays, vacille.«C'est une ligne rouge : si elle est franchie, elle peut compromettre l'unité de l'Etat », a averti Mme Tetteh, appelant les dirigeants libyens à éviter toute escalade. Une société sous pression Sur le terrain économique, la situation se dégrade rapidement. La dévaluation du dinar, l'inflation, les pénuries de carburant et la hausse du coût de la vie accentuent la frustration sociale dans un pays pourtant riche en hydrocarbures. Selon l'ONU, près d'un tiers des Libyens vivraient désormais sous le seuil de pauvreté, tandis que la majorité des dépenses publiques continue d'être absorbée par les salaires et les subventions, laissant peu de marges pour l'investissement ou la reconstruction. Du côté de la société civile, le diagnostic est tout aussi sombre. Ahmed Albibas, fondateur de Hive Orgs et représentant d'une organisation de jeunes à Tripoli, résume l'aspiration dominante : « Un seul Etat, pas des entités rivales ; une armée nationale qui protège les frontières, pas des groupes armés qui protègent des intérêts ». Malgré le cessez-le-feu conclu en 2020 entre le gouvernement d'union nationale et l'Armée nationale libyenne, les armes restent omniprésentes et la confiance envers les institutions demeure fragile. « Le silence des armes ne signifie pas une paix durable tant que les armes restent répandues, que les institutions restent divisées et que des légitimités "temporaires" deviennent permanentes », a prévenu le jeune Libyen. La lassitude gagne une population confrontée aux coupures d'électricité, à la flambée des prix et à l'absence de perspectives politiques claires. « Le peuple libyen bout sous la surface », a alerté M. Albibas. « Nous ne savons pas quand ni comment il pourrait exploser à nouveau ». Pour l'ONU, la clé reste politique. « La seule voie à suivre est une solution politique qui rassemble les Libyens », a insisté Hanna Tetteh. Ahmed Albibas a formulé l'enjeu en termes simples : « Aidez-nous à passer de la "gestion de la crise" à la "construction de l'Etat" pour tous les Libyens, pas seulement pour les privilégiés ». Un horizon encore incertain pour un pays où, 15 ans après la révolution, l'Etat reste largement à reconstruire. Cette fragilité économique alimente aussi les réseaux criminels transnationaux. Le trafic d'armes, de drogue ou d'êtres humains prospèrent dans un contexte de frontières poreuses et d'institutions fragmentées. Un rapport de l'ONU publié lundi décrit notamment une véritable « machine » d'exploitation des migrants, faite d'enlèvements, de détentions arbitraires, de violences sexuelles à l'encontre des femmes et d'extorsions. Encore faut-il qu'un compromis crédible émerge entre des institutions concurrentes et des acteurs armés toujours influents. Faute de quoi, préviennent diplomates et observateurs, la Libye risque de rester coincée dans un entre-deux instable – ni guerre ouverte, ni véritable paix.