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Une laïcité à la carte
La chronique de Maurice Tarik Maschino
Publié dans El Watan le 04 - 04 - 2013

Toujours prompts à brandir l'étendard de la laïcité dès qu'ils aperçoivent une femme voilée, toujours prêts, du haut de leur suffisance, à rappeler que la démocratie ne supporte aucun compromis avec la religion, bien des Français seraient plus avisés d'exiger de leur gouvernement qu'il impose à tous les départements la loi de la République. Kadour n'en revient pas. Jeune économiste en poste près de Strasbourg, il a été stupéfait, en inscrivant son fils dans une école maternelle, d'entendre des élèves de cours préparatoire chanter, sous la direction d'une «dame de religion», un étrange cantique : «Jésus, mets ta lumière sur – chacun désignant une partie de son corps – ma tête, mon cœur, mes mains, mon zizi…» «J'ai cru, raconte-t-il, que j'étais entré par mégarde dans une école privée. On me détrompa. J'étais bien dans une école ‘publique' ! » Publique, mais non laïque. La loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat ne s'applique pas dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle, couramment appelés «Alsace-Moselle».
Annexés par l'Allemagne en 1870, récupérés par la France en 1918, ils ont gardé la législation française en vigueur au moment de leur annexion, tel le Concordat signé entre Bonaparte et le Vatican, qui impose à l'Etat d'assurer le traitement des prêtres, pasteurs, rabbins, la loi Falloux de 1850, qui associe dans la gestion des écoles représentants des religions et de l'Etat, les lois allemandes, enfin, du temps de l'occupation. Prêtres, pasteurs, rabbins sont donc rémunérés par l'Etat. L'archevêque de Strasbourg, nommé par le président de la République sur proposition du pape, touche environ 5000 euros et bénéficie d'une voiture avec chauffeur, un vicaire perçoit 2000 euros. Salaires, et pensions coûtent à l'Etat 58 millions d'euros par an – ce qui signifie que tous les citoyens de l'Hexagone, croyants ou non, participent à l'entretien du personnel religieux, comme ils participent à l'entretien des églises, temples et synagogues.Sous prétexte qu'en 1905, lors de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'islam était quasiment absent de l'Alsace-Moselle, il ne bénéficie pas des privilèges des autres cultes. Devenu entre temps la deuxième religion de France, il n'a pas d'existence officielle dans ces départements.
Ses représentants n'insistent guère pour bénéficier des privilèges de leurs collègues, et le gouvernement français, qu'il soit de gauche comme de droite, paraît encore moins pressé de les leur accorder. Les responsables des cultes sont étroitement associés à la gestion de la vie scolaire. «L'enseignement primaire comprend l'instruction morale et religieuse» (article 23 de la loi Falloux). Des «dames de religion» assurent cet enseignement, 1 heure par semaine. Les parents peuvent demander une dispense, et dans les grandes villes beaucoup le font. La situation est plus complexe dans les campagnes où la pratique religieuse est plus importante. De nombreux parents hésitent à «se distinguer» et craignent que leur enfant ne soit soumis aux brimades de leurs camarades. En outre, la pression ecclésiastique est si forte qu'elle impressionne bien des familles.
Ainsi, à la rentrée scolaire 2001, l'évêque de Metz appela les parents à «résister aux sollicitations de dispenses qui équivaudraient à une démission de (leur) part». Dans le primaire, la plupart font «leur devoir» : en Alsace, 80% suivent le cours de religion, en Moselle, 63%. Dans les collèges et les lycées, où enseignent des certifiés – en 2000, le gouvernement français a créé un Capes de religion –, les dispenses sont beaucoup plus nombreuses et la fréquentation des cours de religion est en baisse régulière.Excepté de rares militants de gauche, les Alsaciens-Mosellans ne réclament nullement l'abolition de leur statut. Non pour des raisons idéologiques, mais à cause de ses avantages : ils bénéficient de deux jours de congé supplémentaires pour fêtes religieuses, d'une hospitalisation prise en charge à 90% par les pouvoirs publics, de médicaments remboursés à 80%, de mutuelles moins coûteuses, de clauses intéressantes en matière d'aide sociale, de chasse, du droit des associations…
Ils ne risquent pas de perdre ces avantages : «On ne touchera pas au Concordat», a déclaré Manuel Vals en inaugurant la grande mosquée de Strasbourg. Il y a plus grave : la laïcité est en danger dans «la France de l'intérieur», comme disent les Alsaciens. L'Eglise catholique la combat de mille façons et le pouvoir politique s'efforce régulièrement d'acheter sinon sa complaisance, du moins sa neutralité. En 1994, seules d'importantes manifestations l'empêchent de promulguer une loi lui permettant d'accorder des subventions à l'enseignement privé de façon illimitée. En 1996-1997, il participe très largement aux dépenses occasionnées par les visites du pape.
Kadour est perplexe : «Je suis partisan d'un Etat laïc. En Algérie, je ne supporte pas le conformisme ‘religieux' qui nous étouffe, la tartufferie qui en résulte. Mais d'entendre tant de Français nous opposer les vertus d'une laïcité qu'ils ne respectent pas m'indigne aussi.
A mon avis, leur attitude s'explique moins par un réel attachement à la laïcité que par leur haine de l'islam.»


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