Chawki Mostefaï souligne un fait important, à savoir qu'en amont des manifestations du 8 Mai 45, il y avait celles du 1er Mai de la même année. Et la répression coloniale avait déjà commencé à ce moment-là. Notre hôte précise que les manifestations du 1er Mai ont été décidées par le PPA d'une manière unilatérale afin de se démarquer du Parti Communiste et de la CGT. «Le PPA, qui avait gardé son individualité propre, se trouvait au printemps de cette année 1945 dans l'obligation absolue de démontrer, si ce n'est son influence sur le prolétariat algérien, influence qui était réelle, au moins la rupture quasi-totale entre l'opinion des masses ouvrières, ne parlons pas des masses paysannes, avec l'idéologie et la politique des partis communistes algériens et français», dit-il. «C'est ainsi que s'expliquent les manifestations du 1er Mai décidées unilatéralement par la direction du PPA au début du mois d'avril, et ce, à travers tout le territoire national. La consigne donnée aux organisations du Parti était, d'une part, de boycotter les défilés organisés par la CGT et le PCA et, d'autre part, organiser, dans la mesure du possible, un défilé indépendant en arborant des pancartes portant les slogans nationalistes tels : ‘‘Parlement Algérien'', ‘‘Libérer Messali'', ‘‘Libération de tous les détenus politiques'', ‘‘Indépendance''», etc.». Chawki Mostefaï souligne que «dans de très nombreuses villes de l'Est à l'Ouest, la consigne fut observée avec un grand succès. A Alger, la manifestation fut grandiose». Dans la capitale, trois cortèges s'étaient formés : le premier, à la Place du Gouvernement (actuelle Sahat Echouhada), le second à la rue Marengo, près du mausolée de Sidi-Abderrahmane, et le troisième à Bab J'did, dans la Haute Casbah. «Il devait y avoir, en tout, plus de 20 000 manifestants», nous dit-il. Le but était de «surprendre les forces de police». Les cortèges devaient tous converger vers la Grande-Poste. «En s'acheminant vers la Grande-Poste, nous entendîmes, devant nous, le crépitement d'une mitrailleuse qui dura plusieurs secondes, suivie d'une clameur de la foule qui reflua en désordre, les gens abandonnant sur le trottoir chaussures, espadrilles, coiffures, même des sacs et des couffins», se souvient l'ancien membre dirigeant du PPA-MTLD. «En quelques minutes, la rue Ben M'hidi avait retrouvé son calme où régnait un silence de mort. Le soir, nous apprîmes que le mitraillage de la police ou de la gendarmerie avait provoqué la mort de quatre personnes : Ghazali El Haffaf, Ahmed Boughlamallah, Abdelkader Ziar et Abdelkader Kadi, ainsi que des dizaines de blessés graves», témoigne-il. Chawki Mostefaï rapporte que les villes d'Oran et de Blida «ont subi le même sort et ont eu chacune un mort et des blessés». Toutefois, il estime que malgré la répression, «le résultat politique était atteint». «Le 1er Mai, fête du travail, a été une action essentiellement politique», appuie-t-il. Pour lui, c'était un cinglant démenti aux Américains qui pensaient que «le peuple ne suivait pas le Mouvement national». Conséquence de la répression sanglante qui a frappé ces trois villes : les militants PPA de ces régions avaient reçu pour consigne de ne pas défiler le 8 Mai. «Ayant fait le bilan de l'opération du 1er mai et mobilisé l'organisation pour porter secours aux blessés et à leurs familles, nous nous empressâmes de diffuser à toutes nos organisations locales des directives complémentaires concernant les prochains défilés de la victoire, à savoir : 1- Les manifestations doivent être absolument pacifiques ; les mots d'ordre de prudence et de sang-froid largement diffusés parmi les manifestants ; le contrôle de ceux-ci pour récupérer toutes espèces d'armes éventuelles tels que armes à feu, couteaux, même les bâtons, etc. 2- Les villes d'Alger, d'Oran et de Blida s'abstiendront de manifester de crainte que les récentes fusillades du 1er Mai n'aient créé chez les militants et les manifestants un esprit de revanche contre les forces de l'ordre, propice aux provocations de celles-ci, toujours possibles». Voilà qui devrait expliquer pourquoi les manifestations du 8 Mai 1945 ne se sont pas étendues à la capitale.