Fellag avait écrit dans l'un de ses sketchs que « nous, les Algériens, quand nous atteignons le fond, nous continuons à creuser ». Ce grand humoriste ne faisait que caricaturer une réalité plus qu'amère. Aujourd'hui, tous les citoyens savent que leur pays a atteint un état de déliquescence avancé, que la gabegie, la corruption, l'incompétence sont devenues des signes distinctifs en matière de gestion. Parmi les secteurs touchés par le phénomène, il faut citer celui de la culture en général et du cinéma en particulier. Le film Les indigènes de Rachid Bouchareb doit en principe relancer le débat sur le sujet si, bien entendu, les hommes à la tête de ce pays acceptent de prendre leur responsabilité et de faire un bilan critique de leurs actions. Dans El Watan de ce jeudi, le réalisateur ne cache pas sa déception à l'égard de l'Algérie, révélant que « le projet du film a dormi trois ans dans le bureau du PDG de l'ENTV », et que le ministère de la Culture lui « a promis 4 millions de dinars », dont il n'a jamais vu la couleur jusqu'à ce jour. Dans une interview en date du 26 décembre 2004 et parue dans le même journal, il avait lancé un appel pathétique aux auritotés algériennes pour l'aider à réaliser le film. Et c'est le Maroc qui répondra à son appel. Le roi Mohammed VI et le grand humoriste Djamel Debbouze, et c'est à leur honneur, ont mis le paquet pour que le projet soit concrétisé. Grâce à eux et à Bouchareb, une injustice historique a été réparée. Tous les anciens tirailleurs, les Algériens en tête, vont désormais bénéficier d'une pension digne de leur sacrifice. C'est scandaleux que l'Algérie n'ait pas participé à la réparation de cette injustice et à la création d'une œuvre culturelle qui la concerne. Mais il n'y a rien d'étonnant à cela. Depuis un quart de siècle, le pouvoir algérien a fait de ce pays un désert culturel. Ce domaine n'a pas été confié à des hommes et des femmes idoines, mais à des imposteurs qui se sont révélés les fossoyeurs de la chose culturelle. Adieu l'époque où notre cinéma s'était imposé sur la scène internationale. Adieu l'époque où notre littérature était appréciée et traduite dans des dizaines de pays. Le baâthisme, chantre de la contre-culture par excellence est passé par là. Nos cinéastes, nos écrivains, nos peintres sont allés sous d'autres cieux trouver la reconnaissance d'un talent que les leurs leur refusaient. Au pays de l'inculture dominante, c'est à peine si on a salué, et avec du retard, l'entrée de Assia Djebbar à l'Académie française. Le théâtre de Slimane Ben Aïssa fait un tabac en Europe, mais personne ici ne semble s'en émouvoir. Fuyant le terrorisme islamiste, Rachid Mimouni est allé mourir en exil, au Maroc. Fellag et Idir sont devenus des bêtes de scène dans le monde, mais presque inconnus dans leur pays qui les ignore de façon démente. Le peintre Korichi fait les beaux jours des galeries tunisiennes. Et le dernier-né des grands écrivains algériens, Yasmina Khadra, a lui aussi choisi l'exil pour obtenir une reconnaissance universelle, sans ça, il serait resté dans l'anonymat. Ils sont des centaines à vivre à l'étranger alors que leur pays a besoin d'eux. Ce n'est pas de leur faute. C'est la faute à ce système intolérant et prédateur qui s'est imposé par la violence au peuple algérien.