Dans les années 1990, le romancier Habib Sayah a trouvé «refuge» à Adrar, à Rabat et à Tunis, pour échapper à la machine de la mort. «Parce que j'habitais une ville haute. Tu sors, tu tombes. Je dois remercier mes amis marocains et tunisiens, qui m'ont hébergé durant cette période difficile», a-t-il confié, vendredi, lors du débat à la salle Sila (pavillon central). Cette dure expérience a alimenté son roman Tamasakht, paru en 2012. Habib Sayah a dédié un autre roman à Adrar, Tilka al mahaba (cet amour), comme «un acte de fidélité» à cette ville. «Ville où j'ai vécu pendant une période difficile. J'ai appris beaucoup de choses sur les traditions de la région, ses vieux ksour, ses oasis, ses coutumes», a confié le romancier, invitant les écrivains algériens à s'intéresser davantage au sud du pays. Habib Sayah a expliqué comment son roman Zaman Al Namroud avait été censuré et mis sous pilon par le régime de Chaldi Benjedid en 1985. Le livre critiquait vivement le système du parti unique et ses comédies électorales. Colonel Zbarbar est le dernier roman de Habib Sayah, où il raconte «la saga» de trois générations remettant en cause les vérités de l'Histoire officielle d'avant et d'après l'indépendance de l'Algérie. «La région Zbarbar a connu beaucoup d'événements pendant la guerre de Libération nationale et durant la décennie noire», a-t-il expliqué. Lors du débat, l'écrivain Waciny Laredj a qualifié Colonel Zbarbar (publié à Dar Sakki à Beyrouth) de «grand roman» qui a été quelque peu ignoré en Algérie. «C'est un manifeste à débattre. L'écrivain nous dit que tout est à remettre en cause. Malheureusement, nous avons aujourd'hui de la critique qui ressemble à des règlements de comptes, surtout à travers les réseaux sociaux. Nous avons besoin d'avoir la critique médiane, qui est au milieu entre l'écriture journalistique et l'analyse, pour avancer», a plaidé Waciny Laredj. La poétesse Zeineb Laouadj a salué Habib Sayah pour avoir continué à écrire malgré les conditions difficiles qu'il a connues. «Habib Sayah est parmi les novateurs de l'écriture romanesque tant sur le plan de la structure du texte que du contenu ou de l'esthétique. Il est resté attaché à ce qui se passait en Algérie et dans le monde arabe même lorsqu'il convoque la mémoire et l'histoire», a-t-elle déclaré. «Je pense que la plus grande gifle qu'a donnée Habib Sayah aux tueurs est qu'il continue d'écrire et d'écrire d'une manière excellente. L'écrivain n'a pas d'autres moyens que l'écriture. J'ai connu Habib Sayah dans les moments de la crise. Une période propice pour redécouvrir ses erreurs, ses illusions et ses amis. L'ami de tous les jours n'est pas comme celui qu'on trouve dans les moments difficiles. Dans ces moments, on découvre la véritable nature des gens. Et quand, je lis Habib Sayah, je ressens bien son amertume, sa peine», a témoigné Waciny Laredj. Pour lui, Habib Sayah et les romanciers de sa génération sont devenus des sculpteurs de pierres pour affronter les déceptions et surmonter les désillusions, surtout par rapport à une société «figée» dans ses convictions. Waciny Laredj a cité Cervantès, qui plaidait pour la recréation de l'espoir pour dépasser l'abattement. Habib Sayah a estimé qu'il ne s'est jamais porté candidat à un prix littéraire. «Par principe, je ne suis pas contre les prix littéraires. Un écrivain qui se respecte ne peut s'inscrire pour espérer avoir un prix. C'est inadmissible. Mon roman Colonel Zbarbar était porté sur la liste du Booker, mais à l'initiative de mon éditeur. Maintenant, vous savez bien comment les prix et les concours sont gérés avec des conditions, des normes et une vision imposée par les organisateurs. Des organisateurs qui ont la totale liberté de choisir ce qu'ils veulent à partir de leur ligne éditoriale, je ne suis pas contre. Nous avons un droit de regard en tant qu'écrivains ou journalistes», a soutenu Habib Sayah. Pour lui, les auteurs algériens ne doivent pas écrire selon les normes imposées par les comités des prix littéraires.