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El Anka était bien un phénix !
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Publié dans La Tribune le 28 - 11 - 2012

Phénix, merveilleux griffon ! Oiseau légendaire, oiseau de feu doué de longévité qui se distingue par son pouvoir de renaître après s'être consumé sous l'effet de sa propre chaleur. Il n'existait jamais qu'un seul phénix à la fois. N'ayant pu se reproduire quand il sentait sa fin venir, il construisait un nid de branches odoriférantes, d'encens encore parfumé, y mettait le feu et se consumait dans ses flammes. Des cendres de ce brasier surgissait un nouveau phénix, toujours le même. Et même s'il est toujours identique, le phénix est perse, grec, romain, mais pas seulement, car il est aussi égyptien, éthiopien ou chinois, quand il n'est pas païen, judaïque, chrétien ou même héraldique. Et, ne nous étonnons pas outre mesure, il peut être également algérien, dans le chaâbi né et ressuscité. Et il a même un nom, El Anka. Blase arabe du volatile mythique et nom artistique du Phénix Hadj Mhamed El Anka. Comme l'aurait dit Alain Badiou, l'auteur de L' tre et l'événement et du Fini et de l'infini, mais de quoi El Anka était-il finalement le nom ? Né Aït Ouarab, avec deux prénoms, Mohamed et Idir, il avait aussi un patronyme complémentaire. On l'appelait aussi «halo», déformation de l'arabe «Khalo», c'est-à-dire son oncle maternel qui se présenta ainsi devant l'officier de l'état-civil colonial, le 20 mai 1907 dans la Basse-Casbah d'Alger. «Halo» qui fut un ajout patronymique, sera finalement un nom prémonitoire. Il annonçait déjà le halo de feu, artistique cela s'entend, qui auréolera l'interprète-compositeur, devenu plus tard le chanteur pharaonique, la grande icône musicale du 20ème siècle algérien. La légende immortelle du chaâbi dont il est le nom et le père. Aït Ouarab Mohamed Idir, alias Halo, sera d'abord Cheikh Mhamed El Anka, avant d'être, pour toujours, Hadj Mhamed El Anka après un pèlerinage en 1937 à La Mecque. Et Mohamed-Idir deviendra plus simplement Mhamed. Le mythe, c'est donc un état civil composé et une identité musicale composite. La Fable artistique de Hadj Mhamed sera déclinée plus tard par deux pseudonymes qui sont autant de superlatifs de la renommée : El Anka et le Cardinal. La légende, jamais vérifiée puisque c'est une légende, dit que le surnom de Cardinal lui aurait été conféré, comme une tiare de la dignité, par l'archevêque d'Alger, Monseigneur Duval, alias Mohamed, mélomane et, dit-on, adorateur de l'artiste. C'est ainsi que les sentiers de la gloire musicale furent précocement empruntés, dès l'âge de 19 ans, au café Charbonnier, célèbre troquet chantant de la Basse-Casbah où le jeune Mhamed, pas encore Hadj El Anka, battait déjà la mesure, au rythme de la derbouka caressée par Hadj Mrizek, une autre future gloire du chaâbi. Hasard des connexions opportunes, c'est grâce à un autre membre de l'orchestre du célèbre Cheikh Mustapha Nador, en l'occurrence Si Saïd Larbi, que l'artiste en herbe sera intégré à la formation du maître. Le chaâbi n'était pas encore né sous l'appellation éponyme. A cette époque, un mélange de medh, de melhoun et d'andalou, avec ses deux branches de grande rigueur métrique, le malouf et le hawzi. Mais c'est finalement en 1926 que les portes du ciel s'ouvriront pour le futur El Anka. Le 19 mai 1926, précisément le jour de la mort de Cheikh Nador. En guise de cadeau divin, sa veuve lui remettra le diwan (répertoire) du Cheikh, geste sublime et signe subliminal lui signifiant qu'il pouvait prendre sa relève. Une étoile est née qui plus tard, à partir de 1946, à la tête de l'orchestre populaire de Radio-Alger, donnera naissance au chaâbi. En côtoyant d'autres maîtres tels Said Abderrahmène et Ben Ali Sfindja, ou encore d'immenses meddahine comme Sidi Ahmed Ibnou Zekri, Sidi Abdelaziz El Moghrawi ou le marocain Driss El Alami, El Anka maîtrisera à la perfection la vulgate du medh. Ni iconoclaste ni iconodoule, Hadj Mhamed révolutionnera le genre grâce à ses audaces de génial novateur. Il introduira des instruments nouveaux, un jeu orchestral plus vif qui tranchait avec la lenteur rythmique du medh et la litanie métrique de l'andalou. Il élaguera alors les rigides neqlabatte et, surtout, fera sortir le chaâbi des cafés où il était confiné et mit le medh et le melhoun au goût d'un public plus vaste, élargi aux jeunes. Cela lui vaudra alors une résistance entêtée des puristes andalous qui le surnommeront «El herrass», le démolisseur des codes. Du Cardinal El Anka, on retiendra notamment sa dimension de bâtisseur d'une légende. Son génie créateur de rythmes, de sons nouveaux, de tons subtils et de variations éblouissantes. Le maître avait en effet des fugues déconcertantes, des changements de rythme, un tempo renversant et des modulations de voix stupéfiantes. Et pourtant, «El herrass» n'a fait que l'école primaire et ne connaissait pas le solfège. Comme il y a des ânes agrégés de musicologie, il y a des presque analphabètes qui furent des génies. Comme El Hadj, le phénix du chaâbi, le
Cardinal de la chanson algérienne, mort à l'aube d'un 23 novembre 1978.
N. K.


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