Il est des écrivains qui affrontent le pouvoir. D'autres qui le contournent. Et puis il y a ceux qui, faute de s'attaquer aux structures qui dominent leur société, choisissent une cible plus commode : leur propre peuple. Boualem Sansal appartient à cette dernière catégorie. Ce raisonnement s'inscrit dans une longue tradition : celle du regard colonial, qui a façonné la vision de Boualem Sansal au point de le rendre aveugle aux siens, qu'il continue de percevoir à travers les lunettes de ses maîtres. Boualem Sansal ne se contente pas de critiquer la société algérienne contemporaine et de stigmatiser l'islam : il élabore une entreprise de déformation historique et idéologique au service des attentes du système néocolonial occidental. Cette logique néocoloniale atteint son point le plus cynique dans son rapport à l'histoire de l'Algérie, notamment dans le traitement de sa séquence relative à la guerre de libération. Réécrire l'histoire de la guerre de libération pour délégitimer la lutte anticoloniale Dans ses écrits, Boualem Sansal ne se cantonne pas à commenter la réalité. Il la travestit. La guerre de libération nationale n'est plus un moment d'émancipation anticoloniale, mais une séquence de dérive autoritaire et une entreprise quasi théocratique accomplie sous l'étendard de l'islamisme, assimilable aux formes contemporaines du salafisme, au prix d'anachronismes grossiers et de falsifications manifestes. Le FLN est comparé à des mouvements obscurantistes actuels. Cette relecture ne relève pas d'une simple erreur d'interprétation : elle participe d'un glissement stratégique qui consiste à absoudre les structures de domination coloniales et capitalistes en imputant aux sociétés dominées leurs propres malheurs. Avec son livre Le Village de l'Allemand, Sansal ne se contente pas de proposer une fiction. Il opère un glissement. La guerre de libération n'est plus un processus historique inscrit dans la violence coloniale. Elle devient le lieu d'une contamination morale. Le colonisé algérien cesse d'être une victime. Il devient coupable. L'introduction d'un ancien nazi au cœur du récit n'est pas un simple artifice littéraire. Elle produit un effet précis : brouiller la distinction entre domination et résistance, délégitimer la lutte anticoloniale, installer un doute moral sur l'histoire algérienne. La société algérienne de l'époque de la guerre de libération est décrite comme dominée par le rigorisme islamique. Cette affirmation ne relève pas de l'interprétation, mais d'une construction caricaturale destinée à accréditer une thèse implicite : l'incapacité supposée du monde arabo-musulman, donc de l'Algérie, à accéder à la modernité. Même les courants islamistes contemporains n'ont jamais exercé un tel contrôle social en Algérie. Mais pour Sansal, la réalité importe peu. Il faut noircir, exagérer, caricaturer l'histoire de l'Algérie. Car c'est plus vendeur. Mais cette entreprise ne relève pas seulement d'un biais idéologique : elle procède d'une réorientation stratégique. En réorientant la critique vers les sociétés dominées elles-mêmes, Sansal contribue à absoudre les structures historiques de domination – coloniales, impériales, capitalistes – dont il détourne l'analyse. L'histoire devient alors un argument à charge contre le peuple qui l'a subie. Ce renversement transforme une critique potentiellement subversive en dispositif de légitimation de l'ordre dominant. Ce positionnement s'inscrit pleinement dans un marché intellectuel occidental friand de discours confirmant ses propres représentations sur les sociétés arabes et musulmanes. En occupant la place attendue de l'« indigène critique », Sansal fournit une parole interne qui vient valider, de l'intérieur, les catégories d'analyse dominantes. Dès lors, son œuvre cesse d'être une critique pour devenir une fonction : celle de détourner l'analyse des rapports de domination réels vers une dénonciation culturalisée des dominés eux-mêmes. Ainsi, loin de déconstruire les mécanismes de pouvoir, Boualem Sansal participe à leur reproduction. Il transforme l'histoire algérienne en réquisitoire contre son propre peuple, convertit une critique politique en accusation civilisationnelle, et contribue à exonérer les véritables structures de domination. L'écrivain devient alors moins un opposant qu'un auxiliaire objectif de l'ordre établi, national et international. Ce type de discours ne surgit pas dans le vide. Il répond à une demande idéologique. Dans certains espaces médiatiques occidentaux, il existe une attente : entendre un Algérien dire que son peuple est arriéré, entendre un musulman dénoncer les musulmans, entendre un ancien colonisé disqualifier son propre passé. Boualem Sansal remplit parfaitement cette fonction. Son œuvre est lisible. Compréhensible. Et surtout : compatible. Compatible avec les stéréotypes dominants. Avec les récits postcoloniaux inversés. Avec une vision culturaliste du monde. Ce n'est pas un hasard s'il est célébré. C'est une logique. Ainsi, au terme de ce parcours, une constante s'impose : Boualem Sansal ne s'attaque jamais aux structures de domination, mais toujours à ceux qui les subissent. Sa critique ne vise pas le pouvoir, mais le peuple algérien. Ce ne sont pas les mécanismes qui organisent la société algérienne qu'il met en cause, mais les mœurs, les croyances et les pratiques de ceux qui y vivent. Chez lui, l'Algérien n'est plus un sujet historique, mais un objet de reproche. Sa culture est disqualifiée, ses comportements tournés en dérision, sa religion érigée en cause de tous les maux. Loin d'éclairer la réalité sociale algérienne, l'œuvre de Sansal la simplifie, la caricature et la condamne. Ainsi, ce qui se présente comme une critique n'est en réalité qu'un réquisitoire. Non contre le pouvoir, mais contre le peuple algérien lui-même. Ainsi, Boualem Sansal incarne moins une figure de dissidence qu'une fonction idéologique : celle d'un idéologue qui déplace la critique, en Algérie, du système vers le peuple algérien, et à l'échelle internationale, du capitalisme et du sionisme vers les musulmans et l'islam. (Suite et fin) Khider Mesloub