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La main de l'étranger au secours du régime
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 25 - 03 - 2019

À quel jeu joue Bouteflika maintenant ? Alors que des millions de voix, s'adressant à lui et à son régime, crient « Dégage », lui fait semblant de ne pas entendre. Il tourne le dos à son peuple et va mendier le soutien de l'étranger. Il envoie son ministre des affaires étrangères en tournée à travers quelques capitales européennes – Rome, Moscou et Berlin, avant probablement les deux plus importantes, Paris et Washington.
Une tournée, pour dire quoi ? Pour informer les dirigeants de ces pays que depuis un mois, des millions d'Algériens lui ont signifié qu'ils ne voulaient plus ni de lui, ni de son système ? Que des millions de citoyens, des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, occupent toutes les rues, toutes les ruelles, tous les escaliers et même les balcons de leurs appartements de toutes les villes, les grandes, les petites, de tous les villages et de tous les bourgs et lui répètent en plusieurs langues, à travers un nombre incalculable de messages, les uns plus explicites que les autres, qu'ils veulent la chute de ce régime, que l'heure de la deuxième république a sonné.
Est-ce cela que Ramtane Lamamra est allé dire aux dirigeants des pays qu'il a visités ? Bien sûr que non; il ne va quand même pas glorifier les manifestations monstres qui ont lieu tous les jours depuis un mois et se faire ainsi hara kiri ! De toutes façons, ils ont tous des ambassades à Alger qui ont ressenti en direct, dirais-je, l'enthousiasme des ces foules immenses, tout comme ils ont pu voir à la télévision que tout ce qu'on leur avait raconté sur ces « sauvages algériens » était faux. Il est allé leur dire que « notre Grand Leader », dans son infinie sagesse, avait la potion pour soigner la maladie dont était atteinte la jeunesse algérienne.
Lamamra a dit à ses hôtes que Fakhamatouhou a fait lire à cette jeunesse un communiqué qui lui est attribué, dans lequel il est dit qu'en dépit de ses 82 ans, bien qu'il soit impotent, incapable de parler et incapable de coordonner ses mouvements, bien qu'il lui était impossible même de respirer sans assistance dans l'avion qui l'a ramené de Genève, que tout cela n'était pas grave et qu'il allait rester encore quelques temps – deux ans, voire plus – sur le fauteuil d'El Mouradia, ou plutôt sur celui avec sangles de Zéralda.
Il a également dit dans ce communiqué que durant cette période il allait soigner l'Algérie de tous les maux dont elle souffre, qu'il allait régler tous les problèmes qu'il n'a pas eu le temps de régler durant les vingt dernières années. À ces jeunes, dont la grande majorité est née peu de temps avant ou après son arrivée au pouvoir, il a promis qu'il céderait alors la place à celui qu'ils choisiraient. Si cela pouvait être Lakhdar Brahimi ou même Chakib Khelil, ce serait encore mieux. Ce qu'il n'a par contre pas dit, c'est qu'il aimerait que se réalise durant cette période, son rêve de toujours, celui de mourir sur le « trône ». Abdelaziz Bouteflika a, en effet, toujours considéré qu'une « erreur d'aiguillage » a fait qu'il n'a pas hérité du fauteuil de président de la République à la mort de Houari Boumediene en décembre 1978; car pour lui, il s'agissait bien d'un héritage.
Dans son esprit, il était l'unique successeur du défunt président, celui qui, plus que tout autre, méritait la place. Or voici que ceux qui l'ont fait roi vingt ans après, ont choisi quelqu'un d'autre; et ça, cet outrage, Bouteflika ne l'a jamais gobé. Il n'a jamais pardonné, ni aux colonels, qui deviendront des généraux peu de temps après, de ne l'avoir pas intronisé et de lui avoir préféré Chadli, ni au peuple algérien de n'être pas sorti en masse, comme il le fait aujourd'hui, pour le soutenir. C'est pourquoi, Abdelaziz Bouteflika déteste le peuple algérien. Il a toujours considéré que ces gueux ne le méritaient pas. Il l'a dit très clairement aux Kabyles : « J'avais pensé que vous étiez des géants, je vois que vous n'êtes que des nains. » Il n'en pense pas moins du reste de la population.
Il a également dit des généraux qui en avaient pourtant fait un président « qu'ils n'étaient pas les lions qu'il imaginait ». Quant à l'idée qu'il se fait de lui-même, il n'est qu'à se rapporter à l'interview qu'il a accordée à une journaliste française lors de son élection en avril 1999, dans laquelle il avait déclaré qu'il était lui plus grand que Napoléon de quelques centimètres ! Il faut se rapporter aussi au fait qu'il pense être le Charles de Gaulle algérien; tout comme il faut se souvenir qu'il avait demandé, en 2005/2006, à ses comités de soutien de lancer une campagne pour que lui soit octroyé le Prix Nobel de la Paix. Rien que ça ! Je rappellerai encore un autre détail qui indique bien que Bouteflika n'accorde pas un brin d'estime, voire de respect tout simplement aux Algériens : a-t-il jamais accordé une interview à un journaliste algérien ? Bouteflika n'aime les Algériens que durant vingt quatre heures, une journée d'avril, tous les quatre ans.
Ceci étant, quel que soient les thèmes que Lamamra a développé lors de ses entretiens avec les dirigeants européens qu'il a rencontrés, la véritable question que l'on devrait se poser est celle de savoir qui a été la partie demanderesse de ces rencontres. Je doute que ce soient les Russes, les Allemands ou les Italiens qui ont demandé à être informés de ce qui se passe actuellement en Algérie.
Ils ont des diplomates, des services de renseignements compétents qui en savent beaucoup plus qu'un grand nombre de responsables civils et militaires algériens sur le situation politique en Algérie, sur les luttes intestines du régime et sur le niveau extrêmement élevé de la corruption érigée en système de gouvernance par Bouteflika. Les Russes doivent certainement détenir des preuves irréfutables sur les commissions qu'ils ont versées à certains « correspondants » algériens lors de la vente d'armes, tout comme les Italiens qui en savent probablement encore plus que ce que nous ont dit les magistrats milanais sur le réseau Khelil-Bedjaoui et sur l'attribution de contrats par Sonatrach à Saipem.
C'est bien la nébuleuse qui s'est auto attribuée le rôle de président de la République qui a pris l'initiative de ces discussions. Et c'est là que le bât blesse. C'est là que se niche cette fameuse « main de l'étranger », qui aurait, selon les dires du pouvoir, animé, voire manipulé, tous ces citoyens qui se sont élevés à un moment ou à un autre contre ses agissements. Cela a, de tous temps, été l'insulte suprême que le régime a jeté à la figure de quiconque s'est attaqué à Bouteflika, à son frère, à son clan, au DRS, à Ouyahia ou à tout autre personnage ou structure de la nomenklatura qui dirige le pays.
Cette tournée de Lamamra, qui sera probablement suivie d'autres rencontres publiques ou secrètes avec d'autres hauts responsables étrangers, constitue un appel très clair à ingérence dans les affaires internes du pays. À partir du moment où le ministre des affaires étrangères algérien va exposer à Me Merkel ou à Mr. Poutine les problèmes qu'a le régime, dont il est un des rouages, avec son propre peuple, qu'il cherche à les convaincre que les solutions qu'il compte apporter à ces problèmes sont bonnes et obtenir ainsi leur aval, quand il accepte d'être traité comme l'élève qui doit répondre à toutes les questions de son maître, l'affront qu'il subit ce faisant ne lui est pas destiné à lui en tant qu'individu, mais concerne le peuple et le pays qu'il représente.
D'autre part, par une telle démarche le pouvoir algérien autorise les gouvernements russe, allemand ou italien à lui demander demain des comptes sur la manière dont il gère ses affaires intérieures et à lui « suggérer des solutions ». Qu'adviendrait-il si les « solutions » proposées par l'une ds parties devaient être considérées par une autre comme contraire à ses propres intérêts ? C'est ce qui se passera certainement si nous permettons, nous Algériens, aux Russes et aux Américains de se mêler de nos affaires de famille.
C'est la situation que vit la Syrie depuis 8 ans et c'est l'enfer qu'ont vécu les Irakiens après l'invasion et l'occupation de leur pays par les Américains. Lakhdar Brahimi qui a eu l'honneur et la lourde responsabilité de traiter ce dossier devrait le savoir, lui qui, comme tous les hommes du régime actuel algérien exerce un chantage sur la jeunesse algérienne en la menaçant de vouloir créer le chaos dans son pays. Qui veut entrainer l'Algérie dans la situation de l'Irak ou la Syrie ?
Est-ce cette merveilleuse jeunesse qui exprime pacifiquement son ras-le-bol, cette jeunesse qui donne actuellement une leçon de civisme aux foules du monde entier quant à la manière de dire à ses dirigeants qu'il est temps pour eux de céder la place à des hommes plus jeunes, plus compétents, plus intègres et plus conscients des intérêts de la nation ? Et il y en a beaucoup des hommes de cet acabit parmi les 43 millions d'Algériens. Le chaos à l'irakienne ou à la syrienne n'est-ce pas plutôt Bouteflika, Lamamra, Brahimi et consorts qui veulent l'instaurer en Algérie en allant solliciter le soutien de Me Angela Merkel, de MM. Vladimir Poutine et Giuseppe Conte et plus tard – si ce n'a été déjà fait en catimini – celui de MM. Emmanuel Macron et Donald Trump ?
La voilà cette main de l'étranger dont on a si souvent entendu parler en Algérie. Et elle est extrêmement dangereuse celle-là car c'est celle des plus hauts responsables des plus grandes puissances de la planète.
S'il devait, qu'à Dieu ne plaise, y avoir un chaos en Algérie, l'Histoire retiendra que c'est toi Abdelaziz Bouteflika qui en aura été la cause. Alors, montre ne serait-ce qu'une fois dans ta vie que tu aimes ce peuple qui a fait de toi ce dont tu as rêvé il y a une cinquantaine d'années. Ecoute ses appels, laisse la place à ces jeunes qui ont aujourd'hui l'âge que tu avais en 1962; leur rêve à eux est plus simple à exaucer que le tien. Ils veulent simplement vivre dignement sur leur terre natale.
Dégage ! Dégage ! Dégage !
Le 21 Mars 2019


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