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En Algérie, la Coupe des passions
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 19 - 07 - 2019

Par Amaria Benamara, correspondance à Alger — 18 juillet 2019 à 21:06
Liberation.fr
Depuis le balcon d'un appartement donnant sur la baie, dans le quartier du Telemly, trois amis – Warda, Walid et Rayan – observent le spectacle et la fête : des fumigènes et des feux d'artifice scintillent dans le ciel crépusculaire d'Alger, visibles jusqu'à l'horizon. Dans le centre-ville, les supporteurs en joie dévalent par milliers, à pied ou en voiture, les longues avenues qui mènent à la place Maurice-Audin, haut lieu de la contestation pacifique des vendredis.
A coups de klaxons, de youyous et de vuvuzelas, les Algériens ont exprimé leur euphorie jusque tard dans cette nuit du 14 juillet, après que les Fennecs ont accédé à la finale de la Coupe d'Afrique des nations (CAN), en battant le Nigeria deux buts à un. A la dernière minute du temps de jeu, les Verts se sont qualifiés par un coup franc tiré par l'international Riyad Mahrez, étoile du foot européen à Manchester. Après avoir retenu leur souffle jusqu'à la dernière seconde, les supporteurs laissent éclater leur joie dans les rues. La capitale est subitement prise d'une liesse footballistique inouïe.
Car c'est une première depuis vingt-neuf ans. L'enjeu est de taille dans le pays, en pleine contestation populaire depuis plusieurs mois, et où le football est une seconde religion. Foot et politique, sport et manifestation, quelque chose a changé en Algérie.
«C'est comme le Stade national du 5-Juillet [date de l'indépendance de l'Algérie en 1962, ndlr]. Avant, c'était impossible d'y mettre les pieds. Aujourd'hui, on peut y aller en famille. J'y suis même allée en jupe», raconte Warda. Fraîchement diplômée en marketing, la jeune Algéroise confirme son engouement pour le football. Cette brune aux cheveux longs évoque la place plus importante prise par les Algériennes dans les rangs des supporteurs ces dernières années : «Pour nous, les femmes, le Stade du 5-Juillet était devenu quasiment un lieu occulte où seuls les hommes pouvaient aller.» A l'occasion de la CAN, qui se tient en Egypte, le grand stade de la capitale propose une retransmission des matchs sur écran géant en direct, à l'initiative d'un opérateur mobile privé. Nombre d'Algériennes s'y rendent pour la première fois. «On dit être une nation du foot, mais on n'a rien gagné depuis très longtemps ! L'équipe doit gagner la Coupe. Il est temps de rattraper les nations africaines qui ont plusieurs étoiles. Nous n'en avons qu'une seule !» enchaîne Walid, juste à côté.
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Cette victoire intervient dans un contexte de revendications sans précédent pour des ouvertures démocratiques. Elle exacerbe les passions et nourrit la mobilisation. La finale coïncide de surcroît avec un vendredi, jour de manifestation nationale. «L'après-midi, ce sera le Hirak [« le mouvement », avec les manifestations, ndlr] et le soir on ira voir le match», planifie déjà Walid, directeur de programme dans une boîte de production.
Beaucoup redoutent la récupération politique en cas de victoire en finale. Dans un café de la rue Didouche-Mourad, dans le centre-ville, Khalil, un jeune supporteur sans emploi, ne cache pas sa crainte : «Ici, le foot a toujours été politique. Le pouvoir a souvent cherché à instrumentaliser la question. On se souvient du match Algérie-Egypte au Soudan en 2009 [lire page 3], pour la qualification au Mondial : des avions de supporteurs avaient été affrétés spécialement par Bouteflika.»
En prévision de la finale au Caire ce vendredi, face aux Lions du Sénégal, le ministère de la Défense a fait savoir qu'il avait mobilisé six avions militaires pour permettre aux supporteurs de soutenir davantage leur équipe.
Le pays connaît une période de vide constitutionnel, le mandat du président par intérim, Abdelkader Bensalah, arrivé au pouvoir à la suite de la démission d'Abdelaziz Bouteflika le 2 avril, s'étant théoriquement achevé le 9 juillet. Il a certes été prolongé par un tour de passe-passe du Conseil constitutionnel, mais la légalité même de ses décisions pose désormais question. Dans ce contexte, les tenants du régime, à commencer par l'état-major de l'armée, réel détenteur du pouvoir, se cherchent une légitimité, que peut leur apporter l'équipe nationale de football.
«Je n'ai pas voulu regarder les matchs pour ne pas être influencé et ne pas me détourner du Hirak. Si l'on gagne, les gens seraient tellement contents qu'ils risquent de relâcher la pression. Tant que nous sommes nombreux, le système ne peut rien faire», s'inquiète Rayan, cadre dans une entreprise pharmaceutique.
Pourtant, dans la presse comme dans la rue, les esprits balancent entre joie et lucidité. Sur les réseaux sociaux ou lors des rassemblements, on remarque que les victoires successives des Verts sur le terrain n'empêchent pas les Algériens de rester mobilisés dans leur «révolution pour le changement», donnant même le sentiment de redynamiser la contestation. «Nous nous sommes véritablement retrouvés, à tous les niveaux, depuis le 22 février, et les succès d'El Khadra [les Verts en arabe] sont venus conforter, consolider un peu plus cette communion»,s'exclame l'écrivain et journaliste Mustapha Benfodil dans les colonnes d'El Watan, quotidien francophone, au lendemain de la qualification des Fennecs pour la finale.
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Véritables lieux de catharsis collective et de défouloir, les stades de football catalysent la frustration d'une jeunesse qui peine à faire sa place face à un pouvoir vieillissant. C'est au sein des cercles des ultras des clubs de football de la capitale qu'ont germé les racines de la contestation. Leurs slogans sont largement repris par les manifestants, la chanson la Casa del Mouradia, en référence au clan Bouteflika, est même devenue leur hymne.
Récemment, des joueurs, dont Riyad Mahrez, ont repris à leur compte dans une vidéo le très populaire titre Liberté du chanteur Soolking, autre morceau fétiche des manifestants. Un geste interprété par une partie de la presse et des internautes comme un soutien tacite au Hirak. «Chanter une chanson, c'est bien, mais il y a des détenus d'opinion en prison. L'équipe de Mahrez a les moyens de rentrer dans l'histoire, si elle prend une position claire. Comme l'équipe du FLN en son temps. Elle pourrait mettre un coup de pied dans la fourmilière. Si elle gagne la Coupe, le protocole veut que l'équipe rencontre le Président. S'ils acceptent, cela voudra dire qu'ils sont contre le Hirak», affirme Rayan, qui manifeste chaque vendredi depuis le début du mouvement populaire.
Si football et politique restent intimement liés dans le pays, les Algériens comptent bien festoyer et se préparent déjà à soutenir leurs joueurs lors du match décisif de vendredi. Dans une atmosphère de fête, Alger s'est paré de ses ornements, des commerçants ont sorti sur le trottoir des accessoires de supporteurs, les cortèges de klaxons sont devenus quotidiens. D'un autoradio ou d'une boutique s'échappent les refrains des fans qui se mêlent aux hymnes du Hirak.
Communion est le mot qui pourrait résumer l'enjeu, entre les Algériens, le football et le mouvement populaire, une communion dans laquelle les membres de la diaspora s'inscrivent également, à travers une équipe composée en majorité de binationaux franco-algériens. Si les Fennecs remportent la Coupe, Alger promet de s'enflammer et de fêter une victoire qui tomberait à point nommé.Amaria Benamara correspondance à Alger


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