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Une colonisation née et demeurée terrienne
ECONOMIE DE L'AlGERIE COLONIALE D'AHMED HENNI
Publié dans Le Soir d'Algérie le 03 - 10 - 2019

Professeur agrégé des universités et économiste de renom, Ahmed Henni donne à lire un ouvrage doublement intéressant. Parce que le livre éclaire brillamment des côtés peu connus de l'économie de l'Algérie coloniale, selon une vision macroéconomique sur plus d'un siècle. Ensuite, parce que l'analyse politique rend plus claire et intelligible la vraie nature de la colonisation.
Economie de l'Algérie coloniale, 1830-1954 est le douzième livre que publie l'auteur. Un ouvrage riche d'informations factuelles, de données chiffrées, de statistiques, de références diverses, de mécanismes et structures explorés au scanner. S'appuyant sur une recherche solidement documentée, Ahmed Henni précise l'originalité de sa démarche dans l'avant-propos : «L'histoire de la colonisation française en Algérie a donné lieu à d'innombrables travaux et publications. La violence des évènements qui se sont succédé de 1830 à 1962 a conduit, le plus souvent, à ne traiter de cette histoire que sous les angles militaire et politique avec pour arrière-plan la question des relations entre conquérants et natifs. Cette historiographie, mettant de côté les questions d'analyse économique, semble, par ce fait même, indiquer l'inessentialité de l'économie dans la vie coloniale de ce pays.» Le raisonnement, c'est-à-dire la matière propre de toute logique, c'est que «loin d'être un champ d'investissement économique, l'Algérie fut, pendant cinquante ans (jusqu'en 1880), un champ de guerre. (...) Ce ne sont pas des financiers et des industriels qui poussent à l'expédition d'Alger. (...) Les troupes engagées sont composées de soldats du rang d'origine paysanne et commandées par des officiers souvent d'origine aristocratique, rurale également. Cette armée, encore monarchique, baigne toujours dans une culture féodale de la terre. Elle ne se donne qu'un objectif : conquérir des territoires sans souci de valorisation financière. Ce trait majeur va déterminer décisivement la nature de la colonisation : elle naît terrienne et le demeurera. L'enjeu central, de 1830 à, quasiment, 1930 sera celui de l'appropriation des terres.»
En d'autres termes, l'entreprise mise à exécution est celle de «la colonisation foncière» et qui constitue l'épine dorsale du système colonial, déterminant tout le reste.
Beaucoup d'auteurs ont écrit sur la question. Pour Ahmed Henni, «il manquait cependant une vision macroéconomique et les questions quantitatives de longue période». Et de préciser sa démarche : «Ce qui nous intéressera ici est la constitution d'un capital foncier colonial et sa progression sur la longue période. Seules les données de l'administration (Gouvernement général et services statistiques) pouvaient nous aider à reconstituer le mouvement de la propriété coloniale dans son ensemble et sur la longue période. Nous avons, de ce fait, utilisé systématiquement (de 1850 à 1954) les publications du Gouvernement général de l'Algérie (...). Ceci nous a permis de confectionner des séries aussi homogènes que possible et nous espérons avoir mis un terme à la question des statistiques foncières.» Plus encore, «une étude de l'économie coloniale doit s'arrêter en 1954 car, dès cette date, la présence d'un contingent militaire français consommateur, les dépenses de guerre, les transferts financiers du budget métropolitain, la politique de ‘'rattrapage'' économique et social, l'attribution de droits sociaux aux musulmans et les changements de coûts du travail, tout cela dénature complètement l'économie coloniale. Aussi, statistiques et analyse s'arrêteront ici en 1954.» Dans son étude, l'auteur va notamment apporter un éclairage sur «l'ampleur des terres confisquées aux Algériens et concédées gratuitement aux colons», sur les transactions et les mouvements fonciers, puis sur «la stabilisation foncière (...) de la propriété musulmane dans son ensemble à partir des années 1920» (tableaux et données chiffrées complètent l'analyse). Avant d'exposer en détail son sujet, l'auteur établit le constat suivant : «Au bout de 130 ans de colonisation, l'économie coloniale demeure essentiellement agricole et exportatrice de produits agricoles. En 1954, les activités minières et industrielles ne représentent, au plan statistique, qu'un quart de la production intérieure brute (...). Cette économie se consacre principalement à la production agricole marchande destinée à l'exportation. Celle-ci est elle-même dominée par la vini-viticulture qui représente en 1954 près de 30% du revenu agricole total du pays et 60% de ses exportations. Mieux, la vigne, concentrée aux mains d'agriculteurs européens, leur procure globalement 70% de leurs revenus agricoles.» Dès lors, il est aisé de comprendre que «c'est la dynamique agricole exportatrice qui engendra l'appétit de terres et les spoliations foncières des natifs, faisant, comme on l'oublie souvent, de la question des terres la question économique centrale sans laquelle aucune économie coloniale ne se serait édifiée.»
Intitulés respectivement «La colonisation foncière», «Les politiques foncières structurelles» et «Le marché foncier», les trois premiers chapitres de l'ouvrage restituent (tout en éclairant par l'analyse et les tableaux chiffrés) l'évolution de la propriété foncière, les vagues successives de spoliation, les structures et les bénéficiaires de la spoliation, l'habillage juridique, la marchandisation des terres, etc. Et ce, depuis les premiers séquestres et confiscations d'Alger en 1830. Car, dès le départ, «les autorités d'occupation vont de manière systématique et continue, nourrir le domaine foncier de l'Etat colonial afin de lui donner les moyens de redistribuer des terres aux futurs colons immigrés. Pour atteindre cet objectif, les moyens les plus divers sont utilisés : spoliations pures et simples, expropriations pour cause d'utilité publique, indemnités de guerre infligées aux vaincus, artifices juridiques, monétarisation des impôts obligeant les natifs à vendre leurs terres, etc.» Déjà, en 1836, le général Clauzel organise un premier centre de colonisation agricole à Boufarik. L'arrêté du 27 septembre 1836 est ainsi le premier acte de colonisation déterminée. Mais c'est surtout «Bugeaud (...) qui va décider par l'arrêté du 18 avril 1841 de centraliser aux mains du seul gouverneur les attributions d'expropriation immédiate pour cause d'utilité publique et d'affectation des terres ainsi confisquées. C'est cette date qu'il convient de retenir comme inaugurale d'une politique coloniale. Jusqu'alors, ni le gouvernement de Paris ni les autorités locales n'avaient de vision politique du futur de ce qui semblait être devenu, par inadvertance, une colonie».
Les autorités d'occupation osant les faits accomplis, «il faut attendre 1844 pour que le gouvernement de Paris avalise ces faits accomplis et promulgue la première ordonnance relative à ce qui, de ce fait, devient officiellement une colonie».
Cette ordonnance du 1er octobre 1844 se présente, en effet, «comme le premier acte juridique conçu, réfléchi et élaboré dans un dessein précis. (...) La vision politique et économique que dégage ce texte semble s'inspirer fortement du modèle colonial américain : il s'agit de constituer des bases foncières disponibles à une colonie de peuplement s'activant principalement autour des activités agricoles. A quelques aménagements marginaux près visant l'exploitation minière, tel sera pendant le siècle qui suit le fondement de l'économie de l'Algérie coloniale». D'autres moyens juridiques pour renforcer la colonisation vont suivre, sans oublier la politique de «cantonnement» (ou resserrement) des natifs, initiée par Bugeaud et qui répond aux besoins en terres des nouveaux immigrants de plus en plus nombreux (plus de 12 000 arrivants par an entre 1841 et 1846).
Les politiques foncières structurelles sont toujours légitimées par des lois faites par l'occupant. Par exemple, «une série de textes vont servir à verser dans le domaine de l'Etat le plus de réserves foncières possibles, à charge pour celui-ci de les concéder au fur et à mesure des besoins de la colonisation». Données chiffrées et tableaux à l'appui, l'auteur montre le fonctionnement et l'évolution du système mis en place et qui vise à renforcer le peuplement européen. Résultats définitifs de ces politiques foncières : «Alors qu'ils semblent avoir été 3 millions en 1830 tout en disposant de près de 21 millions d'hectares pour leurs cultures, élevage et pastoralisme nomade, les Algériens musulmans se sont resserrés pour devenir en 1954 près de 9 millions de personnes avec seulement 7 millions d'hectares à leur disposition. La question foncière, primordiale pour la colonisation en 1830, s'est renversée : en 1954, elle est devenue primordiale pour les Algériens.» Ce qu'il faut également retenir, c'est que les terres «ont aussi été la proie d'une pure spéculation foncière : les prendre gratuitement aux natifs pour les revendre. D'où la pression pour lever les restrictions à leur marchandisation». Ahmed Henni retient une période importante quant à la naissance du marché foncier : le début des années 1870. A cette date (1870), la petite colonisation est en faillite et, de ce fait, peut alimenter le marché naissant. Les spéculateurs, eux, «exercent des pressions sur les autorités locales, sinon parisiennes, pour spolier les natifs, s'approprier des terres et les revendre». Les anciennes lois ayant reconnu «à certains natifs la propriété privative de la terre de leurs ancêtres», ou encore reconnu «l'usufruit aux natifs de certaines terres dites ‘‘tribales'' ou aarch et exclues de leur appropriation privative», il s'agit donc de procéder à «une réforme de l'indivision pratiquée par les natifs musulmans et qui entrave la mise des terres sur le marché». Une loi foncière sur la constitution de la propriété individuelle en Algérie est alors votée le 26 juillet 1873, à Paris. Elle vient satisfaire la demande marchande de terres, devenue significative depuis l'introduction de la grande viticulture (le vignoble français est atteint par le phylloxéra en 1863). Cette loi foncière «est complétée par celle du 23 mars 1882 qui va obliger les natifs à se doter d'un nom patronymique. La sécurité des transactions n'en sera que mieux établie». Les effets de l'application de ces textes : «une paupérisation des musulmans ruraux. Les terres qui leur restent sont impropres à la colonisation agricole «ou inutiles du point de vue de la sécurité du territoire». L'expansion foncière, ainsi relancée, «après 1870, de véritables projets articulés autour de la vini-viticulture, apparaissent. Ils bénéficient d'un système de crédit qui se met en place, d'une législation nouvelle sur les sociétés, de circuits réguliers d'approprivisionnement en matériel agricole, engrais et produits chimiques, de transport maritime du vin et d'un tarif douanier qui assure de vastes débouchés en France et, enfin, d'un vaste réservoir de main-d'œuvre indigène libérée de l'expropriation des terres». Désormais, le foncier dépend de l'état de l'offre et de la demande globale, alors qu'une partie de la paysannerie algérienne entre, avec le salariat, dans les règles du marché. «Là réside la révolution dans l'histoire des campagnes algériennes. Ce mouvement d'intégration au marché sera, comme on le sait, stoppé net en 1962», rappelle l'auteur. Ici encore, Ahmed Henni se réfère aux statistiques et aux données chiffrées dont il livre la signification pour ce qui concerne l'évolution de la répartition des surfaces. Au final, en 1954, la situation de la propriété foncière se caractérise par l'élimination des petits colons au profit de la grande propriété coloniale largement latifundiaire. «En 1954, le tiers des propriétaires colons possèdent 80% des surfaces. Ces 6400 grands propriétaires ne représentent que 3% de la population rurale européenne et 1% de la population européenne totale. Ils s'approprient 53% du revenu agricole total (...) et 80% du revenu agricole européen. (...) La grande propriété algérienne, elle, aux mains de 8500 notables (...) ne produit (...) qu'un revenu de 25 milliards de francs (9% du revenu agricole total)», précise l'auteur.
L'important chapitre consacré à «La viticulture, vecteur de la colonisation économique», analyse l'évolution de la colonie vers une économie de monoculture d'exportations vinicoles. L'auteur montre comment et pourquoi la viticulture coloniale n'a cessé de prendre de l'ampleur au lieu de courir à la ruine (raisons politiques, lobby colonial, renforcement de la présence française...). Et si «la viticulture assoit solidement les intérêts coloniaux et provoque, chez les Européens, de multiples transformations liées à l'apparition de pratiques entrepreneuriales marchandes sinon capitalistes», elle aura également des effets sur la paysannerie algérienne, après la Première Guerre mondiale en particulier. «Dans le milieu musulman, écrit l'auteur, c'est un bouleversement : diffusion de pratiques monétarisées et salariales, intégration plus grande, quoiqu'inégalitaire, de la majorité de la population dans les circuits marchands, sous-prolétarisation massive (...).»
a cela s'ajoutent d'autres transformations : reprise démographique entre les deux guerres, mouvements migratoires vers les villes et vers la France, insertion dans les circuits d'exportation, forte décrue des «khammès», réaménagements de la propriété foncière, réforme fiscale de 1918 qui supprime les impôts dits «arabes», etc. «Il reste cependant que le relatif enrichissement qu'a connu entre les deux guerres une partie de la paysannerie musulmane algérienne représente un élément décisif de la compréhension des mouvements sociaux et politiques de cette époque. L'histoire de la paysannerie algérienne ne semble donc pas devoir être enfermée dans un cadre fanonien ni devoir être assimilée uniquement à celle des paysans sans terre qui furent, sans conteste, le terreau de la violence indépendantiste. Ceux-ci, une fois au pouvoir, verront dans cette paysannerie moyenne le premier compétiteur à éradiquer. Ils l'empêcheront de racheter les terres coloniales, qu'ils contrôleront collectivement en les nationalisant. Un coup d'arrêt fut ainsi donné à sa culture du travail et dû se faire soi-même. Ils feront tout, sous le couvert de socialisme, pour détruire toute culture de l'accumulation lente, tout savoir-faire entrepreneurial et toute individuation endogène de l'activité.
Mieux : ils ruineront toute agriculture par un usage frénétique du pétrole dans l'importation de biens alimentaires», conclut Ahmed Henni dans le chapitre sur les Algériens musulmans et la viticulture.
La même dialectique vigoureuse, serrée, argumentée, chiffrée suscite le plus grand intérêt et la même dynamique de réflexion autour des chapitres consacrés au financement de la colonisation et la fiscalité, au capital bancaire, à la céréaliculture, aux activités industrielles et de services... Ce sont autant d'analyses qui montrent clairement que «ce sont avant tout les contribuables musulmans qui (...) ont financé des dépenses publiques qui n'étaient pas faites pour eux mais pour les colons» (le budget de la colonie) ; que le capital bancaire a été le grand bénéficiaire de l'expansion coloniale ; que la céréaliculture était une grande spéculation coloniale ; que la production animale a été sacrifiée ; que l'industrie était inexistante... Bref, l'économie coloniale «entretient, en Algérie, la prospérité d'une toute petite minorité de grands colons et, en France, celle d'industriels et financiers métropolitains.» à la lecture de toutes les données analysées dans le livre, le lecteur comprendra aisément comment, entre autres, «l'économie coloniale a produit elle-même les contingents qui devaient prendre les armes contre elle le 1er novembre 1954.»
Hocine Tamou
Ahmed Henni, Economie de l'Algérie coloniale. 1830-1954, éditions Chihab, Alger 2018, 202 pages, 1000 DA.


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