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Chronique du grand éclat de la diplomatie algérienne
Il y a 40 ans, la libération des otages américains
Publié dans Le Soir d'Algérie le 17 - 01 - 2021


Par Naoufel Brahimi El Mili
A peine deux années qu'il est baptisé «Houari-Boumediène», l'aéroport d'Alger connaît une effervescence exceptionnelle dès la tombée de la nuit de ce mardi du 20 janvier 1981. Quarante ans déjà. Ce mardi est une journée particulièrement importante aux Etats-Unis, et à double titre. Le tout nouveau Président élu, Ronald Reagan, prête serment selon un protocole bien établi. Aussi, 20 minutes auparavant, deux avions aux couleurs d'Air Algérie (Boeing 727) quittent l'espace aérien iranien. Ils sont suivis par un Grumman G2 appartenant au Glam algérien. C'est le résultat d'un long et ingénieux travail de la diplomatie algérienne.
Les chaînes de télévision américaines, NBC en tête, juste après la retransmission de la cérémonie constitutionnelle devant le Capitole, donnent la parole à leurs nombreux correspondants arrivés à Alger la veille. Les journalistes d'outre-Atlantique attendent l'arrivée des 52 otages américains détenus à Téhéran depuis 444 jours. Pour eux, cette nuit, c'est la liberté. Happy ending à Alger mais tout a commencé dans cette même capitale où la subtile diplomatie algérienne a mis un pied dans les relations irano-américaines post-Shah Pahlavi qui sont un peu heurtées mais pas encore trop houleuses.
1er novembre 1979, l'Algérie célèbre en grande pompe le 25e anniversaire du déclenchement de la Révolution. Parmi les prestigieux invités étrangers figurent Zbigniew Brzezinski, conseiller spécial de Jimmy Carter, et Mehdi Bazargan, Premier ministre nommé par l'Ayatollah Khomeiny. Ils se rencontrent et se parlent. L'Américain assure à son interlocuteur que le Shah, réfugié aux Etats-Unis, ne s'adonnera à aucune activité politique. L'empereur déchu se trouve dans un hôpital new-yorkais depuis le 22 octobre. Ils se serrent la main devant témoins dont l'accompagnateur du conseiller spécial.
Il est polyglotte et officier du renseignement algérien de son véritable état. En présence de l'ambassadeur américain, cet officier conduit l'illustre hôte jusqu'à la passerelle de l'avion pour son retour à Washington ce 2 novembre. L'ambassadeur invite l'officier algérien à un déjeuner en couple, le 8 novembre prochain, mais entre-temps...
Le surlendemain du retour de Mehdi Bazargan, le 4 novembre 1979, est une journée historique à Téhéran mais personne ne le sait encore ni ne peut l'imaginer. Il est 10h du matin, sous un ciel maussade, plus de 400 étudiants iraniens, excités, manifestent bruyamment devant l'ambassade américaine. Ils ont tous la poitrine bardée des portraits de l'imam Khomeiny. Ils exigent l'extradition du Shah. Pas moins.
La tension ne cesse de monter. A peine trois heures plus tard, après la prière de la mi-journée, plusieurs suivent Ezzatollah Zarghami, un étudiant de 20 ans mais déjà imam conservateur. Aux cris de «La Ilah Illallah !», deux centaines d'étudiants escaladent les hautes grilles de la chancellerie armés de bâtons, de barres de fer, de lance-pierre et autres armes blanches.
Derrière les épaisses vitres des fenêtres, des diplomates américains regardent ce spectacle menaçant. Le chef de poste ordonne aux diplomates à l'intérieur de l'enceinte de se mettre au travail autour des broyeuses. Des milliers de documents compromettants doivent être détruits. Au bout de la pelouse, les étudiants déchaînés sont stoppés par les Marines avec qui s'instaure un débat houleux durant plus de deux heures.
Le danger devant l'imposante bâtisse devient réel. A l'intérieur, les broyeuses sont insuffisantes, le temps presse. Passeports, télégrammes et documents secrets sont alors brûlés. Soudain, sur la pelouse, le face-à-face étudiants-Marines est interrompu quand un manifestant voit une épaisse fumée noire s'échapper d'une fenêtre. Il hurle : «Ils brûlent des documents !» «Occupons tout de suite ce nid d'espions !» crie un autre. Les Marines, assaillis, lancent des bombes lacrymogènes mais peu efficaces pour stopper la ruée des révoltés déterminés. Ils se protègent par des mouchoirs mouillés plaqués sur leur visage. Les palabres durent encore. Les Marines ont reçu l'ordre de ne pas tirer, le rapport des forces tourne en leur défaveur. Soudain, c'est le grand assaut. Tous les occupants de l'ambassade sont assez vite neutralisés, sans qu'aucun coup de feu ne soit tiré. Les assaillants se présentent comme les Etudiants musulmans partisans de l'imam Khomeiny, organisation jusqu'alors inconnue, mais dotée de soutiens au plus haut niveau du clergé chiite. Commence une gravissime crise.
A Alger, les déjeuners avec Son Excellence sont toujours agréables. L'ambassadeur accueille, comme convenu ce 8 novembre, l'accompagnateur du conseiller spécial et son épouse. Après des salutations diplomatiques, l'Américain prend à part son invité et lui demande : «Est-ce que l'Algérie peut faire quelque chose pour libérer les otages ?» L'officier du renseignement lui rétorque par un «ça sera transmis».
A partir de ce bref échange, la diplomatie algérienne entre sur la pointe des pieds dans la crise américano-iranienne dont on ne soupçonne pas encore l'ampleur. Cependant, Alger peut compter sur ses bonnes relations avec le régime iranien.
En effet, dans la torpeur du mois d'août 1978, une grande figure du chiisme, l'imam libanais né dans la ville sainte de Qom en Iran, Moussa Sadr, arrive à Alger. Il souhaite savoir si l'Algérie était prête à accueillir l'Ayatollah Khomeiny, désormais indésirable dans l'Irak de Saddam Hussein. A ce moment, Houari Boumediène se trouve en vacances en Yougoslavie avec son épouse. Le coordinateur de l'appareil du parti, Mohamed Salah Yahiaoui, ne donne qu'un accord de principe, sans engagement ferme, avant le retour du Président. Moussa Sadr quitte Alger pour Tripoli d'où il disparaîtra mystérieusement et Boumediène rentre un peu fatigué.
La maladie l'emportera quelques mois plus tard. Au final, avec la bénédiction du Shah, Khomeiny arrive en France où on pensait que l'illustre exilé sera sous contrôle. Toutefois, à travers le président de l'Amicale des algériens en Europe, Abdelkrim Gheraïeb, Alger noue de solides contacts avec l'entourage immédiat de l'Ayatollah à Neauphle-le-Château, un petit village en région parisienne. Au moment de la crise, Gheraïeb est ambassadeur d'Algérie à Téhéran depuis peu. L'homme qu'il faut à la place qu'il faut, un atout considérable.
De son côté, à Washington, le secrétaire d'Etat américain Cyrus Vance ne lâche pas son téléphone, il représente l'aile modérée de l'administration Carter.
A l'autre bout du fil, M. Ibrahim Yazdi, le chef démissionnaire de la diplomatie iranienne, qui a aussi été à Alger. Ce dernier a encore l'oreille d'un grand nombre des membres du Conseil de la révolution. Cette instance finit par accepter le principe de la négociation : les otages seraient libérés en échange du départ du Shah pour un autre pays où il pourrait poursuivre son traitement. Des émissaires sont désignés : Messieurs Ramsey Clark et William Miller. Ils sont chargés par le Président Carter de négocier avec le Conseil de la révolution afin de libérer les otages américains. Ils arrivent à Istanbul aussitôt. A Washington, on commence à y croire, des journalistes quittent les Etats-Unis pour Téhéran. Désenchantement : onze envoyés spéciaux occidentaux sont refoulés dès leur arrivée à l'aéroport. Le mercredi 7 novembre, un bulletin radio annonce l'interdiction de l'imam de toute rencontre avec les deux émissaires américains. Et si quelqu'un devait les rencontrer, ça sera Khomeiny et personne d'autre. Le Conseil de la révolution est très vite marginalisé dans cette affaire.
Les deux émissaires prévoient alors un déplacement dans la ville sainte de Qom afin de maintenir contact, fût-il ténu. Ils resteront quelques jours en Turquie avant de rebrousser chemin. La méfiance s'installe de part et d'autre. La CIA fait fuiter l'information que les otages sont torturés et que certains seraient même exécutés.
L'imam, de son côté, fait état de l'arrivée de parachutistes américains à Bahreïn. Le fil de la négociation directe est rompu. Jimmy Carter impose de lourdes sanctions économiques à l'Iran, des étudiants et 185 diplomates perses sont expulsés des Etats-Unis. Le bras de fer s'installe. S'esquisse en filigrane l'option algérienne. Pour Noël 1979, Téhéran refuse l'intermédiation de la Croix-Rouge mais accepte l'arrivée de Mgr Duval, il est détenteur d'un passeport algérien. Ainsi, Abdelkrim Gheraïeb est le premier ambassadeur accrédité qui rend visite aux otages.
A la Maison-Blanche, l'option militaire est très vite mise sur la table. Au fil des mois se planifie l'opération qui sera baptisée «Eagle Claw» (serre d'aigle).
La République islamique organise ses premières élections législatives. Un raz-de-marée des religieux aux élections parlementaires. Avec un tel Majlis, Khomeiny détient tous les pouvoirs au détriment du gouvernement et aussi du libéral Bani Sadr, premier président de la République islamique et qui se positionne en faveur de la libération des otages. Khomeiny publie le 6 avril 1980 un communiqué affirmant que «les otages resteraient aux mains des étudiants islamiques jusqu'à la réunion du Parlement».
Pour l'Ayatollah, la prise d'otages a essentiellement des visées de politique intérieure. Grâce à la mobilisation et à la démagogie, Khomeiny a réussi à éliminer ses alliés libéraux et autres au profit des religieux radicaux.
Le lendemain, l'Amérique rompt ses relations diplomatiques avec l'Iran. Les intérêts iraniens aux Etats-Unis seront désormais représentés par l'ambassade d'Algérie. Le talentueux ministre des Affaires étrangères, Mohamed Seddik Benyahia se réunit quotidiennement mais séparément avec les ambassadeurs iranien et américain accrédités à Alger.
Il privilégie les négociations diplomatiques à l'option militaire soutenue par Zbigniew Brzezinski. En vain, la décision finale de faire intervenir le commando Delta en Iran est prise en l'absence du secrétaire d'Etat, Cyrus Vance.
Le 24 avril 1980, c'est le fiasco de l'opération «Eagle Claw». Le lendemain, Cyrus Vance démissionne, il est remplacé par Warren Christopher, un pro-négociation. De cet échec, il en résultera que les otages américains sont évacués de la chancellerie et éparpillés dans quatre endroits tenus secrets que ne connaissent ni le Premier ministre ni le ministre des Affaires étrangères et tant d'autres.
Les otages sont détenus par les Gardiens de la révolution qui ne répondent qu'à Khomeiny et personne d'autre. Cependant, lors de la première cession du Majlis tenue le 26 avril, une résolution demandant au gouvernement d'entamer les négociations avec les Américains, sans autres précisions. A petits pas, l'intermédiation algérienne devient inéluctable mais Benyahia pose ses conditions : toute intervention d'Alger doit être formellement et simultanément sollicitée par Téhéran et Washington. Seulement, les vives distorsions internes iraniennes et la campagne présidentielle américaine qui s'annonce ne sont pas propices à un règlement rapide de cette crise. Les Gardiens de la révolution parlent même d'un procès et/ou de l'exécution des Américains détenus.
En fin de matinée, l'ambassadeur de la République fédérale d'Allemagne, Gerhard Ritzel, accrédité en Iran, reçoit un appel téléphonique, le 9 septembre 1980, d'un haut dignitaire du régime islamique. Le message est clair : Téhéran autorise un de ses hauts fonctionnaires à rencontrer secrètement en territoire allemand un émissaire de Washington. Jimmy Carter demande à son nouveau secrétaire d'Etat d'organiser cette rencontre après les précautions d'usage. Préalablement, les Américains veulent s'assurer du sérieux des Iraniens. Aussi, sur ce plan, le rôle des Allemands est déterminant.
L'ambassadeur Gerhard Ritzel réussit à convaincre Téhéran de transmettre à Washington les conditions de la libération des otages avant leur annonce officielle dans un discours de l'Ayatollah Khomeiny. Après lecture et validation sur le principe par les Américains, l'imam prononce le 12 septembre son discours où il rend publique la teneur des quatre conditions principales à remplir avant la libération des otages : la non-intervention de l'Administration américaine dans les affaires intérieures iraniennes ; le dégel des avoirs iraniens saisis dans les banques américaines ; le retrait de toutes les réclamations introduites dans les différentes juridictions américaines, et finalement la restitution des biens de la famille Pahlavi. La rencontre peut avoir lieu. Warren Christopher trouve le prétexte de la crise polonaise pour se rendre en Allemagne. Durant deux jours, du 15 au 17 septembre, il y rencontre dans le plus grand secret le Vice-Premier ministre iranien Sadegh Tabatabai en présence du ministre allemand des Affaires étrangères, Hans Dietrich Gensher. Chaque partie échange, fait part des positions de son gouvernement. Une nouvelle rencontre est prévue dans une semaine, toujours à Bonn, après que chaque émissaire eut rendu compte à son président. Cette rencontre n'aura jamais lieu car le 22 septembre 1980, Saddam Hussein attaque l'Iran. Six divisions irakiennes se lancent à l'assaut du territoire iranien. La guerre Irak-Iran vient de commencer et elle n'est pas déconnectée de la crise irano-américaine. A cause de ce conflit, Ali Radjai, Premier ministre de la République islamique d'Iran, se rend au siège des Nations Unies à New York le 16 octobre. Il refuse toutefois tout contact direct, même secret, avec les émissaires du gouvernement américain qui lui font parvenir un message par le biais du représentant permanent de l'Algérie à l'ONU, Mohamed Bedjaoui.
Message reçu, puisque le Premier ministre iranien modifie ses plans de voyage et fait une escale à Alger sur son chemin de retour à Téhéran. Des entretiens approfondis sont menés entre le ministre iranien et Mohamed Seddik Benyahia. La deuxième phase des négociations indirectes commence avec l'Algérie comme intermédiaire. Le choix d'Alger convient aux antagonistes. D'une part, Washington est le premier partenaire commercial d'Alger et, d'autre part, Chadli Bendjedid, tout fraîchement élu président, avait envoyé un long message personnel à l'Ayatollah Khomeiny. Ce dernier n'a pas tardé à autoriser l'ouverture d'un bureau du Front Polisario à Téhéran, en réaction du séjour du Shah d'Iran au Maroc, fût-il court. Le Majlis iranien sollicite officiellement l'intermédiation algérienne suite à une réunion le 2 novembre. Warren Christopher réagit : «Dès lors que nous ne pouvions plus parler directement avec les Iraniens, l'Algérie représentait le meilleur choix possible (the next best choice).»
A la demande des Américains, l'Algérie doit s'assurer préalablement de la bonne santé des otages. La charge d'apporter les preuves de vie incombe à l'ambassadeur d'Algérie à Téhéran. Pour ce faire, ce dernier se présente au ministère des Affaires étrangères, il a entre les mains la liste nominative de tous les otages. Sous la haute surveillance des Gardiens de la révolution, Gheraïeb monte dans un minibus en compagnie de fonctionnaires du ministère à qui on bande les yeux. Arrivés à la première destination, Gheraïeb demande avec insistance d'avoir aussi les yeux bandés : «S'il y a une fuite sur les lieux tenus secrets, l'Algérie sera accusée.» Déboussolé, le chef des Gardiens de la révolution, après avoir dit que le représentant de l'Algérie ne peut être traité ainsi, une fulgurance lui traverse l'esprit et dit à l'ambassadeur : «Vous fermez vos yeux et donnez-moi votre main pour que je vous guide.» A la fin des quatre visites, Gheraïeb a coché sur sa liste les noms de tous les otages. Le compte est bon.
Mohamed Seddik Benyahia met en place un dispositif complexe : une «cellule volante» basée à Alger et qui fait le lien entre Washington et Téhéran. Elle est composée d'un noyau central autour du ministre des affaires étrangères, des ambassadeurs dans les deux capitales impliquées et du gouverneur de la Banque centrale d'Algérie, Mohamed-Seghir Mostefai. Deux problèmes majeurs apparaissent, celui de la restitution de la fortune de la famille impériale et le chiffrage financier des exigences iraniennes. Sur cette question, Téhéran réclame dans un premier temps une somme de 24 milliards de dollars, bien supérieure aux montants gelés.
Finalement, l'Iran ramène ses prétentions financières à 9 milliards de dollars. Le rôle modérateur de l'Algérie, après un certain nombre de déplacements et de réunions, rend un accord définitif à portée de main. Averti de l'imminence du dénouement, Jimmy Carter ordonne à la délégation américaine de se rendre, pour la troisième fois, à Alger, le 8 janvier 1981 et d'y rester jusqu'à la libération des otages, dans l'espoir d'un règlement rapide, du moins avant le 20 janvier, date à laquelle Ronald Reagan sera formellement le nouveau président des Etats-Unis. A Alger, deux accords sont sur la table, un politique et un technique (accord de consignation) qui fait de la Banque centrale d'Algérie le titulaire du compte séquestre auprès de la Banque d'Angleterre. Reste aux Algériens d'organiser les modalités pratiques, ce qui n'est pas simple dans un contexte de grande méfiance entre les antagonistes. De son côté, Warren Christopher se rend à Alger à trois reprises entre le 10 novembre et le 4 décembre.
L'accord est signé, reste à faire libérer les otages. Mission dont se charge Alger. Dans un premier temps, il est envisagé d'affréter des avions à partir de l'étranger. Salah Goudjil, alors ministre des Transports, propose les appareils d'Air Algérie. Accepté, quitte à perturber la programmation des vols de la compagnie nationale. Sur un des Boeing 727, des équipements médicaux sont embarqués à bord.
La nourriture est assurée par Air Algérie alors que les plats iraniens sont succulents, mais faute de confiance... Pour le vol retour, trois options secrètes sont possibles : Athènes, Nicosie ou Ankara que les Américains déconseillent car un coup d'Etat est imminent. Le 18 janvier, les trois appareils algériens atterrissent à Téhéran où la délégation algérienne va passer deux nuits. Sous escorte des Gardiens de la révolution, les otages sont conduits le 20 janvier à l'aéroport. Ils doivent signer en présence des ambassadeurs algérien et suisse un document (sorte de décharge) écrit en langue perse. Ils montent dans le premier appareil. Lors de l'escale technique à Athènes, les deux commandants de bord, Tayeb Benouisse et Fayçal Hanafi, doivent remettre à l'ambassadeur d'Algérie un échantillon du kérosène. Les résultats de l'analyse du carburant figurent parmi les documents de valeur de la lettre de crédit ouverte par les Américains en faveur du compte séquestre de la Banque centrale algérienne à Londres (Bank of England).
Arrivés à l'aéroport d'Alger. Enfin libres, l'euphorie chez les Américains et la fierté chez les Algériens. Le secrétaire d'Etat, Warren Christopher, arrivé à Alger depuis une douzaine de jours, est enfin soulagé. Reconnaissant, il déclare : «Le gouvernement algérien, son ministre des affaires étrangères, son équipe de négociateurs et ses diplomates se sont consacrés avec une grande compétence professionnelle, une grande impartialité, un grand talent et un énorme courage à rendre possible l'événement de ce soir.» Plus tard, un diplomate américain qualifie Abdelkrim Gheraïeb de «Best connected ambassador in Teheran» (l'ambassadeur le mieux introduit). L'art de la diplomatie algérienne est unanimement salué.
Un dénouement heureux, mais la prise d'otages a provoqué une série de modifications profondes dans toute la région et elle a laissé des séquelles encore visibles à ce jour. Sans cette crise, il n'y aura pas eu de guerre Irak-Iran. Zbigniew Brzezinski l'avouera dans son livre publié au début des années 1990 : nous voulions une guerre et deux vaincus. Sans cette guerre, l'Irak n'aurait pas envahi le Koweït. Sans cette invasion, il n'y aurait pas eu un opposant à la présence américaine sur les terres saintes (Arabie Saoudite) nommé Oussama Ben Laden. L'effet domino se poursuit. L'année dernière, suite à l'exécution par drone américain de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, le presque ancien président américain Donald Trump avait déclaré : «Si les Ayatollahs ripostent, nous bombarderons 52 sites en Iran.» 52, le nombre exact des otages. Pour les Américains, le traumatisme est encore là. Et en Algérie, que reste-t-il de ce grand éclat diplomatique vieux de 40 ans ? Hormis la série Dallas offerte par Ronald Reagan, ancien acteur, à la RTA, il n'en est presque rien. Cependant, c'est encore réparable. Il suffit de rebaptiser le Centre international des conférences au nom de Mohamed Seddik Benyahia, tué par les Irakiens en mission dans un avion officiel algérien qui devait atterrir à Téhéran le 3 mai 1982.
N. B. E. M.


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