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Roubane ou la face apparente de l'iceberg
Des Algériens dépossédés de leurs terres par le royaume du Maroc
Publié dans Le Temps d'Algérie le 29 - 12 - 2012

L'affaire des Algériens dépossédés de leurs terres agricoles et autres biens immobiliers par le royaume chérifien du Maroc refait surface. Une lueur d'espoir scintille pour les victimes résidant sur la bande frontalière, particulièrement dans la localité de Roubane, relevant de la commune de Béni-Boussaid, appelée communément «Zouia», après que les éléments
de la Gendarmerie nationale et les élus locaux aient procédé à leur recensement et à la réception de leurs dossiers, appuyés par des actes de propriété de leurs biens spoliés.
Pour rappel, ce contentieux remonte au 2 mars 1973, date à laquelle le gouvernement marocain avait rendu public un Dahir ou décret relatif à la nationalisation des terres agricoles et immeubles appartenant à des personnes étrangères, physiques et morales. Tous les étrangers ont été indemnisés, à l'exception des Algériens qui se sont vus dépossédés et expulsés manu militari.
Pourtant, selon les juristes, ce Dahir ne devait pas s'appliquer aux Algériens, car au lendemain de la guerre de 1963, dite guerre «des sables», une convention avait été signée entre les deux pays, garantissant, dans ses articles 2 et 3, les mêmes droits aux ressortissants installés dans les deux Etats. C'est donc un contentieux vieux de 40 années et depuis, les autorités marocaines refusent de le traiter et d'indemniser les victimes de cette injustice.
«J'ai quitté le Maroc les poches vides et la veste sur les épaules»
A Roubane, la nouvelle de cette éventuelle indemnisation est accueillie avec optimisme et appréhension à la fois. Les victimes sont unanimes à dire «que le Maroc conditionne le règlement de ce contentieux avec l'ouverture des frontières terrestres». «A l'APC de Béni-Boussaid, les élus locaux nous ont confirmé le recensement des victimes de la spoliation, alors que les gendarmes affirment avoir reçu des instructions pour collecter les dossiers de toutes les victimes, sans divulguer la source de cette instruction».
Pour la population, «c'est la présidence de la République qui a ordonné cette enquête». Pour Hadj Mohamed Maâlaoui, une victime, «le Maroc ne pourra jamais réparer cette injustice et l'humiliation subie, après que la gendarmerie royale nous ait chassé de nos terres et de nos domiciles et saisi tous nos biens, y compris nos bêtes». Après un long silence, il poursuit : «On a été malmené. J'ai quitté le Maroc avec ma seule veste et les poches vides.»
19 000 hectares de terres très fertiles
Interrogé sur la localisation de ces terres et leur consistance, il affirme que «la majorité des Algériens avaient des terres agricoles et d'autres biens à Oujda, Berkane, Saïdia, Aguercif, Taourirt, Taza, Ahfir, mais aussi à Fès, Meknès et Casablanca», soulignant que «ces terres représentent une superficie de 19 000 hectares très fertiles, car situées dans la meilleure plaine marocaine, celle d'Ahfir et Berkane».
Il pense que ces terres valent aujourd'hui quelque 150 000 euros l'hectare, «ce qui représente des milliards que le Maroc doit aux victimes algériennes, estimées à environ 10 000 à être dépossédées», nous dira Miloud Ameziane, qui souligne :
«Je possédais les meilleures terres et les plus beaux vergers d'orangers de Berkane. J'ai remis actes et documents de ces biens aux gendarmes, mais je suis persuadé que le Makhzen n'a nullement l'intention de régler cette affaire, car ces terres génèrent de grands revenus pour le Maroc.
Cette région est le poumon économique du Maroc d'où sont exportés tous les agrumes et les légumes vers l'Europe, générant des devises incommensurables. Croyez-vous que le Maroc acceptera de nous les rendre ou de nous indemniser à coup de milliards d'euros?
Ce serait un miracle.» Il se rappelle avec amertume du jour de son expulsion. «C'était le 12 juin 1974, quand la gendarmerie royale, accompagnée du ‘'hakem amalate Oujda'', a commencé à recenser mes terres et tous mes biens avant de m'expulser en 1975, sans me remettre le moindre document ou récépissé de cette nationalisation. Depuis, avec d'autres victimes, nous avons tenté plusieurs procédures près le tribunal d'Oujda pour récupérer nos biens ou prétendre au moins à une indemnisation. A chaque fois, on a été débouté et subi la moquerie des juges.»
«Des milliers d'Algériens sont enterrés dans le cimetière de Sidi Boubena»
Ayant eu vent de notre présence sur les lieux, ils sont venus nombreux à notre rencontre pour nous livrer leur version des faits avec amertume et angoisse. Pour les familles Taghedouine, Refoufi, Youbi, Benhader, Chakouki «aucune indemnisation ne peut réparer l'humiliation subie».
Pour nous rendre compte de visu, Hadj Maâlaoui nous accompagne jusqu'à la limite frontalière avec le Maroc. On est à quelques pas du Maroc et on aperçoit de l'autre côté de cette frontière invisible, les éléments du Makhzen et les agriculteurs marocains qui labourent les terres. «Toutes ces terres nous appartenaient. Je vous en donne la preuve tout de suite», s'écrit Mohamed Reffoufi qui nous fait traverser la ligne frontalière sous les yeux passifs du Makhzen. Il nous fait entrer dans un cimetière situé à proximité de la frontière.
«Dans ce cimetière connu sous le nom de Sidi Boubena et qui existe depuis des siècles, des centaines, voire des milliers d'Algériens sont enterrés. A ce jour les autorités marocaines permettent aux populations de Roubane de venir se recueillir sur les tombes de leurs proches car ils reconnaissent que ces terres appartiennent aux Algériens et la majorité de ceux qui y sont enterrés sont des Algériens. Il est temps que les autorités de notre pays fassent le nécessaire pour que justice soit rétablie».
De son côté, Hadj Youbi nous confirme l'algérianité de ces terres et du cimetière. «La clôture de ce cimetière a été faite par la population de Roubane avec le consentement et l'autorisation des autorités marocaines.»
Et d'ajouter : «Les habitants de Roubane ne sont pas les seuls à avoir subi cette injustice. D'autres notamment aux douars Ouled Kaddour,
El Aachach, Chebikia, Sidi Boujenane, Bab El Assa et Mersa Ben Mehidi, situés le long de la bande frontalière ont, pour préserver leurs biens, fini par céder à la pression du Makhzen et opter pour la nationalité marocaine. Mais néanmoins, le Makhzen a continué à les harceler et à user de moyens fallacieux pour les déposséder de leurs terres d'une autre manière en y implantant tous les projets de construction d'écoles et autres infrastructures d'utilité publique.»
Les biens du FLN représentent plusieurs milliards de dirhams
Non loin de là, nous apercevons des dizaines de mules chargées de jerricans de carburant traversant la frontière sans être inquiétées. «Elles connaissent le chemin», nous dit-on et sur le chemin, on ne croise que les véhicules des «hallabas» qui font de ce trafic de carburant leur commerce favori. A Roubane, Hadj Sabek, un moudjahid de la région qui a vécu durant la guerre de libération, à la base Ben-Méhidi de l'ALN, dit connaître à fond ce problème qu'il juge «comme la face apparente de l'iceberg, alors que la face cachée n'a pas encore été déterrée».
Il affirme que «durant la révolution, le FLN et l'ALN ont acheté beaucoup de biens immobiliers et des fermes entières au Maroc, où ont été installées des usines d'armements, comme les fermes de Kenitra par exemple. C'était en même temps un investissement qui permettait de financer la révolution et de subvenir aux besoins des combattants qui étaient sur le sol marocain pour diverses raisons, comme les recherchés, les blessés et ceux de la base de l'ALN.
Le FLN a beaucoup investi au Maroc pour s'assurer une autonomie financière et ne pas être dépendant des aides. C'était un choix judicieux et une stratégie, car durant la révolution on est arrivé à nourrir des centaines de familles marocaines pauvres et sans ressources».
Il marque un temps d'arrêt, se lève et de sa bibliothèque, il prend un livre. C'est l'autobiographie de Mohamed El-Khatib, le financier du FLN. Il le feuillette et nous montre des photos de nos moudjahidine dans ces fermes et dans les ateliers d'armements. Et de s'interroger sur le sort de tous ces biens achetés avec l'argent des Algériens et collecté par le FLN. «Le contentieux avec le Maroc est très complexe et les biens des Algériens spoliés entre 1973 et 1975 ne représentent qu'une infime partie.
Les biens du FLN, dont les fermes de Kenitra et Berkane de quelque 1000 hectares, représentent aujourd'hui plusieurs milliards de dirhams. Sans compter le reste, comme les maisons achetées par le FLN pour les familles algériennes, «les mouhajirine», les commerces et les biens immobiliers. «Tous ces biens appartiennent légitimement à l'Etat algérien et le FLN en détient tous les actes de propriétés.»
Il admet tout de même que «si le Maroc accepte d'indemniser les spoliés, ce sera un premier pas vers le règlement de tous les litiges existant entre les deux pays», avant de jeter un pavé dans la mare :
«Qu'est devenue la briqueterie de Berkane réalisée en partenariat entre les deux pays dans les années 80 ?
Elle a été tout simplement spoliée par le Maroc.» Ces révélations nous font comprendre combien le contentieux qui oppose les deux pays est complexe. Ce n'est donc point l'unique problème du Sahara occidental qui empêche la normalisation des relations et l'ouverture des frontières terrestres.
Nous quittons Roubane sur un goût d'inachevé, laissant le problème entier et des spoliés qui comptent sur la volonté politique des deux pays. La dernière visite du ministre marocain des Affaires étrangères s'inscrit-elle dans cette perspective ?


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