Combien de milliers d'Algériens ont été enfumés, taillés en pièces, déportés, expropriés et chassés de leur propre terre! Un peuple sans mémoire est un peuple désarmé. Et quand la mémoire est insuffisamment confortée par l'histoire, la situation ne vaut guère mieux. 62 ans après la reconquête de l'indépendance, l'écriture de l'histoire est encore balbutiante, incomplète, contradictoire, souvent tronquée pour ne pas dire falsifiée. Qu'on commémore avec faste la «glorieuse Révolution du 1er Novembre 1954» ou qu'on se contente du service minimum, depuis que les parades militaires et les feux d'artifice ont été bannis des festivités nationales, le symbole est là, intangible et surtout incontournable. Aujourd'hui, nombreux seront les Algériennes et les Algériens qui auront une pieuse pensée pour toutes celles et tous ceux qui sont tombés en martyrs de cette Révolution et leur hommage consacrera les martyrs qui ont jalonné non pas sept ans de guerre sans merci contre un ennemi implacable dans ses moyens comme dans ses instruments, mais 132 ans de résistance et de combat héroïque, jalonnés par des crimes contre l'humanité, indicibles. Si l'on célèbre aujourd'hui «avec ferveur et piété, le combat libérateur par lequel notre peuple a fait triompher son refus séculaire de l'invasion et de l'occupation coloniales», selon les termes du message présidentiel à cette occasion, on ne peut omettre le calvaire séculaire de tout un peuple confronté à des massacres répétitifs et «proches du génocide». Combien de milliers d'Algériens ont été enfumés, taillés en pièces, déportés, expropriés et chassés de leur propre terre! Non contente de cela, la colonisation bienfaitrice a entrepris une vaste tentative de négation et d'effacement de l'identité nationale, encourageant à tout-va l'obscurantisme et le charlatanisme pour mieux combattre les rares tentatives d'éveil et de sauvegarde des valeurs ancestrales et de la culture originelle. Et c'est bien cette politique, mise en oeuvre dès les premiers instants de l'agression militaire française en 1830 qui se heurta, pendant de longues et terribles années, à une résistance farouche, caractérisée par les enfumades et les massacres à grande échelle, qu'est née la Révolution de Novembre. Ceux qui l'ont pensée et faite ne sont pas nés ex nihilo, ils ont été nourris au feu du désespoir et de la révolte de leur peuple, des années et des années durant. Et convaincus que le seul langage que comprend la puissance coloniale est celui de la force, ils ont appelé à la Révolution, envers et contre tous ceux qui doutaient de leur raison et de leur aptitude. Un siècle durant, le peuple a montré par ses soulèvements incessants qu'il ne se résignerait jamais et le ferment de Novembre aura été puisé dans cette certitude. Sept ans de guerre entre deux forces aux moyens inégaux ont emporté un million et demi de valeureux martyrs, sans oublier les victimes des massacres du 8 Mai 1945 ou celles qui ont succombé à la torture. 62 ans se sont écoulés depuis que l'indépendance du pays a été recouvrée. Le temps est-il venu d'écrire l'histoire objectivement? Vaste débat. Des acteurs importants s'en sont allés, d'autres demeurent encore qui font du silence la règle d'or. Quelques tentatives, ou plutôt quelques incursions, sont tentées qui suscitent aussitôt une nuée de contestations et de polémiques. Le problème a trait aux archives. On les réclame, en vain, à la France depuis des décennies. Mais il n'y a pas que ces archives-là. Où sont, par exemple, celles du Malg avec lesquelles des pans essentiels de cette page glorieuse seraient enfin éclairés?