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«Mon film a fait bouger les choses»
RACHID BOUCHAREB, REALISATEUR DE INDIGÈNES, À L'EXPRESSION
Publié dans L'Expression le 09 - 10 - 2006

Un film pour se regarder en face, comprendre et surtout connaître enfin la vérité de l'histoire...
Un succès fulgurant en France et voilà qu'il tombe à l'écran de l'Algéria en avant-première. C'est parce qu'on ne connaît pas cette histoire, qu'aujourd'hui on est prêt à se regarder en face. Cette histoire commune à l'Algérie et à la France qui constitue notre mémoire collective, comme l'a souligné M. l'ambassadeur de France, Bernard Bajolet, l'histoire amère, tragique de ces soldats enrôlés dans l'armée française pour libérer «la mère patrie» du joug nazi. Mais la réalité est autre. Liberté, égalité et fraternité, précepte tant harangué par De Gaulle ne tiendra jamais ses promesses. Du moins pour ces enfants maghrébins et sénégalais. Une rude épreuve. Une âpre déception. Voilà qu'un film réalisé par un petit mais grand bonhomme vient redonner vie et visage à ces oubliés de l'histoire et de faire bouger les choses dans les hautes sphères politiques en France. Il était temps. Ce n'est pas pour rien qu'il mérite amplement le Prix de la meilleure interprétation masculine, octroyé pour ses quatre acteurs (Jamel Debbouze, Samy Naceri, Roshdi Zem et Sami Bouajila). Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Un film très émouvant à voir. Ecoutons son réalisateur
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L'Expression: Tout d'abord bravo. Vous avez réussi un tour de force magistral avec ce film. Vous attendiez-vous sincèrement à un tel succès tant sur le plan médiatique que celui du terrain, d'autant que c'est vous-même qui avez enclenché, si on peut dire ainsi, ou suscité ce bouleversement auprès du président Chirac.
Rachid Bouchareb: Je ne m'attendais pas à un tel succès. On va avoir dans quelques jours un million et demi d'entrées et peut-être 3 ou 4 millions. Donc, je suis surpris par le nombre de spectateurs que va avoir le film. Par contre, le fait que cela soit un choc, oui. Je le savais. En France, on ne connaît vraiment pas cette histoire de savoir que des soldats du Maghreb, d'Algérie, du Maroc, de Tunisie, d'Afrique noire et surtout les Maghrébins qui sont à l'image et participaient à la libération de la France au même titre que les Américains, les Anglais, je savais que cela allait être quelque chose. Le fait d'utiliser le cinéma pour raconter cette histoire, de mettre en images ces quatre acteurs maghrébins qui jouent des personnages assez héroïques, cela s'est fait souvent dans le cinéma américain. Les Américains nous font des films comme ça tous les cinq ans. Et parler des soldats américains qui allaient débarquer en Normandie, je savais que cela allait être quelque chose.
Ça a été très dur d'autant plus que pour coller à la réalité, il vous a fallu écrire ou réécrire 25 fois le scénario...
Oui, absolument. Il y a eu un long travail; parce que le sujet est trop important pour que je ne réussisse pas le film. Bon, j'ai jamais raté de films mais celui-là, particulièrement, il fallait que ce soit un très long travail de recherche, que le film soit inattaquable sur les éléments historiques, même sur le périple de ces hommes. Cela m'a demandé deux ans et demi pour être vraiment au point sur le plan des informations et surtout, je dirais sur le plan de la structure du scénario et de la cinématographie. Je voulais vraiment faire un genre de films où il y a l'histoire, où il y a la dimension politique, mais il y a aussi le cinéma, le spectacle et les scènes de guerre. Donc, cela demandait un long travail.
Pour écrire un film basé sur des faits historiques, je suppose qu'il faut être vraiment pointilleux en ce sens, en l'occurrence avec les données historiques telles qu'elles se sont déroulées, je crois que les images d'archives vous ont fait cruellement défaut. Comment s'est faite alors ou s'est opérée cette reconstitution des faits?
Oui, je me suis rendu compte du manque d'archives à l'issue de mes recherches. J'ai rencontré plus d'une centaine d'hommes, de soldats algériens, maghrébins et africains qui m'ont raconté leur vie, en tout cas, toute la période des années 40. De 40 à 45. J'ai recueilli tous ces témoignages. Après, j'ai fait des recherches au service des armées, au ministère de la Défense en France et j'ai vu qu'il n'y avait pas grand-chose comme archives et que les caméras d'actualité à l'époque ne filmaient pas tous ces hommes. Ils étaient pourtant les deux tiers de l'armée française mais ce n'est pas eux qu'on filmait. Donc, les images, il n'y avait quasiment pas ou très peu.
Pourquoi vouloir aujourd'hui faire la suite d'Indigènes. Vous sentez-vous un peu pourvu d'une mission, tel un cinéaste engagé à poursuivre ce combat?
Non, pas de mission. Ce n'est pas la suite d'Indigènes. Cela fait longtemps que je voulais faire un film sur la guerre d'Algérie. Mais pour comprendre cette dernière, je me suis dit qu'il fallait passer par la Seconde Guerre mondiale. La suite historique donc démarrera à Sétif en mai 45. Il y aura après une partie qui se passera en Indochine puis la guerre d'Algérie. Ce sera cela, la deuxième partie historique mais pas la suite d'Indigènes. Je vais peut-être tourner cela dans deux ans, le temps d'écrie un très bon scénario sur lequel je travaille en ce moment. Quand je serai prêt, je tournerai. Avec les mêmes acteurs parce qu'ils sont très bons. On peut faire plusieurs films avec Mel Gibson, on peut faire plusieurs avec Tom Hanks, plusieurs avec Depardieu. Je trouve que ce sont d'excellents acteurs avec qui j'ai passé des moments formidables et puis ce sont des acteurs qui m'intéressent. Ils joueront d'autres personnages.
Comment expliquez-vous le rejet de l'Etat algérien à soutenir et financer votre film?
Oui, je suis déçu parce que j'ai envoyé il y a 3 ans, un scénario une fois avec des documents puis une deuxième fois. Ensuite, j'ai envoyé au ministère de la Culture. Ce dernier m'a dit au téléphone: oui, peut-être. La télévision ne m'a jamais répondu. J'ai trouvé ce soutien ailleurs. Au Maroc. Il m'a donné tous les moyens militaires, les bateaux, les hommes, les canons, les fusils, les bals. En plus du Maroc, j'ai eu le soutien de la Belgique et de la France. Mais c'est comme ça!
Que répondez-vous aux gens qui disent qu'Indigènes n'est pas un film algérien mais plutôt marocain ou français?
Il est algérien parce que je suis Algérien et puis il est algérien parce qu'il raconte l'histoire de l'Algérie. Après, ils peuvent tirer sur le film. De toute façon, le film a représenté l'Algérie à Cannes, parce que je le voulais. C'est aussi le pays de mes parents et le mien, même si je suis né en France. Cela fait partie aussi de mon histoire. Il y a eu des soldats algériens qui ont participé à plusieurs guerres qu'a menées la France. Il y avait quand même 80 000 hommes algériens engagés en 1943 pour libérer la France. Alors ce film est fait en hommage à ces hommes-là, sans oublier les soldats tunisiens, sénégalais et marocains. Mais le plus gros de l'armée française était algérien. Alors, le film est aussi pour eux.
Comment percevez-vous le fait que votre film ait dérangé certains milieux obtus en France, notamment le Front national?
Non, il n'y a pas eu de milieu qui ait été dérangé. Le Front national a dit que le film traîne les Français dans la boue mais c'est l'histoire, c'est ça la réalité de ce qui s'est passé alors. Les propos extrêmes du Front national, moi je m'en fous totalement. On sait très bien en plus qu'ils sont totalement à côté de la réalité très souvent. Mais ce n'est pas parce qu'un cadre du Front national a dit ça que cela veut dire qu'il y a polémique. Ça s'est écrasé elle-même. Ça n'a même pas existé dans la machine qu'a été le film en France. Les Français voulaient ce film. Ils voulaient le voir, j'en ai été surpris. Le but du film était aussi que l'Etat français accepte que ces hommes retrouvent leur argent. Alors le combat n'est pas fini, parce qu'il faut qu'il paie aussi les arriérés. Mais aujourd'hui, ils ont décidé que la somme serait la même. C'est le film qui a amené cela. Il a été montré au président Chirac auquel j'ai demandé de régler ce problème. La force du film a fait qu'on a fait bouger les choses. Mon film a fait bouger les choses. Vous avez vu la fin du film. A cela, il fallait une solution. Mon idée, depuis tout le temps, était que le gouvernement français se retrouve devant ce fait et qu'il y ait une solution à ce problème. Ce que j'ai fait aussi est de faire écrire par le biais des associations qui travaillent là-dessus depuis des années, un appel qui a été publié sur Internet. Avec les acteurs, on a demandé à tous les gens dans toutes les salles de France et on l'a dit à la presse et à la télé de télécharger le document, le signer et l'envoyer à l'Elysée. On avait mis en route un mouvement. Et si l'Etat français et le président Chirac n'avaient pas aboli les discriminations, on aurait continué encore aujourd'hui, et vu le succès du film cela aurait été, je dirais, intenable pour le gouvernement, difficile à tenir cette injustice. Parce que c'en est une.
J'ai regardé et aussi écouté le film avec beaucoup d'intérêt. J'ai retenu beaucoup de phrases assassines, de déceptions notamment, de remise en question dont une dite par Djamel Debbouze très significative: «Il faut libérer la France. Quand je libère un pays même si je n'y ai pas vécu. C'est mon pays!»
Il n'y a pas de message à travers ça. Cette histoire s'est passée il y a 60 ans, elle n'a rien à voir avec aujourd'hui. A l'époque, il y a des gens qu'on a emmenés dans cette guerre au nom de la liberté, on leur a promis des choses. On leur a dit que pour eux, cela allait changer et ils sont venus au secours de ce qui était «la mère patrie» à l'époque qu'était la France. Alors ils ont été déçus bien sûr et puis après, il y a eu le massacre de Sétif en 1945. Une vraie déchirure. C'est pour cette raison qu'Indigènes est une première partie historique. La deuxième se portera sur les événements du 8 mai 1945. Et plus tard, on pourra visionner les deux films l'un après l'autre. Et on comprendra l'histoire, la déception de ces hommes qui sont arrivés à la guerre de Libération et la déchirure de l'empire colonial français. Il s'est aussi nourri pendant la Seconde Guerre mondiale, des déceptions de tous ces hommes qui ont été trahis.
Votre film redonne tout de même une certaine légitimité à cette frange de la population française issue de l'immigration...
Qui sont des jeunes Français aujourd'hui. Ils sont Français...Ce qu'il faut retenir est que leurs parents n'ont pas été que des gens qui ont balayé les rues de France. Ils ont participé aussi à la libération de l'Europe, pas seulement de la France. Ils sont morts par millions en Italie, ils ont libéré la France. Ils sont partis aussi à Berlin. Après, ils ont fait l'Indochine et avant cela ils ont fait la guerre 14-18. Avant, on les avait utilisés sous Napoléon. Ils ont fait la guerre de Crimée, ils ont combattu les Prussiens... l'histoire a plus d'un siècle et demi. On ne peut pas résumer l'histoire de l'immigration en France, maghrébine et africaine. Il n'y a pas de récupération. Il faut élargir l'histoire, tout raconter, pas seulement tronquer les événements et le passé historique de la France. Dans ce dernier, l'ancien empire colonial français a fait énormément de sacrifices. C'est ça qui est à dire et a été utilisé. C'est-à-dire aujourd'hui et ce n'est pas fini. C'est le début. Je crois que la France est prête aujourd'hui à voir son histoire, son passé qu'elle ne connaît pas. J'ai été surpris de découvrir quand j'allais avec les acteurs, dans toute la France, présenter le film que les gens ne connaissent pas. Dans les livres d'histoire, il n'est pas écrit que des centaines de milliers d'hommes ont participé à la libération de la France. Eh bien maintenant, cela va être écrit dans les livres d'histoire. On racontera toute l'histoire, c'est important.
Pensez-vous que votre film aidera à la consolidation des rapports entre l'Algérie et la France? Un pas peut-être vers ce fameux traité d'amitié qui, dans une certaine mesure, a échoué politiquement?
Je ne sais pas. Moi, je participe avec mon métier à faire des films. Ça m'a intéressé de raconter cette histoire. Le reste, il y a d'autres hommes à qui incombe cette tâche et dont c'est la fonction. Il y aussi le désir des populations. Maintenant, c'est entre les mains du peuple. Les Français ont envie de connaître leur histoire, de savoir ce que l'empire colonial a fait pour eux. C'est un pas formidable. Les Français sont prêts à aller au-delà des hommes politiques parce que ce ne sont pas ces derniers qui décident. Ce sont les peuples qui décident à un moment donné. Ils sont prêts à demander et à savoir ce qui s'est passé. Je trouve cela formidable.


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