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Plaidoirie pour la préservation de la broderie d'Alger
Artisanat
Publié dans L'Expression le 23 - 10 - 2024

Installée face à son vieux «Gar'gaf», métier à broder en bois, sur lequel est fixé un joli ouvrage inachevé, Khalida Tahraoui brode minutieusement de jolies fleurs avec des points peu communs, révélant la finesse de son travail. «C'est la broderie algéroise», explique-t-elle, précisant qu'elle reproduit un motif datant du XVIIe siècle qu'elle a vu depuis quelque temps au musée de Khedaoudj El Amia (dans la basse casbah d'Alger). «J'utilise les mêmes couleurs de l'époque, notamment le rouge et le bleu foncé. Je veux que la pièce soit identique à l'originale», a-t-elle dit. Bien que méconnu par la nouvelle génération à l'échelle nationale, Khalida Tahraoui affirme que cet art propre à la région est très répandu à l'international «sous son appellation d'origine». «Il suffit de jeter un coup d'oeil sur Pinterest pour découvrir des articles de la broderie d'Alger», a-t-elle fièrement argué, en mentionnant une pièce conservée au musée Harvard. Elle évoque également d'anciens livres et des chaînes YouTube enseignant la broderie dont celle d'Alger, qu'elle avait elle-même apprise à l'Ecole d'art industriel et décoratif de Belouizdad dans les années 1990. «Lorsque j'ai intégré l'école à l'âge de 16 ans, je me suis initiée d'abord aux techniques de base de la broderie avant de passer aux broderies plus spécifiques comme la peinture à l'aiguille, le Richelieu, le point de croix puis la broderie d'Alger», a-t-elle raconté À présent enseignante dans l'école où elle a elle-même étudié, désormais transformée en centre d'apprentissage et de couture, cette cinquantenaire passionnée s'efforce d'éveiller l'intérêt des femmes et des jeunes filles pour cet art, en mobilisant son cercle d'amies, tout en espérant accroître le nombre d'élèves inscrites. Son amie et ancienne collègue, Naima Boukabrine, partage la même passion. Retraitée depuis 7 ans, cette ancienne élève puis enseignante de broderie et de coupe, conserve encore son vieux cahier de broderie daté de 1973 à 1977, où chaque point est illustré par un motif. Un chapitre tout entier est spécifiquement dédié à la broderie d'Alger. «L'enseignante qui nous a transmis cet art nous a confié qu'elle l'avait elle-même appris avec une vielle Algéroise lorsqu'elle travaillait comme monitrice de broderie dans un orphelinat pour jeunes filles à Bouzaréah, dans les années cinquante», raconte Naïma Boukabrine. Parmi les principaux points de la broderie d'Alger, elle énumère le Zelileudj, qui s'accompagne souvent avec le point quadrillé (lamrabâa), le M'enzel, le Métrah (matlassé) ainsi que la Maâlka (qu'on appelle aussi Taâdjer). Naïma cite également le point de trait, le natté, le point de plume, appelés points secondaires qui accompagnent généralement les points principaux. «Actuellement, nous sommes une poignée de brodeuses qui pratiquent cet art que nous voulons protéger en le transmettant aux nouvelles générations», a affirmé Naïma Boukabrine, espérant davantage de soutien financier public pour l'enseignement de la broderie d'Alger. Outre l'urgence de trouver des solutions pour préserver ce patrimoine local «en déclin», ces maîtres-artisanes alertent sur le piratage de ces techniques par un pays voisin. «Des motifs et des points autrefois exclusifs à l'Algérie sont copiés et appropriés par un pays voisin puis présentés par leurs médias comme étant les leurs», s'indigne Khalida Tahraoui en espérant voire un jour la broderie d'Alger et bien d'autres arts de l'Algérie profonde, inscrits au patrimoine de l'Unesco.
Parmi les moyens de préserver cet art et de le faire mieux connaître, les brodeuses suggèrent la création d'espaces dédiés à l'exposition de cette broderie, notamment à l'occasion des grands évènements comme cela a été le cas lors du sommet arabe d'Alger en 2022. Khalida Tahraoui se rappelle encore de l'exposition sur l'artisanat organisée à cette occasion au Centre des arts et de la culture (situé au Bastion 23), où des diplomates de plusieurs pays ont manifesté leur grande admiration pour la richesse et la diversité artistique et culturelle nationale et particulièrement pour la broderie algéroise. L'intérêt est multiple: préserver et promouvoir cet art local menacé par l'oubli et le piratage, faire face à la concurrence rude de l'industrialisation qui a pris de l'ampleur avec le développement de la broderie électronique, tout en assurant une ressource financière permanente aux artisanes en commercialisant leurs produits auprès des touristes nationaux et étrangers. Un avis parfaitement partagé par Faïza Riache, directrice du Palais des Riaïs El Bahr (Bastion 23). «Les musées d'Alger, avec leur riche collection d'archives jouent également un rôle fondamental dans la relance et la transmission de cet art antique», a-t-elle fait valoir. Dans la même optique, des ateliers de formation seront mis en place à partir du mois de novembre au Bastion 23, a annoncé Faïza Riache. Ces ateliers, explique-t-elle, seront animés dans la maison 15 du Palais, réaménagée en tant que «Dar El Sanaâ», pour dispenser des formations dans divers métiers artistiques, notamment la broderie d'Alger, la peinture sur verre, le tissage, et le cuir offrant aux adeptes des métiers artistiques l'opportunité de raviver ces gestes ancestraux. Outre l'aspect pratique, Faïza Riache met en avant le rôle de la recherche réalisée sur cet art d'embellissement, jugeant «primordial» de préserver ce patrimoine en lui conférant une «empreinte académique». «Bien qu'il existe un patrimoine commun avec les pays maghrébins et les pays du pourtour méditerranéen, l'Algérie possède des spécificités qui doivent être protégées et les recherches académiques sont donc essentielles pour archiver ce patrimoine», a-t-elle insisté. Outre la broderie d'Alger autrefois réalisée avec du fil de soie, la Chbika (dentellerie), le Madjboud et la Fetla réalisés avec des fils dorés sur du velours, sont autant de pratiques ancestrales à perpétuer à travers ces ateliers tant attendus.

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