À chaque fait divers impliquant un Français de confession juive, le mécanisme médiatique semble désormais automatique. Avant même l'établissement précis des circonstances, la qualification d'« acte antisémite » est immédiatement avancée. On y retrouve tous ses traits caractéristiques : soutien à un camp impérialiste – en l'occurrence l'Iran face aux Etats-Unis et à Israël –, glorification de la guerre (« riposte héroïque », « réécrit l'histoire »), jubilation stratégique (énumération des frappes, efficacité, domination), effacement des victimes, transformation de la guerre en spectacle et en démonstration, chauvinisme de bloc. Ce texte ne relève pas d'une simple analyse biaisée, mais d'un basculement plus profond : celui d'un discours qui cesse de décrire la guerre pour en adopter la logique et en partager l'exaltation. À ce stade, le campisme, tiers-mondiste ou gauchiste, souvent mâtiné de populisme ou d'islamisme, ne se contente plus de justifier la guerre capitaliste : il en épouse le rythme et en adopte le langage. Les frappes ne sont plus des faits à analyser, mais des épisodes à commenter avec ferveur. Chaque riposte devient un motif de satisfaction, chaque destruction une confirmation du « bon camp ». La guerre cesse d'être une tragédie pour devenir un spectacle, la mort une variable secondaire dès lors qu'elle sert la cause jugée légitime. Ce basculement est décisif : il ne s'agit plus d'une grille d'analyse déformée, mais d'une adhésion affective à la logique même de la guerre capitaliste. Sous couvert d'anti-impérialisme, le campisme en vient ainsi à reproduire ce qu'il prétend combattre : une logique qui sélectionne ses victimes, excuse certaines violences militaires et légitime celles qui confortent son récit. Ce discours ne surgit pas dans le vide. Il accompagne une guerre bien réelle, déclenchée fin février 2026 par des frappes massives des Etats-Unis et d'Israël contre l'Iran, suivies de ripostes iraniennes à l'échelle régionale. Le conflit s'est étendu au Liban, au Golfe et aux principales routes énergétiques mondiales, faisant déjà des milliers de morts et de blessés. C'est dans ce contexte d'escalade que le campisme déploie son langage et ses affects : il ne se contente pas de commenter les événements, il les accompagne, les amplifie et les met en récit. C'est à partir de ce texte publié par le site Résistance 71 que l'on peut dégager les principales caractéristiques du campisme, au nombre de sept, qui permettent d'en saisir la logique macabre. Glorification explicite de la guerre La première caractéristique est la glorification explicite de la guerre. Le texte parle de « défense et riposte héroïques » de l'Iran face aux frappes des Etats-Unis et d'Israël qui « réécrivent l'histoire et les manuels de stratégie militaire ». La guerre n'est plus un fait à analyser, encore moins une tragédie à comprendre : elle est élevée au rang d'exploit. Le vocabulaire héroïque transforme des opérations militaires meurtrières en épopée, et les violences armées en performances dignes d'admiration. Ce déplacement est essentiel : en héroïsant la guerre capitaliste, le campisme en neutralise d'emblée toute critique. Ce qui est présenté comme « héroïque » n'a plus à être interrogé, mais à être célébré. Conversion de la mort en avantage stratégique La seconde caractéristique est plus grave encore : la conversion de la mort en avantage stratégique. Le texte affirme que « le bombardement volontaire de l'école de filles iraniennes qui tua 180 élèves » lors des frappes américano-israéliennes aurait constitué un moment de victoire pour l'Iran. La mort de civils, et ici d'enfants, n'est plus un fait qui impose un arrêt, une réflexion ou une condamnation : elle est immédiatement intégrée dans un calcul stratégique. Le massacre disparaît en tant que tel pour devenir un élément de la dynamique militaire. Ce basculement est décisif : la violence n'est plus seulement justifiée, elle est absorbée, digérée, convertie en argument. La mort cesse d'être un scandale pour devenir une simple variable. Jubilation stratégique et fascination pour la puissance La troisième caractéristique est la jubilation stratégique et la fascination pour la puissance. Le texte insiste sur la multiplication des frappes – « 74ème vague de riposte » de l'Iran contre des positions israéliennes et des bases américaines – et sur leur efficacité – des missiles qui frappent « où ils veulent, à volonté ». La guerre est décrite comme une démonstration de maîtrise technique et de domination. Le vocabulaire ne traduit pas une inquiétude face à l'escalade de la violence, mais une forme de satisfaction devant sa montée en puissance. Ce qui est mis en avant, ce n'est pas la réalité humaine des frappes, mais leur performance. La guerre devient un spectacle de puissance. Esthétisation de la guerre La quatrième caractéristique est l'esthétisation de la guerre. Le campisme cultive une forme de fétichisme de la force. La guerre n'est plus un drame humain ou un échec de la diplomatie, mais une « épopée » ou un « spectacle ». L'utilisation de termes comme « il pleut des missiles » ou « riposte héroïque » transforme la destruction réelle en une performance technique et visuelle. La violence est mise en scène comme un phénomène maîtrisé, presque abstrait. Ce langage transforme des actes de destruction en images, en tableaux techniques, en démonstrations de savoir-faire. La guerre n'est plus seulement valorisée : elle est stylisée. Ce qui disparaît ici, ce ne sont pas seulement les victimes, mais la matérialité même de la destruction, dissoute dans une représentation esthétisée de la puissance. Récit de domination et mise en scène de la victoire La cinquième caractéristique est la construction d'un récit de domination. Le texte affirme que « le vent de la bataille a tourné » et que l'Iran « dicte maintenant sa volonté sur le champ de bataille » face aux Etats-Unis et à Israël. La guerre est présentée comme une dynamique univoque – celle d'une progression iranienne face aux Etats-Unis et à Israël –, orientée vers la victoire d'un camp doté d'une supériorité stratégique. Ce type de formulation ne décrit pas un conflit : il met en scène une domination. La complexité du réel disparaît au profit d'un récit linéaire où un acteur s'impose et triomphe, en l'occurrence l'Iran face aux forces américaines et israéliennes. La guerre n'est plus un affrontement incertain entre forces sociales et politiques, mais une démonstration de puissance qui appelle l'adhésion, dans le cadre des affrontements entre l'Iran, Israël et les bases américaines de la région. Fascination pour la destruction et logique d'accumulation La sixième caractéristique est la fascination pour la destruction elle-même. Le texte accumule les éléments détruits – bases, équipements, avions, notamment américains et israéliens – dans une énumération continue. Cette accumulation produit un effet de saturation : la destruction devient un indicateur de performance. Ce qui est mis en avant, ce n'est pas la signification de ces destructions, ni leurs conséquences humaines et sociales, mais leur quantité et leur efficacité. La guerre est réduite à un inventaire de dégâts, où chaque élément anéanti vient renforcer l'impression de puissance. La destruction cesse d'être un problème : elle devient un résultat. Le campisme dérive vers une logique comptable macabre. L'énumération des bases détruites et des avions abattus crée un effet de saturation qui occulte la finalité politique du conflit. La destruction devient une fin en soi, une preuve de « validité » du camp soutenu. Banalisation du carnage La septième caractéristique est la banalisation du carnage. Le texte évoque explicitement la possibilité d'un massacre – « ce pourrait être un carnage » – sans que cela n'introduise la moindre rupture dans le raisonnement. Le carnage est envisagé comme une simple éventualité stratégique, suspendue, différée « pour le moment ». Il n'est ni condamné ni problématisé : il est intégré comme une option parmi d'autres. Ce glissement est révélateur : la violence extrême n'apparaît plus comme une limite, mais comme une variable modulable. Le campisme pratique une indignation sélective, où la valeur d'une vie dépend exclusivement du camp qui a pressé la détente. Il partage avec les dirigeants qu'il abhorre – Netanyahou ou Trump – la même fascination pour la domination et la même indifférence au carnage. Le campisme atteint ici son point de bascule : non seulement il justifie la guerre, mais il rend pensable – et acceptable – l'horizon du massacre. La guerre comme spectacle : vers une pornographie guerrière On pourrait aller plus loin et dire que ce type de discours relève d'une véritable pornographie de guerre. Non pas au sens trivial du terme, mais comme une représentation complaisante, répétée, presque obscènement mise en scène de la violence, destinée à susciter une forme d'excitation et de jouissance. Les frappes, les destructions, les bilans militaires en Iran, en Israël ou sur les bases américaines de la région y sont exhibés, étalés, disséqués avec une minutie quasi voluptueuse, non pour être compris, mais pour être ressentis comme autant de stimulations lascives. Chaque explosion devient une scène lubrique, chaque frappe une décharge libidinale, chaque destruction une montée de l'excitation. La guerre n'y est plus seulement décrite : elle est offerte au regard, consommée avec avidité, investie affectivement jusqu'à frôler la jouissance obscène. Ce n'est plus une analyse, mais une mise en spectacle fascinée et presque sensuelle de la violence. Le campisme réduit ainsi le conflit à une opposition binaire entre blocs, où tout se joue dans l'appartenance et non dans l'analyse. Les rapports sociaux, les intérêts matériels, les logiques de classe disparaissent derrière une lecture simplifiée du monde, structurée par l'affrontement des camps. Jouissance de la guerre et dynamique d'emballement Cette adhésion affective à la guerre n'a rien d'accidentel. Elle correspond à une dynamique plus profonde : celle d'une forme de jouissance liée à la destruction elle-même. La guerre cesse d'être un simple instrument au service d'intérêts politiques pour devenir un moment d'exaltation, une montée aux extrêmes où la violence s'intensifie pour elle-même. Elle produit un climat d'effervescence, de surenchère, où les limites ordinaires tendent à s'effacer. Ce que donne à voir le discours campiste, ce n'est pas seulement une analyse déformée, mais l'écho de cette logique : une guerre qui fascine, qui entraîne, et à laquelle certains finissent par adhérer. Les deux camps partagent la même fascination pour la barbarie C'est là que le campisme révèle sa véritable nature. En prétendant choisir le « bon camp », il ne s'oppose pas à la logique de la guerre : il s'y conforme. Le campisme est un miroir déformant de l'impérialisme : il prétend combattre un monstre en empruntant ses griffes et son langage, finissant par valider la barbarie sous prétexte qu'elle change de direction. Il en adopte les catégories, le langage, les affects. Il sélectionne ses victimes, hiérarchise les violences, excuse les unes et condamne les autres. Quand on lit les textes des campistes, on croit parfois entendre Benjamin Netanyahu ou Donald Trump engagés dans cette guerre contre l'Iran. Ils partagent avec les dirigeants qu'ils abhorrent – Netanyahou ou Trump – la même fascination pour la domination et la même indifférence au carnage. Non pas parce que les positions seraient identiques, mais parce que l'attitude l'est : même jubilation devant la puissance, même indifférence aux victimes, même réduction de la guerre à une démonstration de force. Les campistes n'ont rien à envier aux criminels de guerre qu'ils dénoncent. Ils en partagent la logique, la grammaire, et parfois même la fascination. Derrière l'opposition apparente des camps, c'est une même inhumanité qui se déploie : celle d'une violence militaire justifiée, triée, et finalement assumée.