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«J'ai dialogué avec les fous»
HOSPICE À BEJAIA
Publié dans L'Expression le 29 - 07 - 2009

Omar, Ali, «El Vaz», Boualem, quatre hommes, quatre histoires jalousement gardées, quatre destins croisés que le hasard a réunis en un même lieu, une même structure qu'ils n'ont ni imaginée, encore moins choisie.
A l'origine de ce reportage: une commande, comme l'on dit dans le jargon de la profession, passée avec la rédaction du journal. Il devait s'intituler «Les vieux qui vivent seuls». Des vieux qui vivent seuls, il doit y en avoir plein. On doit en rencontrer à chaque coin de rue sans toutefois y prêter attention ou du moins le deviner. Leurs histoires doivent se ressembler presque toutes. Les enfants, une fois adultes, et partis, volent de leurs propres ailes pour construire leur nid laissant derrière eux de vieux parents avec leurs souvenirs. Des objets, des photographies jaunies, des témoignages pour tenter de reconstituer le puzzle d'une vie. Des moments de peine et de joie à se remémorer et à égrener. Remonter le temps passé. Reconstituer le fil d'un passé toujours présent. Une histoire de l'humanité en perpétuel recommencement. La vie. La mort. Des larmes. Des rires. Des douleurs et des souffrances à cicatriser. Non, il me faut plus que cela et tant pis si je dois sortir du sujet que je devais traiter. Sortir des sentiers battus, quitte à me faire sermonner, c'est aussi cela le risque de ce métier qui me captive. L'envie d'aller vers le nouveau, vers l'inconnu, est devenue presque une fixation pour moi. Un autre monde à découvrir... En cette journée de canicule à Béjaia où pourrais-je le trouver? J'avais fortement envie d'être à l'écoute de ces histoires d'hommes et de femmes qui sortent de l'ordinaire. Une partie de nous-mêmes que l'on a un instant marginalisée. Probablement pour toujours. J'ai entendu parler de l'hospice de Béjaïa. Une structure gérée par l'APC de la ville accueillant essentiellement des personnes âgées en difficulté. Pourrais- je y trouver mon «compte»? Je décidai de m'y rendre malgré la chaleur suffocante et l'air irrespirable qui régnaient ce jour-là. A pied. Chaque pas devait compter. Un peu comme le tic-tac d'une horloge qui remonterait le temps. Point de départ: le boulevard de la Liberté. Un mot à forte portée symbolique! Je longeai la caserne de la Gendarmerie nationale non loin de la maison d'arrêt de la capitale des Hammadites. La route est en pente raide, elle est sinueuse et en lacets ininterrompus. Un chemin qui monte. J'atteins le bois sacré et le cimetière de Sidi Abderrahmane. L'hospice jouxte l'auberge des jeunes sur les hauteurs de Sidi Ouali. Le portail est grand ouvert. Accueilli par un adolescent d'une quinzaine d'années qui semble être un habitué des lieux, et après les salutations d'usage, je demande à voir un responsable. «Ils sont en train de prier», me répond-il. Un homme d'un certain âge arrosait le sol avec un tuyau qui fuyait par endroits. Il m'aspergea involontairement d'une giclée d'eau qui me fit du bien. Il faisait extrêmement chaud. Je le pris pour un employé de l'hospice. «C'est un résident» me confia le jeune homme. Ce qui éveilla plus ma curiosité. Je voulais lui parler. «Il a perdu la raison. Il ne vous répondra pas. Il s'appelle Ali», ajouta-t-il. Soudain, surgi d'on ne sait où, un autre homme d'une soixantaine d'années. «Donne-moi une cigarette!» m'ordonna-t-il sous le regard réprobateur du jeune garçon. Je lui tendis la cigarette qu'il alluma, puis il repartit aussitôt. «Lui c'est Omar. Un gars d'ici. Il a été champion de France de boxe amateur», me dit mon interlocuteur surpris par le dialogue éclair que je venais d'avoir avec celui qu'il m'avait présenté comme fou quelques secondes auparavant. Omar est longiligne et sa tenue altière. Il est d'une élégance inouïe. Il tournait dans cette cour comme s'il était sur un ring. Ses pieds effleuraient à peine le sol. Tel un pur-sang arabe au galop. Se remémorait-il tous ces combats gagnés et qui firent sa gloire? Ça en avait tout l'air. Pour les gens normaux, il était fou. Il a reçu un coup de bouteille derrière la tête paraît-il. Cela n'empêche qu'il donnait l'impression de planer sur cette cour tel un aigle royal. Il était plongé dans son monde que nul autre que lui-même ne peut pénétrer. A la manière des autistes. Il ne manifestait aucun signe de violence par contre. Entre-temps, Hamid, une casquette bleue vissée sur la tête, se reposait sur un banc sous une treille verdoyante. Je le rejoignis. «Comment ça va?» lui demandai-je. «Tout doucement» me répondit-il. Puis il commença à me parler des menus travaux qu'il a eu à effectuer, surtout en tant que manoeuvre sur les chantiers, lorsqu'il avait encore toute sa tête. L'intérêt que je lui portais illuminait son visage. Il est redevenu un être socialisé, l'espace d'un court instant. Un acteur de sa propre histoire qu'il ne subissait plus. La prise de parole est aussi une prise de pouvoir. Je le lui restituais. C'était le but de mon initiative même s'il n'en avait pas conscience. Face à nous, un petit vieux, Boualem, nous observait à partir du premier étage de la résidence. Il portait une chapka grise sur la tête et des lunettes noires. Une barbe de quelques jours couvrait son visage émacié. Il ressemblait à un de ces caciques du temps du parti unique. C'est un ancien émigré venu finir ses vieux jours au pays. Je l'invitais d'un signe de la main pour qu'il vienne nous rejoindre. Il se leva. Je crus un moment qu'il allait nous rejoindre. «Il ne descendra pas», lâcha avec assurance un des agents de l'hospice qui suivait attentivement tous mes gestes. Je n'en saurais pas plus de son histoire. «El Vaz» s'est joint au petit groupe qui s'est formé autour de moi. Un petit bonhomme râblé au crâne dégarni dont les employés du foyer ignorent jusqu'à l'identité. On le surnomma «El Vaz». Cela semblait lui convenir. Une sorte de «deal» passé avec les silences complices qui l'accompagnent. Soudain, Omar, le boxeur, fit irruption dans la cour, nu comme un ver de terre! Comme une vérité qui appellerait à plus d'humanité, à de l'attention, à de l'amitié. Nu comme le soleil. Nu comme la beauté du jour qui se lève. Etrangement, il n'y avait rien d'indécent dans tout cela. Un agent se précipita calmement vers lui, le prit par le bras. Il n'opposa aucune résistance. Il venait de jeter l'éponge. Battu par son destin. Il disparut dans les couloirs à l'instar de son histoire dont il a perdu le fil après avoir perdu celui de la raison. Sur ce, je pris congé de ces êtres si fragiles, à l'aube d'une vie finissante, ayant comme seul refuge l'hospice et cette douce folie qui leur permet d'entreprendre cet étrange voyage dont eux seuls détiennent le secret. Omar, Ali, El Vaz, Boualem, je venais de rencontrer quatre hommes, quatre histoires jalousement gardées, quatre destins croisés que le hasard a réunis en un même lieu, une même structure qu'ils n'ont jamais imaginée, encore moins choisie. Je refis le chemin inverse. A l'entrée du cimetière Sidi-Abderrahmane et à l'orée du bois sacré, un groupe de singes magots tenait conseil, sur des tombes...de marbre.

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