Depuis quatre années, les jeunes de la cité Malki à Alger “improvisent", lors du mois de carême, et selon les moyens du bord, un restaurant Errahma. Il accueille des centaines de personnes. Entre passants et abonnés, plus de 250 repas sont servis quotidiennement, et ce, tout au long du mois de Ramadhan. La canicule commençait à peine à laisser place à un petit vent qui soufflait par intermittence sur la cité Malki, près de Ben Aknoun, sur les hauteurs d'Alger. À ce moment, la deuxième équipe des bénévoles prenait place dans le restaurant qui fait face à la rocade sud de l'autoroute d'Alger. Ce groupe de jeunes de la cité s'affairait à régler les derniers préparatifs pour être à l'heure du f'tour. Bénévolat et solidarité Le menu arrêté, l'équipe du matin s'est mise en branle dès 12h. À 15h, une chaleur caniculaire plombe le décor. À cette chaleur s'ajoute celle du feu des fourneaux. “Vaut mieux rester sous le soleil qu'à l'intérieur. Il fait au moins 50 degrés", nous avertit un jeune devant l'entrée du restaurant. En ce moment, hormis le cuisinier, “Lyès et trois autres jeunes qui préparaient le menu du f'tour, personne ne vient", informe-t-il, avant de nous conseiller de revenir “à l'heure du f'tour, il y aura plus de monde". Nous rentrons au bureau et nous décidons de revenir avant le f'tour pour partager “le dîner" avec les abonnés du restaurant Errahma de la cité Malki. 19h30, la chorba est déjà prête à être servie, les pommes de terre attendent d'être épluchées dans un récipient, les carottes “ne sont pas encore cuites !" La deuxième équipe, composée de serveurs prend place. La pose des “couverts" est déjà engagée sur la terrasse qui fait face au restaurant. “Au doigt mouillé", Madani s'affairait aux dernières retouches. Sel, pain et eau sont déjà sur les tables. Nous interpellons Mustapha sur le nombre de plats servis. “Nous servons plus de 250 plats chaque jour", a-t-il répondu. “Il nous arrive d'en préparer 300, surtout les jours de semaine", a-t-il encore précisé. Le restaurant accueille des passants, des chômeurs, des mendiants, des fonctionnaires et même des étrangers. “Je suis étudiant malien. Je vis à la cité universitaire Hydra-Centre, et comme on est en vacances, je viens rompre le jeûne ici", nous a informé Adam, venu avec un autre étudiant du même pays. L'appel du muezzin Un silence de cathédrale règne sur la terrasse de la cité. Des groupuscules pressent le pas vers la mosquée de la cité, les autres attendent “le feu vert" de l'imam. C'est l'heure du f'tour ! Point de mixité dans ce lieu de charité. Les femmes prennent place avec leur progéniture à l'entrée du restaurant, les hommes, quant à eux, se disputent les deux compartiments réservés sur la terrasse. Une dizaine de tables rangées comme à la cantine scolaire font face à l'imposant siège du ministère des Finances. Une fois l'appel du muezzin lancé, les tables se remplissent en cinq sec. Les quelques jeunes bénévoles qui assuraient le service font un va-et-vient incessant entre la terrasse et le restaurant. “On est obligés d'assurer un meilleur service", lançaient-ils. Quelques minutes après la rupture du jeûne, une deuxième équipe de jeûneurs arrive et prend place sur les bancs inoccupés. “Nous étions à la mosquée", disaient-ils. Une vingtaine de personnes, composée de jeunes, de vieux et de quelques femmes s'ajoute à l'assistance déjà nombreuse. Un plat presque copieux De fil en aiguille, toutes les places sont occupées. On n'entendait que le bruit des cuillères qui résonnait sur les plats en inox et les bols de soupe. Au menu, de la chorba épicée, des pommes de terre et des carottes cuites à la vapeur, assaisonnées de vinaigre au thon. Quelques dattes et du lait, comme le veut la tradition, un yaourt et une salade variée toujours au thon, ornée de quelques grains de maïs. “On change de menu chaque jour", a assuré Mustapha. C'est grâce aux dons des résidents de la cité que “la machine tourne", a ajouté, pour sa part Kamel, fonctionnaire qui a trouvé goût “au métier de serveur", le temps d'un dîner avec les nécessiteux. Un espace de charité Djamel, chauffeur dans une entreprise privée, originaire de Tizi Ouzou, raconte son histoire. Venu avec ses collègues, il a assuré qu'étant seul, sans famille, il est impossible, pour lui, de préparer le f'tour. “Je travaille jusqu'à 18h", a-t-il indiqué. Fonctionnaires, chômeurs, mendiants et malades se disputent cet espace de charité. Tous venus d'horizons divers. Ils se retrouvent autour d'une table garnie grâce à la générosité des résidents, sans aucun apport de l'Etat. “Personne ne les regarde d'un œil méprisant", explique Madani. Pour eux, “il est de notre devoir d'aider les gens qui n'ont pas les moyens, les malades, les chômeurs et les sans-abri", a-t-il ajouté. “C'est une tradition chez nous. Tout le monde participe selon ses moyens", a encore indiqué Madani, avant que Kamel, le téléphone collé à l'oreille, n'intervienne pour dire que sa femme lui demande depuis l'adhan à rentrer rompre le jeûne avec elle. “Je suis occupé, je rentre dès la fin de service, je suis au restaurant Errahma", s'est-il écrié à l'adresse de sa femme. Fin de service Il était presque 21h. Le f'tour terminé, les buvettes de la cité s'ouvrent l'une après l'autre, le trafic reprend ses droits sur l'autoroute, la vie se réanime peu à peu, lorsque les jeunes bénévoles, entre deux cuillères de chorba, nettoient les tables. Les plats s'entassent devant “le plongeur". Bidons d'eau remplis, place au nettoyage des ustensiles et du restaurant. Une demi-heure après, le resto du cœur baisse rideau. Rendez-vous le lendemain pour une nouvelle journée. Les dons sont stockés derrière le comptoir. Qui viendra demain ? “Sûrement des Algériens qui n'ont pas où rompre le jeûne !" M M