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"L'état efface les années du terrorisme de la mémoire collective"
Des victimes du terrorisme ont témoigné pour des œuvres littéraires jeudi à Blida
Publié dans Liberté le 03 - 11 - 2018

"Je vis et je dors encore là où ont été assassinés 11 membres de ma famille, mes parents, mes sœurs et mes frères. C'est moi qui ai découvert les corps, gisant dans chacune des pièces", a témoigné une femme dont la famille a été décimée.
L'association Djazairouna des familles de victimes du terrorisme islamiste a organisé, jeudi, en son siège à Blida, la troisième édition des Assises nationales de la mémoire. La rencontre a réuni des victimes du terrorisme et des écrivains qui transcrivent leurs témoignages dans des œuvres littéraires. La journée, chargée d'émotion, a propulsé l'assistance vingt ans dans le passé, au paroxysme de la violence intégriste. Une période de l'histoire du pays aux multiples perceptions.
Pour Saïd Khatib, écrivain établi à Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), c'était une guerre civile. "Nous avons grandi sous les échos des balles, dans la peur des faux barrages et des incursions terroristes. Nous nous préparions à mourir tous les jours", s'est-il rappelé. Au regard de M. Aïssaoui, ancien conseiller au ministère de l'Intérieur et des Collectivités locales, il ne convient pas de parler de décennie noire, mais de décennie rouge.
Chérifa Bouatta, psychologue, a qualifié les événements des années 90 et 2000 de "catastrophe sociale, caractérisée par une violence extrême intentionnelle". "C'est une guerre contre les civils", a asséné une ancienne moudjahida. Les civils, victimes de la barbarie des groupes islamistes armés, étaient nombreux dans la salle. Leurs récits sont poignants : "Je vis et je dors encore là où ont été assassinés 11 membres de ma famille, mes parents, mes sœurs et mes frères. C'est moi qui ai découvert les corps, gisant dans chacune des pièces. Les terroristes ont tout pris, y compris les gâteaux de mariage de ma jeune sœur, tuée dans la salle de bain", a raconté une femme d'un certain âge. Sa fille, née après le massacre, a déroulé le film des événements comme si elle les avait vécus : "Ma famille a été tuée par le fils du voisin. Il a été arrêté rapidement. Sa mère nous en veut jusqu'à ce jour de l'avoir dénoncé", a-t-elle rapporté. "Je n'ai aucune nouvelle de mon fils, kidnappé parce qu'il devait aller au service militaire. Mon mari a été assassiné une année après. J'étais femme au foyer. Je ne savais même pas où se trouvait l'APC. Du jour au lendemain, j'ai été contrainte de sortir faire le ménage chez les gens. Je n'ai pas oublié mon mari égorgé devant mes yeux. Je n'ai pas pardonné. Mais j'ai voté oui pour la réconciliation nationale par peur", a témoigné une autre victime. Cherifa Bouatta a affirmé que la peur et la méfiance sont des séquelles irréversibles du terrorisme. "Les gens ont été confrontés à une mort violente, impossible à surmonter. Le deuil ne se fait pas. Le traumatisme est transmis à la génération qui n'est pourtant pas témoin du drame", a-t-elle expliqué. De son point de vue, la réconciliation nationale a exacerbé les rancœurs car elle a instauré l'impunité comme une règle. "Un crime est un crime, quelle que soit la conjoncture dans laquelle il a été commis. La réconciliation nationale est, néanmoins, fondée sur le principe de pardonner au criminel. Conséquence : les lois ont perdu de leur pouvoir", a surenchéri Fadila Farouk, journaliste et auteure, résidant au Liban. "La réconciliation nationale a instauré un silence institutionnel. Les islamistes ont peut-être perdu au plan politique, mais ils ont réussi au plan religieux par une islamisation excessive de la société", a estimé Anissa Daoudi, enseignante à l'Université de Birmingham (Royaume-Uni).
"Je n'ai pas pardonné"
Au-delà du déni de justice, les participants à la manifestation ont relevé une volonté des pouvoirs publics à effacer, peu à peu, les souvenirs des années du terrorisme de la mémoire collective. "On travaille beaucoup avec la gomme pour cultiver l'oubli. C'est intolérable", a soutenu Louisa Aït Hamou du réseau Wassila. "Les jeunes de 20 ans n'ont aucune notion de ce qui s'est passé dans les années 90", a corroboré Zineb, artiste peintre, en s'appuyant sur son expérience avec sa nièce de 21 ans. "Il ne faut pas oublier les années du terrorisme pour ne pas les revivre", a soulevé Fadila Farouk. C'est justement pour entretenir la mémoire des victimes que l'association Djazairouna, sous la direction de Chérifa Kheddar, entreprend, depuis 2016, de collecter les témoignages des rescapés ou des proches des personnes assassinées et de les consigner dans des livres. Quatre projets d'écriture sont en cours. Le roman de Saïd Khatibi, inspiré des récits des victimes du terrorisme islamiste d'Ouled Yaïch et de témoignages des victimes slovènes, est exposé au Sila (Salon international du livre). Anissa Daoudi prépare un documentaire sur les violences subies par les femmes durant la décennie noire, ainsi qu'un essai littéraire. "Je suis marquée par les témoignages que j'ai reçus. J'ai pris du temps pour terminer mon livre car il est difficile de restituer la douleur et la colère par les mots", a-t-elle précisé. Chérifa Bouatta réunit les écrits des psychologues, depuis 1999, qui ont pris en charge des victimes du terrorisme, dans un ouvrage. "Nous voulons attester que nous étions aussi présents et que nous avons écouté et soutenu des victimes. Les psychologues ont fait face aux traumatismes des autres", a indiqué l'ancienne présidente de la Sarp (Société algérienne de recherche en psychologie). Saïd Khatib a regretté la faiblesse des écrits sur le terrorisme en Algérie. "Les ouvrages orientés sur cette période ont été considérés comme une littérature d'urgence. Ils ne sont pas accessibles en Algérie et surtout pas éligibles aux prix nationaux, comme celui d'Assia Djebar", a-t-il souligné. Djazairouna a constitué, jeudi, le groupe mémoire de la douleur, formé par les écrivains susmentionnés, des militants des droits humains et des victimes.
Souhila H.


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