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HEND SADI ET LAHOUARI ADDI OU L'HISTOIRE ASSERVIE
Contribution
Publié dans Liberté le 22 - 07 - 2021


Par : HOSNI KITOUNI
CHERCHEUR EN HISTOIRE ET AUTEUR
"Je veux, dans ce court texte, montrer combien la controverse sur l'émir Abdelkader n'est pas d'ordre historique, comme le prétendent nos deux universitaires, mais idéologique, qu'elle relève des usages publics du passé sur lesquels il arrive qu'aucune unanimité ne se réalise, y compris dans les sociétés les plus démocratiques."
La polémique autour de l'émir Abdelkader ne cesse de faire des vagues, et voilà que des universitaires connus, Hend Sadi, mathématicien, et Lahouari Addi, sociologue, y ajoutent une couche, apportant de nouveaux éléments à la controverse née, rappelons-le, de l'intervention d'Aït Hamouda à la télévision El-Hayat, accusant l'émir Abdelkader d'avoir été un "traître" à son pays, en signant le traité de la Tafna (1837) reconnaissant la souveraineté de la France sur l'Algérie. Les prolongements judiciaires sont venus donner une nouvelle ampleur à la controverse, suscitant une réelle émotion au sein de l'opinion. Ce qui apparaissait comme une énième bravade d'un personnage connu pour ses sorties intempestives est devenu une vraie affaire politique : a-t-on le droit de poser des questions à notre passé et de porter des jugements sur les figures historiques ?
La contribution de M. Hend Sadi (Liberté, 7 juillet 2021) faisant suite au post de Lahouari Addi (20 juin) et une nouvelle contribution de ce dernier (Liberté, 10 juillet 2021), loin d'apporter des clarifications et un apaisement à la controverse, l'ont au contraire attisée en manifestant leur opposition totale sur l'opportunité de l'insurrection de 1871 et sa place dans le récit national.
Je veux pour ma part, dans ce court texte, montrer combien la controverse sur l'émir Abdelkader n'est pas d'ordre historique, comme le prétendent nos deux universitaires, mais idéologique, qu'elle relève des usages publics du passé sur lesquels il arrive qu'aucune unanimité ne se réalise, y compris dans les sociétés les plus démocratiques.
Enfin, je souhaite établir la filiation historique de nos usages nationaux, et donc aussi ceux de MM. Hend Sadi et Lahouari Addi, pour montrer combien ils demeurent dépendants de la matrice épistémique coloniale. J'espère ainsi faire le lien entre la crise du récit national et les perspectives culturelles ouvertes par le Hirak.
"ABDELKADER L'ORANAIS" CONTRE "EL-MOKRANI LE KABYLE"
Commençons par Lahouari Addi. Sous le titre sans ambiguïté, "Honneur et gloire à l'émir Abdelkader ", il écrit : "Une polémique aussi stérile qu'indigne a été lancée par Noureddine Aït Hamouda récemment au sujet de l'émir Abdelkader, et aussi de leaders nationalistes originaires de l'Oranie (...) la finalité de cette entreprise était de monter l'Oranie contre la Kabylie." Pour lui, les documents à charge contre l'émir Abdelkader sont "apocryphes", œuvre des Français. L'échec de l'Emir en 1847 s'explique "en partie (par) l'absence de la conscience nationale" et "l'avance économique, politique, scientifique et militaire de la France". Lahouari Addi aurait pu s'en tenir là, mais il lui restait à justifier "l'opposition" de l'Emir à l'insurrection de 1871, qui, selon lui, était conscient de son inopportunité et l'aurait par conséquent vivement déconseillée aux deux chefs charismatiques : "Sans porter atteinte à la mémoire d'El-Mokrani et de Cheikh Haddad, nous pouvons dire que cette insurrection a été une erreur au vu des conséquences subies par la société. Cette insurrection a été la cause du plus grand désastre humanitaire de l'histoire de l'Algérie. Des dizaines de milliers de personnes tuées, des milliers de déportés à Cayenne, des centaines de milliers d'hectares confisqués."
Cette assertion rapportée aux tensions régionalistes, dont le contexte est chargé en ce moment, ne pouvait pas manquer de donner une connotation polémique à son intervention. Lui, l'universitaire "oranais" venant à la rescousse de "leader oranais" et portant un jugement discutable sur l'insurrection de 1871 associée à des personnalités "kabyles".
L'assertion de Lahouari Addi est, certes, inhabile, car ni Abdelkader, ni Benbadis, ni Boumediene, ni Messali ne sont marqués historiquement par leurs lieux de naissance ; aucun d'eux ne s'est revendiqué comme portevoix d'une région et n'est devenu célèbre pour cette raison. En outre, être oranais (au sens régional) est une identification plutôt récente à laquelle par exemple les "Tlemcéniens" refusent d'y consentir. Pourquoi dès lors L. Addi régionalise-t-il le débat et de manière aussi anachronique ?
Hend Sadi dans sa réponse n'accuse pas Lahouari Addi de "régionaliste", mais d' "Arabo-islamiste", ce qui, à ses yeux, semble être sensément synonyme. Il lui reproche de tenir "pour donnée acquise l'idée que l'identité fondamentale et authentique de Tamazgha, et donc de l'Algérie, est arabe et islamique".
C'est donc fort logiquement, ajoute Hend Sadi, "qu'il voit en l'émir Abdelkader et en Ben Badis les figures de proue du 'patriotisme', là où d'autres seraient fondés à voir de l'aliénation et du reniement".
Dans cette formulation, Hend Sadi postule que reconnaître un quelconque mérite "patriotique" aux deux personnages historiques, c'est forcément se revendiquer de l'"arabo-islamisme" ou que contester l'intemporelle "identité amazighe", cela relève de la même tendance "arabo-islamiste".
M. Hend Sadi ne prend même pas soin d'interroger ces catégories "identité fondamentale et authentique" et "arabo-islamisme", comme si leurs sens échappaient au temps et aux circonstances. Or, l'arabisme, l'islamisme et encore plus l'"arabo-islamisme" sont d'origine moderne.
La seule "unité monde" pour les musulmans de l'époque de l'Emir, c'était l'Empire ottoman. En outre, M. Hend Sadi prétendrait-il que " l'identité de l'Algérie" aurait été façonnée dans le marbre d'une unité indivisible depuis la nuit des temps ? C'est aller à contresens de ce qu'il prétend défendre. Poursuivons : pointant quelques "documents" et "faits", Hend Sadi réitère ses accusations de traîtrise contre l'Emir, pour s'être rallié à la France en 1847, et refusé en 1871 son soutien à El-Mokrani et aux insurgés au moment où ils en avaient le plus besoin. N'est-ce pas, s'interroge-t-il, "par réminiscences des rancunes emmagasinées contre les Kabyles qui étaient acquis à l'union dans la lutte – dès 1830, ils avaient envoyé des contingents pour se battre à Alger contre le débarquement des troupes françaises –, mais avaient refusé de se soumettre à son pouvoir féodal ?" Et voilà comment l'Emir se retrouve embarqué dans l' "anti-kabylisme" par ce raisonnement renversant.
L'ARBRE QUI CACHE LA FORÊT
En déboulonnant la statue de l'Emir, en voulant effacer son nom du roman national, Hend Sadi ne compte pas en rester là et laisser la page historique vierge et l'hagiographie orpheline de héros. Car, pour lui, "la question qui reste posée aujourd'hui est le crédit que peut recueillir la décision d'attacher symboliquement la naissance d'un Etat à un personnage (Abdelkader) aussi ambigu et dont l'acte dernier a été de tourner le dos au destin de son peuple et à son pays qu'il s'engage à quitter définitivement". Au "traître" Abdelkader, il oppose El Mokrani et "son insurrection (pour) faire tomber un système colonial particulièrement inique".
Et le voilà déroulant son propre récit de remplacement : "Au bout de dix mois, le soulèvement qui a embrasé la Kabylie et une bonne partie des Hauts-Plateaux, du Centre et de l'Est est écrasé et les insurgés, en premier lieu leurs chefs, en paient le prix fort. Le premier d'entre eux, Mokrani, est tué sur le champ de bataille d'une balle entre les deux yeux", alors que son frère Boumezrag, le vieux Cheikh Aheddad, chef confrérique des Rahmaniya, son fils Aziz qui avoue lutter "pour l'indépendance avec le peuple kabyle" sont tous faits prisonniers.
Et Hend Sadi d'asséner : "Au regard du sort d'Abdelkader devenu un des plus riches propriétaires terriens de Damas où il vit entouré de sa cour en seigneur respecté (...) et de celui réservé aux chefs de l'insurrection de 1871, le contraste est violent."
Et il poursuit que loin d'être un désastre humanitaire comme le voit Lahouari Addi, "le souvenir de 1871 a nourri notre aspiration à la libération, (il) a structuré et habité notre mémoire collective dans laquelle Mokrani, même vaincu, est resté "astre parmi les étoiles'". Pour lui, il n'y a aucun doute : "Le sursaut de 1954 n'a été possible que par cet esprit de résistance nourri aux sacrifices de 71."
Cette narration est évidemment très personnelle et ne restitue pas les faits de l'insurrection de 1871 de manière objective et fidèle à leur réalité. Elle ne rend surtout pas justice à tous ceux qui sont morts sur le champ de bataille, dans les prisons ou en déportation.
Aux 147 chefs jugés par la cour d'Assise de Constantine, elle passe sous silence les 360 tribus insurgées depuis Cherchell jusqu'à Tébessa, depuis Dellys jusqu'à Ouargla. Comme l'écrit l'historien Idir Hachi, l'insurrection "fut transterritoriale, transrégionale et translinguistique". Attribuer en outre, en insultant les faits, un rôle démesuré à El-Mokrani, dépassant de loin sa stature réelle dans l'insurrection, c'est tomber dans les mêmes travers de l'historiographie dominante et de son hagiographie facultative. En outre, Hend Sadi s'est-il vraiment assuré que son héros est inattaquable, réunissant toutes les qualités pour représenter "la langue du non" et la "lutte contre l'asservissement" ?
EL-MOKRANI OU LA DOUBLE VIE D'UN FEUDATAIRE
Certes, Ahmed El-Mokrani a lancé l'insurrection dans le Medjana, Hodna, le 14 mars 1871, soit cinq mois après la première révolte des spahis à Souk Ahras, mais avant ce jour fatidique, et durant 18 ans, El-Mokrani a été l'ami fidèle et fonctionnaire discipliné de la France avec rang de bachagha, le plus haut grade dans sa fonction.
Disposant d'un puissant goum armé, il assurait le commandement de plusieurs tribus, récoltait l'impôt, réprimait les insurrections, combattait les ennemis de la France. Services pour lesquels il recevait une forte indemnité et une ristourne de 10% sur l'impôt et les amendes pressurés sur les tribus. Quelques faits parmi d'autres : "15 novembre 1854 : son frère Lakhdar atteignait Boubaghla, le traquait et le tuait, aux Bni Mellikeuch. 1860, dans le Hodna de Barika, il réprima le soulèvement de Med Boukhentach. 1861 : on le nommait officier de la Légion d'honneur. 1863 : il était l'invité de l'Empereur aux fameuses chasses de Compiègne où il eut un grand succès."
L'historien algérien Idir Rachi rapporte que le 14 juillet 1870, El-Mokrani et plusieurs autres chefs indigènes, apprenant le déclenchement de la guerre franco-prussienne, adressèrent une lettre à l'Empereur Napoléon III dont voici un extrait : "Nous demandons à Votre Majesté qu'à l'exemple des Français il nous soit permis de mettre nos biens et nos personnes à votre disposition (...) Nous supplions Votre Majesté d'accepter la modeste offrande de nos fortunes et le secours de nos bras. Verser notre sang pour la France est un droit pour nous plus encore qu'un devoir (...)" Que faire de ce El-Mokrani, comment concilier son amitié indéfectible avec la France durant 18 ans avec la statue de héros national que Hend Sadi veut lui dresser ? Comme on le constate, le problème avec El-Mokrani est exactement le même qu'avec l'émir Abdelkader ; ce sont deux figures historiques qui ont deux vies, deux parcours, deux facettes qui se contredisent, s'opposent et font désordre au regard du roman univoque écrit par l'idéologie dominante. Car, quel que soit le côté par lequel on veut prendre ces personnages, il y a toujours une face d'ombre qui s'oppose à une face lumière. La question qui se pose aujourd'hui est celle de savoir comment ces deux figures se sont imposées à nous comme des héros du nationalisme. Est-ce vraiment comme le supputent Hend Sadi et Lahouari Addi parce qu'ils nous ont été transmis par la mémoire collective ? Je soutiens, pour ma part, que nous sommes les héritiers inconscients d'un récit colonial dont nous en avons fait, par un effet de miroir, notre propre récit national. Je veux rapidement apporter quelques éléments de réponse toujours en relation avec les deux personnages objet de la controverse.
RECIT COLONIAL ET SON HERITAGE
En décidant en 1966, une année seulement après son coup d'Etat, de rapatrier la dépouille de l'émir Abdelkader, Houari Boumediene révélait en fait son ambition d'être le chef incontesté de cette nation.
La biographie de l'Emir fut donc réécrite et son mythe définitivement scellé dans le bronze de la statue équestre que le même Boumediene inaugure le 5 juillet 1968, sur l'ancienne place Bugeaud, devenue place Emir-Abdelkader. Ce renversement en miroir de la symbolique est révélateur de la rhétorique du discours nationaliste dont nous sommes, hélas, toujours les promoteurs inconscients ou velléitaires.
Les thuriféraires de l'Emir, qui se chargent depuis lors de vendre le personnage à l'opinion publique, ont sans doute oublié qu'au milieu des années 1920, deux historiens de l'Université d'Alger, Paul Azan et Gabriel Esquer, ont commencé à plaider pour l'intégration d'Abdelkader dans la commémoration officielle française. Allant plus loin, un journal d'Alger, Akhbar, avait lancé l'idée d'élever une statue à l'émir Abdelkader, dont l'emplacement n'était autre que la place de l'Emir actuelle.
De même, des appels au transfert de sa dépouille de son exil à Damas vers l'Algérie ont régulièrement été lancés depuis l'entre-deux-guerres. Mais l'opinion française sur la question était très divisée : "Lorsque le conseil municipal de Tébessa décide en mars 1928 de désigner une voie de circulation 'boulevard de l'Emir', le gouverneur général Pierre‐Louis Bordes intervient et refuse l'autorisation nécessaire." Cela n'a pas empêché Oran d'avoir sa "voie l'Emir".
Le geste de Boumediene aurait donc pu être accompli dès 1920 par le gouverneur général de l'Algérie, n'était l'opposition irréductible d'une partie de l'opinion publique coloniale qui restait farouchement hostile à ce qu'un indigène soit élevé au rang de héros de la nation. Cela, au moment où un autre indigène, Ferhat Abbas, militait ardemment pour sa cause.
Il écrit dans La Tribune indigène algérienne du 26 février 1926 : " Le moment n'est‐il pas venu de reconnaître la gloire de nos ancêtres vaincus ? Dans la capitale nord-africaine (d'Alger), devant (la statue de) Bugeaud, dont le rêve a presque été réalisé, il y a une place réservée pour une statue. C'est l'endroit où Abd al‐Qâdir doit être immortalisé. C'est l'endroit où sa statue doit être élevée en hommage à l'héroïsme du paysan algérien qui, armé de sa foi, a défendu son humble maison (...)"
En prévision des commémorations du centenaire de la colonisation, en avril 1930, un pamphlet apparaît, signé des initiales de l'historien Gabriel Esquer, qui préconise "de reconnaître officiellement la résistance algérienne en honorant ses deux plus éminents dirigeants, Abdelkader et Muhammad El-Mokrani (1815‐71)". Et souligne Jan C. Jansen : "Esquer a fait l'éloge de ces deux hommes comme étant de magnifiques et nobles guerriers qui n'ont été hostiles à la France que pendant une petite partie de leur vie."
Résumant la vie de l'Emir à l'occasion de l'année de l'Algérie en France, le journal Le Monde écrit : "Abdelkader (1807-1883) fut l''émir parfait' : chef de la résistance arabe à la conquête française de l'Algérie puis partenaire loyal sans servilité de la France, sauveur des chrétiens de Damas en 1860, consolateur épistolaire de l'impératrice Eugénie après Sedan, héros des livres d'histoire de France puis de l'Algérie indépendante ."
À cette occasion, les Musées de France ont sorti de leurs réserves tous les objets offerts ou confisqués à l'Emir pour l'installation d'une exposition qui lui rend hommage.
Depuis 1847, la France a toujours cherché à neutraliser l'image subversive de l'Emir, en gommant à grands traits son passé antifrançais, pour faire valoir l'"Ami de la France" qu'il a aussi été. Les nationalistes algériens ont tenté de faire exactement le contraire en renversant simplement à leur avantage le récit de sa vie et celle d'El-Mokrani.
Dans un cas comme dans l'autre, la même matrice épistémique est à l'œuvre, une histoire élitaire, héroïsante d'où sont exclus les subalternes comme sujet historique.
Qualifier de traître ou de héros l'émir Abdelkader ou El-Mokrani n'est pas forcément "se libérer d'une aliénation idéologique mortifère en s'appropriant notre passé et notre identité", comme l'affirment Hend Sadi et Lahouari Addi. On ne déconstruit pas des "mythes sur lesquels toute société est construite" si on ne met pas en cause les postulats épistémiques de cette histoire : qui et pourquoi nous a-t-il fabriqué ces héros ?
EN GUISE DE LONGUE CONCLUSION
Associer à l'insurrection de 1871 le seul nom d'El-Mokrani, comme le soutient Hend Sadi, c'est reprendre à son compte un discours construit par Louis Rinn, dont le livre Histoire de l'insurrection de 1871 demeure la plus importante somme écrite sur cet événement.
Dès la préface, il met les choses au point : "L'insurrection de 1871, en Algérie, n'a été ni une révolte de l'opprimé contre l'oppresseur, ni la revendication d'une nationalité, ni une guerre de religion, ni une guerre de race ; elle n'a été que le soulèvement politique de quelques nobles mécontents et d'un sceptique ambitieux que le hasard de la naissance avait rendu le chef effectif d'une grande congrégation religieuse." Et, prémonitoire, il ajoute : "L'histoire, un jour, racontant les événements de cette époque, dira : l'insurrection de Mokrani. Ce fut en effet le bachagha El-Hadj Mohamed Ben El-Hadj Ahmed El-Mokrani qui seul déchaîna cette lutte formidable." Faire d'El-Mokrani le héros incontestable de l'insurrection de 1871, c'est neutraliser la force subversive du soulèvement le plus vaste et le plus populaire contre la présence française. C'est faire l'impasse par exemple sur les Chartya, groupes clandestins de 10 à 15 personnes qui se sont constitués dès octobre 1870, qualifiés par l'historien Charles Robert Ageron de "véritables cellules révolutionnaires" qui se substituèrent aux Djemma officielles (ordonnées par le sénatus-consulte de 1863) pour surveiller les caïds et instaurer une sorte d'ordre populaire anticolonial. C'est oublier la révolte spontanée des Ouled Aïdoun et des Bni Tlilen dans la Kabylie orientale, c'est passer sous silence les révoltes des spahis de Souk Ahras, les soulèvements des paysans de Batna, des Aurès et du Belezma sur lesquels El-Mokrani n'avait absolument aucune influence directe ou indirecte.
En outre, c'est passer au second plan le rôle considérable joué par la confrérie Rahmanya et son chef charismatique Cheikh El-Hadad, qui fut la véritable étoile de l'insurrection populaire et son guide spirituel incontesté. Notons en passant que la Rahmanya, dans son mode d'organisation, son fonctionnement et son recrutement, a très largement inspiré par effet d'"économie morale" ( Edward P. Thompson) les membres de l'OS et du 1er Novembre. L'entrée en lice des Khouans donna à l'insurrection son véritable souffle et son caractère populaire.
Quand de son côté Lahouari Addi avance que l'insurrection de 1871 "a été une erreur au vu des conséquences subies par la société", il est en pleine téléologie, expliquant l'événement par sa fin. Si toutes les guerres ne devaient être engagées que pour être gagnées, aucune guerre de l'histoire de l'humanité n'aurait été déclarée en raison précisément de l'échec présumé qu'en aurait eu l'un des belligérants. En outre, les opprimés engagent parfois des guerres non pour les gagner, mais simplement pour desserrer un étau psychologique, politique, ou débloquer une situation sociale devenue intenable.
Ceux qui s'engagent à mourir préfèrent parfois la mort à la vie et espèrent pour les survivants un meilleur sort que le leur. Les jeunes du Hirak sortis le 22 février 2019 en levant au ciel leur cri de ralliement "Nous sommes les enfants de Ben M'hidi et d'Ali la Pointe" ont montré combien l'histoire officielle a si peu de prise sur eux. Pour les combattre, les baltaguia ont sorti un Ben Badis militarisé et d'autres icônes chloroformées, mais, peine perdue, rien ne pouvait arrêter une jeunesse assoiffée de renouveau, qui ne voulait plus comme héros de ses espérances les "héros ambigus".


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