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Sphère informelle, transferts illicites de capitaux en Algérie, produit de la gouvernance
Publié dans La Nouvelle République le 15 - 11 - 2019

Ayant eu à diriger une étude «le poids de la sphère informelle au Maghreb face aux enjeux géostratégiques» pour l'Institut Français des Relations Internationales IFRI (Mebtoul- Paris France décembre 2013), nous avions recensé plusieurs méthodes de calculs, chaque méthode donnant un montant différent, avec un écart de 10/20%. J'ai pu constater comme bon nombre de pays du Maghreb et d'Afrique où cette sphère est dominante, un lien dialectique entre la corruption et l'extension de cette sphère, avec de surcroit l'effritement du système d'information qui rend difficile sa mesure et toute régulation économique, politique et sociale.
Troisièmement, la demande provient de simples citoyens qui voyagent : touristes, ceux qui se soignent à l'étranger et les hadjis du fait de la faiblesse de l'allocation de devises qui demeure très dérisoire. Mais ce sont les agences de voyages qui à défaut de bénéficier du droit au change recourent elles aussi aux devises du marché noir étant importateurs de services. Majoritairement, elles exportent des devises au lieu d'en importer comme le voudrait la logique touristique comme en Turquie, au Maroc ou en Tunisie. Quatrièmement, la forte demande provient de la sphère informelle interne, existant une intermédiation financière informelle loin des circuits étatiques, expliquant le résultat mitigé de la mesure d'intégrer ce capital argent au sein de la sphère réelle.
Cinquièmement, l'écart s'explique par le mode de financement , le passage du Remdoc au Credoc, instauré en 2009, qui a pénalisé les petites et moyennes entreprises et n'a pas permis de juguler comme cela était prévu la hausse des importations qui ont doublé depuis 2009, tout en renforçant les tendances des monopoleurs importateurs. Nombreux sont les PME/PMI pour éviter les ruptures d'approvisionnement ont dû recourir au marché parallèle de devises. Sixièmement, beaucoup d'Algériens et d'étrangers utilisent le marché parallèle pour le transfert de devises, assistant, du fait de la méfiance de ceux qui possèdent de grosses fortunes.
Par ailleurs, pour se prémunir contre l'inflation, et donc la détérioration du dinar algérien, l'Algérien ne place pas seulement ses actifs dans le foncier, l'immobilier ou l'or, mais une partie de l'épargne est placée dans les devises. En effet, beaucoup de ménages se mettent dans la perspective d'une chute des revenus pétroliers, et des réserves de change qui tiennent la cotation du dinar à plus de 70% achètent les devises sur le marché informel. Septièmement, la cotation du dinar sur le marché parallèle et les transferts illicites de capitaux seront fonction du niveau des réserves de change fonction de l'évolution des recettes de Sonatrach qui procurent directement et indirectement 97/98% des recettes en devises, tenant pour plus de 70% la cotation du dinar, des importations de biens et des services (ces derniers fluctuant entre 9/11 milliards de dollars/an).
Les dernières mesures du gouvernement notamment pour les importations de voitures d'occasion, les restrictions d'importation, la nouvelle cotation du dinar où il est prévu dans le PLF2020, le dérapage du dinar, comme un des levier pour ne recourir au financement non conventionnel avec un taux de change de 123 dinars pour un dollar pour 2020, 128 DA/dollar pour 2021 et 133 DA/dollar pour 2022, risquant d'accélérer le processus inflationniste, la taxe à la douane s'appliquant à un dinar dévalué, qui jouera comme un impôt indirect et d'accélérer le dérapage du dinar sur le marché parallèle. Sans une véritable économie productive, une baisse des réserves d échange d'environ 10/20 milliards de dollars début 2022, comme conséquence de la baisse des prix des hydrocarbures et donc des recettes de Sonatrach et des importations incompressibles obligerait la banque d'Algérie à dévaluer le dinar à 200 dinars un dollar avec un écart de 50% sur le marché parallèle, en espérant la maitrise de la régulation financière pour éviter une hyperinflation à la vénézuélienne.
3- L'extension de la sphère informelle liée à la gouvernance
La lutte contre la sphère informelle implique avant tout l'efficacité des institutions et une moralisation de la pratique des structures de l'Etat eux mêmes au plus haut niveau avec cette montée de la crise de confiance qui crée une névrose collective. Or, c'est seulement quand l'Etat est droit est qu'il peut devenir un Etat de droit. Quant à l'Etat de droit, ce n'est pas un Etat fonctionnaire, mais un Etat fonctionnel qui fonde son autorité à partir d'une assimilation consciente des besoins présents de la communauté et d'une vision future de ses perspectives. Faute d'une vision stratégique sur le devenir de l'économie algérienne 2020/2030, les entrepreneurs qu'ils soient nationaux ou étrangers demandent seulement à voir clair, du moins ceux qui misent sur le moyen et long terme, investissement inducteurs de valeur ajoutée contrairement à l'importation solution de facilité. Or ils sont totalement désemparés face à l'incohérence des politiques socio-économiques et aux changements périodiques du cadre juridique ce qui risque de faire fuir le peu de capitaux surtout en cette période de crise politique.
Que nos responsables visitent les sites où fleurit l'informel de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud et ils verront que l'on peut lever des milliards de centimes à des taux d'usure mais avec des hypothèques car existe une intermédiation financière informelle. Les mesures autoritaires bureaucratiques produisent l'effet inverse et lorsqu'un gouvernement agit administrativement et loin des mécanismes transparents et de la concertation social, la société enfante ses propres règles pour fonctionner qui ont valeur de droit puisque reposant sur un contrat entre les citoyens, s'éloignant ainsi des règles que le pouvoir veut imposer : exemple les transactions aux niveaux des frontières pour contourner les myopies des bureaucraties locales, agissant sur les distorsions des prix et des taux de change et le droit coutumier dans les transactions immobilières.
Le constat est donc amer, pour les petites bourses, en l'absence de mécanismes de régulation et de contrôle, les prix des produits de large consommation connaissent, comme de coutume, notamment à la veille de chaque fête des augmentations sans précédent, les discours gouvernementaux et les organisations censés sensibiliser les commerçants ayant peu d'impacts, prêchant dans le désert, les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques. Un grand nombre d'intermédiaires entre le producteur et le consommateur (agriculture et industries tant pour la production locale que pour les importations) prend des marges non proportionnelles aux services rendus ce qui fait que le contrôle sur le détaillant ne s'attaque pas à l'essentiel. Or, la sphère informelle contrôle quatre segments-clefs : celui des fruits et légumes, de la viande, celui du poisson pour les marchandises locales et pour l'importation, le textile – chaussures ayant un impact sur le pouvoir d'achat de la majorité des citoyens devant analyser les liens entre l'accumulation, la structuration du modèle de consommation et la répartition des revenus par couches sociales, enquêtes inexistantes en Algérie.
La sphère informelle n'est pas le produit historique du hasard mais trouve son essence dans les dysfonctionnements de l'Etat et ce, à travers toutes les sphères, n'étant que la résultante du poids de la bureaucratie et du trop d'Etat au sein d'une économie et du blocage des réformes. C'est faute d'une compréhension l'insérant dans le cadre de la dynamique sociale et historique que certains reposent leurs actions sur des mesures seulement pénales la taxent de tous les maux, paradoxalement par ceux mêmes qui permettent son extension en freinant les réformes. Cela ne concerne pas uniquement les catégories économiques mais d'autres segments difficilement quantifiables. Ainsi, la rumeur est le système d'information informel par excellence, accentué en Algérie par la tradition de la voie orale, rumeur qui peut être destructrice mais n'étant que la traduction de la faiblesse de la démocratisation du système économique et politique, donnant d'ailleurs du pouvoir à ceux qui contrôlent l'information.
L'utilisation de divers actes administratifs de l'Etat à des prix administrés du fait des relations de clientèles transitent également par ce marché grâce au poids de la bureaucratie qui trouve sa puissance par l'extension de cette sphère informelle. Cela pose d'ailleurs la problématique des subventions qui ne profitent pas toujours aux plus défavorisées (parce généralisables à toutes les couches) rendant opaques la gestion de certaines entreprises publiques et nécessitant à l'avenir que ces subventions soient prises en charges non plus par les entreprises mais budgétisées au niveau du parlement pour plus de transparence.
En résumé, on peut démontrer concrètement que l'extension de la sphère informelle est le produit des dysfonctionnements des appareils de l'Etat et de la bureaucratie centrale et locale. Cette sphère utilise des billets de banques au lieu de la monnaie scripturale (chèques) ou électronique faute de confiance, existant des situations soit de monopole ou d'oligopoles au niveau de cette sphère avec la logique rentière. En bref, résumé, il s'agira à la fois de résoudre la crise politique sans laquelle la dérive économique est inévitable et d'éviter la dérive vénézuélienne. Doté de la première réserve mondiale de pétrole (environ 302,25 Mds de barils contre 10/12 pour l'Algérie), le Venezuela actuellement en faillite, excessivement dépendant des fluctuations du prix du pétrole qui constitue 96% de ses exportations.
Leçon à tirer les matières premières n'ont jamais constitué le facteur décisif du développement, l'exemple le plus frappant étant l'Afrique. La bonne gouvernance et la valorisation du savoir, constituent le pivot d'un développement en ce XXIème siècle. Le grand défi du fur président de la république et de son gouvernement est mettre en place une économie diversifiée loin des aléas de la rente, renouer avec une croissance durable, freiner la détérioration du pouvoir d'achat des couches les plus vulnérables.
(A suivre)
Dr Abderrahmane Mebtoul, professeur des universités, expert international


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