À sa mort, le 20 novembre 1999, Sufia Kamal reçut des funérailles nationales — la première femme du Bangladesh à bénéficier d'un tel honneur. Pourtant, bien avant de devenir une figure majeure de la culture bengalie et du mouvement pour les droits des femmes, elle avait déjà osé un geste audacieux qui marquerait l'histoire. À la fin des années 1920, lorsque photographier des femmes musulmanes relevait encore de l'inconcevable, la jeune poétesse bangladaise, alors âgée de 18 ans, décide de braver un interdit social profondément enraciné. Elle se rend au réputé studio C. Guha, à Kolkata, pour y faire réaliser un portrait destiné à être publié dans le numéro spécial « femmes » de la revue littéraire Saogat, en septembre 1929. À cette époque, même les hommes hésitaient à se laisser photographier, et les femmes vivant en purdah demeuraient invisibles, y compris dans l'espace familial élargi. Qu'une jeune musulmane pose devant un objectif relevait donc du scandale annoncé. Encouragée par Mohammad Nasiruddin, éditeur progressiste et pionnier de l'émancipation féminine, Sufia Kamal accepte malgré les réticences de son entourage et la crainte des réactions sociales. Le photographe Charu Guha, parfaitement conscient du tabou qu'il s'apprêtait à ébranler, réalise une série de portraits soignés — et refuse même toute rémunération. Lorsque le numéro de Saogat paraît, c'est un véritable événement : les conservateurs s'indignent, les critiques se déchaînent, mais les lecteurs se précipitent pour découvrir ces images inédites de femmes musulmanes. Sufia Kamal ne souffrira pas des conséquences de cette publication. Paradoxalement, c'est son poème Birambita, interprété à tort comme une confession autobiographique, qui provoquera des tensions au sein de sa famille. Le portrait, en revanche, restera comme un acte fondateur : celui d'une jeune femme qui, en défiant un tabou, ouvrait une brèche vers une présence féminine assumée dans la vie culturelle du Bengale. Car le geste de Sufia Kamal dépasse de loin la simple prise de vue. Dans un contexte où le corps féminin était effacé de l'espace public, accepter d'être photographiée revenait à affirmer une existence sociale et symbolique. Cette transgression révèle à quel point la modernité visuelle — la photographie, le portrait, la presse illustrée — a joué un rôle déterminant dans le processus d'émancipation des femmes du sous-continent. En brisant l'interdit, Sufia Kamal ne se contente pas de se rendre visible : elle ouvre la voie à toute une génération de femmes, les invitant à se réapproprier leur image et à inscrire leur présence dans l'histoire.n