À quoi servent les passages piétons à Alger ? À Alger, le passage piéton existe. C'est déjà beaucoup. Il est là, peint sur le bitume, parfois blanc, parfois gris, parfois fantomatique. Il a souvent connu des jours meilleurs. Il ressemble à un zèbre échoué au milieu d'une jungle d'automobilistes. Et pourtant, il est là. Officiellement, administrativement, théoriquement.La question n'est donc pas de savoir s'il existe. La question est plus profonde, presque philosophique : à quoi sert-il ? Débarqué de France, je me pose la question à chacun de mes séjours à Alger. Un matin, je me trouve du côté de l'avenue Pasteur. Le décor est simple : un grand axe, des immeubles haussmanniens fatigués, des cafés déjà pleins, beaucoup de voitures. Des klaxons fusent de partout, semblables à des dialogues de sourds entre véhicules cherchant à se frayer un chemin sur un asphalte crevassé. Et, au milieu de ce chaos routier organisé, un passage piéton bien visible.Naïvement, je fais ce que tout être humain rationnel ferait. Je m'arrête devant le passage piéton. Je regarde à gauche, puis à droite, puis à gauche encore. J'attends. Longtemps. Aucun automobiliste ne daigne s'arrêter, ralentir ou même sembler comprendre que je suis un piéton et que ces bandes blanches ont peut-être un lien avec ma présence. À ce moment précis, une chose devient évidente : à Alger, le passage piéton n'est pas un outil de circulation. C'est juste un élément de décor. Un passage piéton qu'écrasent sans vergogne les automobilistes fâchés avec le code de la route, qui piétinent la civilité routière. Les jours suivants, je poursuis mes expériences. D'abord à Hussein Dey, presque par curiosité. Puis à Bachdjerrah, en me disant que cette fois, peut-être, ce sera différent. Ensuite à Telemly, dans un quartier plus calme en apparence, où je me surprends à attendre encore. Enfin à Bab El Oued, sur une artère près de la mer ou déferlent en vagues envahissantes des voitures conduites par des requins du volant. Même scénario. Même révélation.Peu à peu, je comprends que le problème n'est pas le quartier. Ni l'heure. Ni même le passage piéton en lui-même. C'est moi. Ma façon de traverser. Ma manière d'attendre quelque chose qui ne viendra pas. Car à Alger, l'automobiliste n'est pas une entité homogène. Il existe toute une gamme de comportements. Il y a celui qui ne te calcule pas et ne te calculera jamais. Celui qui t'a vu, très clairement, mais qui fait semblant de ne pas t'avoir vu, le regard fixé droit devant. Celui qui t'a vu et qui s'en fiche.Il y a aussi celui qui feint l'embarras, esquisse un geste d'excuse, tout en continuant d'avancer. Celui qui s'énerve parce que tu ne marches pas assez vite, comme si traverser était un sprint. Celui qui ralentit, mais pas trop, qui laisse glisser sa voiture juste assez près pour te frôler, pour te rappeler que la priorité reste négociable.Et puis, très rarement, il y a celui qui marque un arrêt net. Complet. Sans ambiguïté. Celui-là crée un malaise. Les voitures derrière s'énervent, klaxonnent, font vrombir leur moteur. Les piétons hésitent. On se regarde. On se remercie presque. Le passage piéton algérois : un pavement zébré d'embûches Très vite, j'observe les locaux. Ils ne regardent pas le passage piéton, ils regardent les voitures. Ils ne s'y arrêtent pas, ils le traversent en diagonale, en zigzag, parfois à contretemps. Une sorte de danse urbaine instinctive. Le piéton algérois n'attend pas qu'on lui donne la priorité. Il la prend. Ou plutôt, il la négocie. Par le regard, par le pas, par le courage, par l'expérience. Car ici, traverser n'est pas un droit. C'est une compétence. Je vois des enfants traverser seuls devant une école avec plus d'assurance qu'un inspecteur du code de la route. Je vois des personnes âgées s'engager calmement sur la chaussée, forçant les voitures à ralentir par simple autorité morale. Je vois des mères de famille imposer un arrêt général à proximité d'un arrêt de bus, sans lever la main, sans crier, juste par la force tranquille de l'habitude. Le passage piéton, dans tout ça, joue un rôle discret mais réel. Il sert de repère psychologique. Il dit au piéton : « Si tu dois traverser, fais-le ici. Tu auras peut-être 3 % de chances de survie en plus. » Il sert aussi de bonne conscience collective. Il sert enfin d'exercice spirituel. Il apprend le lâcher-prise. Tu comprends très vite que la peinture au sol ne te sauvera pas et que, pour passer de l'autre côté de la route, il va falloir t'engager pleinement, physiquement et mentalement. Au fil des jours, j'évolue. J'arrête d'attendre un miracle. Je cesse de chercher un regard compatissant derrière un pare-brise. J'apprends à traverser à l'algérienne : un pied en avant, un regard ferme, un pas décidé. Et surtout, ne jamais courir. Finalement, je crois avoir trouvé la réponse.Les passages piétons à Alger servent à rappeler que la ville est vivante, qu'elle ne fonctionne pas uniquement par panneaux et par normes importées, mais par adaptation constante. Ils montrent que le code de la route est une suggestion, pas un contrat sacré. Les touristes restent plantés devant. Les locaux traversent. Les semi-locaux, comme moi, apprennent. Et si je continue à observer, à traverser, à m'adapter, c'est parce qu'Alger est une ville que j'affectionne profondément. Sans effusion. Sans idéalisation. Une ville exigeante, parfois rude, mais à laquelle on s'attache en marchant, exactement comme on traverse ses rues. À Alger, le passage piéton ne te protège pas. Il t'initie. Et une fois que tu l'as compris, tu traverses autrement. Avec plus d'humilité, plus d'attention et, étrangement, avec un certain sourire. Parce qu'à Alger, même traverser la rue est une aventure, un parcours de combattant. Le passage piéton algérois est un pavement zébré d'embûches.