À Constantine, certains noms dépassent la simple notoriété artistique. Hadj Mohamed Tahar Fergani fait partie de ceux qui appartiennent à la mémoire collective. Né le 9 mai 1928, dans une ville où la musique savante circule autant que la parole, il grandit au cœur d'un héritage fragile, transmis sans bruit mais avec exigence. Il naît dans une famille où l'art n'est ni décoratif ni mondain. Son père, Cheikh Hamou Fergani, chanteur et compositeur de hawzi respecté, incarne cette génération de gardiens du patrimoine musical. Très tôt, Mohamed Tahar est plongé dans cet univers. À six ans, il apprend la flûte de roseau. Puis viennent les instruments de la musique arabo-andalouse, la discipline, l'écoute, la patience. À côté de la musique, son frère Abdelkrim lui transmet le métier de la broderie, un apprentissage manuel qui forge le goût du détail et de la rigueur. Le détour par l'Orient Comme beaucoup de musiciens algériens de son époque, Fergani commence par la chanson orientale. Le répertoire égyptien domine alors les ondes et les scènes. Il chante au sein de l'ensemble Toulou' El Fadjr, explorant un style accessible, populaire, ancré dans son temps. Mais ce choix n'est pas définitif. Il s'agit plutôt d'un passage, d'une étape nécessaire. Rapidement, il ressent le besoin de revenir à ce qui l'a façonné. Sous l'influence de Cheikh Hassouna et de Cheikh Baba Abid, il s'oriente résolument vers le malouf constantinois. Ce retour aux sources n'est pas un repli, mais un engagement. La maîtrise d'un art exigeant Avec le malouf, Hadj Mohamed Tahar Fergani trouve sa pleine mesure. Il devient l'un de ses plus grands interprètes. Sa voix, ample, chaude, capable de parcourir plusieurs octaves, impressionne sans jamais forcer. Son violon accompagne le chant avec une précision rare, donnant à chaque pièce une profondeur singulière. Il ne se limite pas au malouf strict. Il interprète aussi le mahjouz, le zjoul, le hawzi, passant du répertoire savant aux formes populaires avec une aisance naturelle. Chez lui, il n'y a pas de hiérarchie artificielle : tout ce qui appartient à la tradition mérite respect et justesse. Chanter sous la colonisation L'œuvre de Fergani prend une dimension particulière dans le contexte colonial. À une époque où l'identité algérienne est menacée, chanter devient un acte lourd de sens. Sur scène, dans les fêtes ou les rassemblements, il interprète des chants patriotiques affirmant l'appartenance et la dignité. Il chante aussi le religieux, le madih, louant le Prophète (QSSSL), dans une démarche à la fois spirituelle et culturelle. Ces prestations ne sont pas anodines. Elles se font parfois sous pression, dans un climat de surveillance. Pour Fergani, préserver la musique revient à préserver ce que la colonisation tente d'effacer : une mémoire, une langue, une sensibilité. Transmission et reconnaissance Tout au long de sa carrière, Hadj Mohamed Tahar Fergani multiplie les enregistrements, les concerts et les distinctions. Il fonde son orchestre, crée une école à Constantine et forme des générations de musiciens. La transmission n'est pas un slogan, mais une pratique quotidienne. Elle se poursuit aussi au sein de sa famille. Sa sœur Zhor Fergani est également une interprète reconnue. Son fils Salim s'impose comme l'un des grands interprètes du malouf, et son petit-fils perpétue à son tour cet héritage, assurant une continuité rare. Une voix qui demeure En 2008, son 80e anniversaire est célébré à l'Unesco, à Paris. Une reconnaissance internationale pour un artiste resté fidèle à ses racines. Parmi ses chansons les plus connues, Ed Dhalma occupe une place particulière dans le cœur des Algériens. Mohamed Tahar Fergani s'éteint le 7 décembre 2016 à Paris. Mais à Constantine, sa voix n'a jamais cessé de circuler. Elle continue de raconter une époque, une résistance silencieuse et un art transmis sans compromis.