Sous la verrière de l'établissement, ce n'est pas qu'un plan RH qui vacille : c'est l'idée même d'une bibliothèque comme sanctuaire du savoir qui se cabre. Entre algorithmes séduisants et rayonnages vivants, la Bibliothèque d'Etat du Victoria a frôlé la bascule. Mais auteurs, chercheurs et lecteurs ont sorti les griffes. Derrière les tableaux Excel, une bataille bien plus viscérale s'est jouée : celle de la mémoire contre la mise en spectacle du savoir. À Melbourne, une colère calme a traversé les salles de lecture comme un courant d'air froid : une grande bibliothèque ne se pilote pas à la manière d'un produit d'appel. En décembre 2025, la Bibliothèque d'Etat du Victoria a retiré une proposition de réorganisation après une mobilisation d'auteurs, de chercheurs, de lecteurs et de personnels. Le dossier dépasse l'organigramme : il oppose une bibliothèque centrée sur la recherche et la médiation humaine à une bibliothèque-vitrine, calibrée pour l'expérience et la fréquentation. Selon plusieurs médias australiens, la proposition prévoyait 39 suppressions de postes et une réduction des bibliothécaires référents, de 25 à 10. Les mêmes articles évoquent l'externalisation de fonctions informatiques et la diminution d'équipements accessibles aux usagers. Pour les opposants, la ligne implicite ressemblait à un basculement : moins de médiation humaine, plus d'expériences numériques conçues pour l'attractivité, rapporte le Guardian. Le retrait du plan suit une séquence de pression continue. Dans un communiqué, l'établissement reconnaît que certains volets ont «suscité des inquiétudes inattendues ». Il annonce un retrait pour « affiner notre approche » et mieux soutenir la communauté, le personnel et la vision de long terme. En parallèle, la direction met en avant une demande plus forte d'accès numérique et défend une adaptation des services et des compétences. Dans l'espace public, la controverse a pris un tour patrimonial. Une bibliothèque d'Etat ne représente pas seulement des murs et des étagères : elle incarne une mémoire collective, une chaîne de transmission, une expertise rare. Quand Helen Garner évoque une dérive vers « une bibliothèque transformée en "centre festif permanent" », la formule vise l'événementialisation qui écrase le travail de fond. La contestation s'est cristallisée autour d'une lettre ouverte signée par plus de 220 écrivains et chercheurs, parmi lesquels Nick Cave, Geraldine Brooks, J. M. Coetzee et Thomas Keneally. Des pétitions ont rassemblé plusieurs milliers de signatures, avec un total proche de 10.000 pour l'une d'elles, d'après la presse. Derrière les chiffres, un point focal a cristallisé la colère : les services de référence. Ces équipes traduisent des catalogues, débloquent des fonds, guident des enquêtes, relient un lecteur à une source fiable, parfois à une archive fragile. Des salariés ont accusé la direction de privilégier des « projets numériques d'image sans réelle utilité publique » au détriment de l'accès, de la recherche et de la médiation. Le syndicat Community and Public Sector Union a contesté la consultation et déposé un différend. L'épisode a aussi révélé une bataille de récit. Sur ABC Melbourne, la présidente du conseil, Christine Christian, a contesté la lecture d'un plan d'économies et a affirmé l'absence de projet de réduction de services. La fuite de documents internes, les démentis, puis le retrait final ont installé une impression de gouvernance sous tension, sommée d'expliquer ses arbitrages entre expérience numérique et missions savantes. Le recul de la direction ne ferme pas le dossier. Des rassemblements se maintiennent, parfois rebaptisés en célébrations, avec une exigence : préserver la fonction savante au moment où les institutions culturelles subissent l'injonction à produire du flux.