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Les zéros de la discorde
Dinar
Publié dans La Nouvelle République le 05 - 02 - 2026

L'Algérie vient de décrocher l'or aux Olympiades internationales de mathématiques, à Moscou, à la fin de l'année 2025. Rien d'étonnant. Dans ce pays, faire ses courses est déjà un exercice de calcul mental avancé et de conversion. Disons simplement que certaines évidences prennent un peu de temps quand on arrive avec des réflexes forgés ailleurs et qu'on commence tout juste à s'installer à Alger.
En Algérie, très souvent, on parle encore en centimes. Beaucoup de centimes. On ne dit pas 500 dinars, on dit 50 000. On ne dit pas 2 000 dinars, on dit 200 000. Deux zéros ajoutés naturellement, sans justification. Tout le monde comprend. Personne ne calcule vraiment. Celui qui parle en dinars est regardé bizarrement. Ici, on ne parle pas d'argent, on le traduit.
Cette gymnastique n'est pas récente. Elle vient de l'héritage colonial. Pendant des décennies, l'Algérie a vécu avec le franc français et le centime comme unité de référence. À l'indépendance, le dinar a remplacé le franc, mais la transition a été monétaire, pas mentale. La monnaie a changé, pas les réflexes. Avec l'inflation, les centimes ont disparu des poches, mais pas du langage. Alors on a continué à ajoter des zéros à l'oral, comme avant. Le dinar a remplacé le franc sur le papier, pas dans les têtes.
Un jour, à Bordj Bou Arreridj, j'entre dans un magasin de fruits. Je regarde les prix tranquillement. 35, 40, 55. Je m'arrête. Je regarde encore. Je me dis que peut-être, ici, les fruits poussent avec une telle générosité qu'ils se vendent à prix symbolique. Puis, juste avant de commencer mes achats, une lueur, discrète mais salutaire. Ici, on parle en milliers. Donc 45, ce n'est pas 45 dinars. C'est 45.000 centimes. Donc 450 dinars. Le fruit n'était pas moins cher. C'est moi qui n'étais pas encore sur la bonne échelle.
Donc ailleurs, on fait autrement. On enlève un zéro. On simplifie. On parle vite, on vend vite. Résultat, le même prix peut exister sous plusieurs formes sans jamais être annoncé clairement. On ajoute des zéros, on en enlève, on ne précise jamais lesquels. Et surtout, on devine. À force, je pensais avoir compris. Les deux zéros en plus, je les maîtrisais. Le zéro en moins aussi. J'avais le sentiment d'avoir intégré le système. Le sentiment seulement.
Puis arrive la pharmacie. Un lieu sérieux, calme, réglementé. Je demande un médicament. Le pharmacien me répond simplement 250. Immédiatement, mon cerveau fait le lien : 250.000. Donc 2 500 dinars ? Je marque un temps d'arrêt. Je le regarde. Il me répète, sans hésiter : « 250... dinars. » C'est là que je comprends que je viens encore de me tromper.
Cette fois, ce n'est pas l'erreur du débutant. C'est celle de celui qui vit ici depuis peu, qui croit avoir appris les codes et découvre qu'il en restait encore un. En pharmacie, on ne joue pas. On ne parle ni en centimes ni en milliers. On parle en dinars. Les prix sont réglementés. L'ambiguïté n'a pas sa place. Ici, 250 veut dire 250. Pas plus. Pas moins.
C'est là que tout devient clair. En Algérie, il n'y a pas une seule échelle monétaire, mais trois, qui coexistent sans jamais être annoncées. Le centime parlé, hérité directement du système colonial du franc, où l'on ajoute deux zéros sans y penser. Le dinar officiel, celui de l'administration, des factures et des pharmacies, où un chiffre veut dire exactement ce qu'il dit. Et le millier implicite, comme à Bordj Bou Arreridj, où l'on enlève un zéro pour aller plus vite, plus simplement, plus localement. Même monnaie, trois langages, aucun mode d'emploi.
Personne ne vous dit quand ajouter, quand enlever, quand respecter l'unité officielle. On suppose que vous savez. Et quand vous ne savez pas, vous apprenez sur le tas, souvent en vous trompant. Ce système fonctionne parfaitement entre initiés. Le vendeur sait comment le client comprend. Le client sait comment le vendeur parle. Les surprises commencent quand quelqu'un arrive avec sa double culture, persuadé d'avoir tout compris, et réalise qu'il ne fait que commencer.
Et pendant que je croyais enfin savoir compter en Algérie, voilà qu'un autre débat s'invite dans l'actualité, dans le cadre des réformes économiques en cours : la suppression d'un zéro de la monnaie nationale. Si l'Etat enlève un zéro officiellement, qu'est-ce qui va changer dans la façon de parler, et surtout, qu'est-ce qui va rester ? Parce qu'aujourd'hui, on sait déjà jongler avec les zéros. On en ajoute pour se comprendre, on en enlève pour aller plus vite, on les oublie quand le contexte l'impose.
Une chose est sûre : si un zéro disparaît officiellement, l'Algérien, lui, trouvera un moyen de continuer à compter juste, à sa manière. Et moi, je continuerai probablement à recompter deux fois. Pour le reste, on vous laisse imaginer la suite.


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