La République française aime à se présenter comme un temple de vertu où la loi s'appliquerait indistinctement à tous. Mais il suffit qu'un notable soit pris la main dans le sac pour que ce décor s'effondre. L'affaire Jack Lang en offre une nouvelle démonstration éclatante. Visé par une enquête du Parquet national financier pour ses liens troubles avec le prédateur sexuel Jeffrey Epstein (ce philanthrope bien connu des jeunes filles en détresse) et pour des malversations financières présumées, l'ancien ministre socialiste a dû quitter précipitamment la présidence de l'Institut du monde arabe (un institut, censé rapprocher les peuples, devenu, sous sa direction, un salon mondain voué au rapprochement de notables à la respectabilité perdue). Dans le même temps, une procédure pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » a été ouverte contre lui et sa fille Caroline. Rien, dans ce dossier, ne relève du détail administratif. Il s'agit de soupçons graves, étayés, portant sur des circuits financiers opaques, des avantages indus et des fréquentations compromettantes avec l'un des plus sinistres criminels de ces dernières décennies. Autant dire que, pour n'importe quel citoyen ordinaire, la machine judiciaire se serait déjà abattue comme une massue : perquisitions à l'aube, gardes à vue humiliantes, contrôles judiciaires serrés, voire détention provisoire, le tout accompagné d'un lynchage médiatique en bonne et due forme. Mais Jack Lang n'est pas « n'importe qui . Et c'est là que commence la farce sinistre. Car dans la France réelle, celle des privilèges de caste et des complicités feutrées, les règles changent radicalement lorsqu'elles concernent un représentant éminent de la bourgeoisie politique. Au lieu des menottes et des cellules, on lui déroule le tapis rouge de l'indulgence institutionnelle. Pire encore : Jack Lang, mis en cause pour des délits financiers lourds, a bénéficié, lui et sa fille, d'une protection policière rapprochée. Ainsi donc, deux personnes soupçonnées de fraude fiscale aggravée sont traitées non comme des justiciables, mais comme des personnalités à protéger. Escortées, sécurisées, choyées par les forces de l'ordre. Le monde à l'envers : la police au service de ceux qu'elle devrait surveiller. Interroger. Poursuivre. Et, le cas échéant, coffrer.Cette protection accordée à des individus sous enquête pénale dit tout du régime réel qui gouverne la France : une oligarchie soudée, solidaire d'elle-même, prompte à se défendre lorsque l'un des siens vacille. L'Etat français : bouclier des élites corrompues Pendant que les chômeurs sont traqués pour le moindre euro indûment perçu, pendant que les Gilets jaunes sont mutilés pour avoir réclamé un peu de justice sociale, pendant que les petits fraudeurs fiscaux finissent broyés par l'administration, Jack Lang continue d'être traité comme un honorable serviteur de l'Etat. Les privilèges pour les uns, la répression pour les autres. Voilà la vérité nue de la « République exemplaire » : une justice à deux vitesses. Pour les pauvres, les précaires, les anonymes : la suspicion permanente, les convocations humiliantes, la prison parfois, la stigmatisation toujours. Pour les puissants : les délais interminables, les arrangements discrets, les protections institutionnelles, les égards permanents. Les premiers – anonymes, précaires, sans réseaux – sont considérés comme coupables avant même d'être jugés. Les seconds demeurent respectables jusque dans la mise en examen, parfois même jusque dans la condamnation. Le cas de l'ancien président Nicolas Sarkozy en est une illustration éclatante. Condamné à plusieurs reprises par la justice, notamment pour corruption et trafic d'influence, il a certes écopé de peines de prison ferme. Mais ces condamnations ont été aménagées, étirées, adoucies, transformées en peines à domicile sous bracelet électronique. Là où un justiciable ordinaire aurait connu l'incarcération immédiate, l'ancien chef de l'Etat a bénéficié de tous les ménagements et aménagements possibles, de toutes les procédures dilatoires imaginables, de tous les privilèges réservés aux puissants. Mieux encore, alors même qu'il était condamné, il a continué d'être reçu, honoré, ménagé par les plus hautes autorités politiques. Les ministres lui rendaient visite, les plateaux de télévision lui restaient ouverts, les hommages officiels se poursuivaient. Deux justices, deux traitements, deux mondes. D'un côté, le citoyen ordinaire que l'on enferme sans état d'âme pour un délit mineur. De l'autre, le notable condamné que l'on entoure de prévenances et de considérations. Voilà la règle non écrite de la République française : indulgence pour ceux d'en haut, sévérité pour ceux d'en bas. Le scandale n'est donc pas seulement celui des agissements présumés de Jack Lang et de sa fille. Il est surtout celui d'un système tout entier qui se mobilise pour sauver ses propres membres. À travers cette affaire se dévoile la réalité brutale de l'ordre social français : une justice de classe, taillée sur mesure pour épargner les voyous en col blanc et frapper sans pitié les malfrats ordinaires. Sous les dorures républicaines de la France bourgeoise se cache une mécanique impitoyable : la loi pour les humbles, l'indulgence pour les riches ; la matraque pour le peuple, la protection pour les puissants. Telle est la France réelle : c'est une forteresse où l'Etat des riches veille avant tout sur sa caste.