Les Algériens d'origine européenne qui ont pleinement participé à la Guerre de libération nationale sont-ils seulement «amis de la Révolution algérienne», sous prétexte qu'ils sont «non-musulmans», ou doit-on les désigner pour ce qu'ils ont été réellement, c'est-à-dire des moudjahidine comme les autres ? Les autorités semblent avoir tranché pour la formule «amis de la Révolution». L'exception est faite pour ceux, très rares, comme Felix Colozzi, qui ont embrassé l'Islam. Les exceptions Le communiqué du ministère des Moudjahidine et Ayant-droit qui annonçait le décès de Felix Colozzi, le 14 février 2025, le qualifie de «moudjahid et ami de la Révolution algérienne ». Autre faveur : son livre ''Mémoires de prisons 1956-1962'', (Alger, Editions Al Kalima) a été publié par le ministère à l'occasion du 60e anniversaire de l'indépendance. Les dernières lignes de ce livre sont consacrées par Félix Colozzi, justement, à ce problème du statut des combattants d'origine européenne. A ce propos, il écrit : «(...) Bien souvent, nous entendons certains dire que nous avons aidé la Révolution. Lors de la projection du film ''Ils ont rejoint le Front'', un spectateur est intervenu en disant : «Nous devons remercier les Européens qui nous ont aidés'` ». Ce à quoi j'ai répondu violemment : «Iveton, comme beaucoup d'autres, est mort pour avoir aidé la Révolution» (p. 276). Félix Colozzi, qui a été membre du Parti communiste algérien (PCA), aurait préféré être présenté comme suit : «Félix Colozzi, fidaï de la Zone autonome d'Alger, compagnon de Fernand Iveton, condamné aux travaux forcés à perpétuité», ainsi qu'il l'a formulé au bas des lettres envoyées, en juillet 2013, à deux quotidiens algériens, pour recadrer des journalistes qui ont écrit sur Henri Alleg, en des termes qui auraient été considérés par ce dernier «comme une grave insulte», leur a fait remarquer Félix Colozzi. L'un a écrit, à propos de Henri Alleg : «Ami de l'Algérie, il a signé un livre de référence sur la torture» ; l'autre l'a qualifié de «journaliste français». Félix Colozzi leur a rappelé que «Henri Alleg et son épouse ont acquis la nationalité algérienne par arrêté du ministère de la Justice le 18 novembre 1963», en même temps, d'ailleurs, que lui-même, Georges Acampora, Hélène Cuenat, le Dr Jean Masseboeuf (qui aura, plus tard, comme prénoms Jean Sadek, après sa conversion à l'Islam pour être enterré dans un cimetière musulman, parce qu'il ne voulait pas être enterré dans un cimetière chrétien). Félix Colozzi a mis en annexe de son livre un texte, tiré de son carnet de prisons, écrit de sa main, en arabe; il s'agit de la chahada et de la fatiha, comme pour confirmer au lecteur qu'il s'était converti à l'Islam, déjà en prison. Autres exceptions : Jacqueline Guerroudj et sa fille Danielle Minne (Djamila Amrane) sont officiellement qualifiées toutes deux de moudjahidate et non pas «amies de la Révolution». Jacqueline Guerroudj (ex-condamnée à mort), décédée le 18 janvier 2015, a été inhumée au Carré des Martyrs au cimetière d'El Alia, tout comme, plus tard, Félix Colozzi. Concernant Danielle Minne (faite prisonnière dans le maquis, en octobre 1957, alors qu'elle était dans les rangs de l'Armée de libération nationale (ALN) en wilaya 3), décédée le 11 février 2017, elle a été inhumée au cimetière de Sidi-Mohand Amokrane, au bois sacré, au cœur de la ville de Béjaïa. Les autres Cas édifiant : pour sa participation à la lutte armée anticolonialiste et pour l'indépendance nationale, Eliette Loup, étudiante à l'époque, avait été arrêtée dans la rue le 2 avril 1957 par des parachutistes ''Bérets verts''. Elle a été détenue à la Villa Sésini et torturée 4 jours sans arrêt avec un raffinement extraordinaire : eau, étouffement, coups, gifles jusqu'à saignement de nez, tête cognée contre les murs, étranglements, électricité, menaces de mort, simulacre d'exécution. Jetée en cellule, sans nourriture, sans pouvoir boire ni dormir (réveil toutes les demi-heures, pour l'obliger à rester debout 10 minutes). Pendaison par des menottes au barreau le plus élevé d'une échelle 12 heures sans arrêt. En cellule, laissée les deux mains attachées derrière le dos à un pied, deux nuits et un jour dans la même position. Elle est considérée comme «militante et amie de la Révolution algérienne» Pourtant, la dépêche de l'APS qui annonçait son décès fin octobre 2023, nous apprend que «la regrettée qui était attachée à l'Algérie, avait rejoint les rangs de la Glorieuse révolution de libération dont elle était convaincue de sa justesse, de ses valeurs suprêmes et de son idéologie humanitaire pour la libération. En dépit des pires tortures et souffrances qu'elle avait endurées, Eliette Loup n'avait jamais renoncé pour autant à ses principes jusqu'à la libération de l'Algérie». Elle a été inhumée, le 1er novembre 2023, au cimetière Mezghani de Baba Ali (Alger), à côté de la tombe de sa mère Jeanne Loup (décédée en novembre 1947) dont toute la vie a été consacrée au combat que menaient, bien avant le 1er novembre 1954, les Algériens et les Algériennes contre le régime colonialiste et les tares qu'il engendre : racisme, misère, injustice. Jeanne Loup avait tenu, à l'époque, à être enterrée dans ce cimetière musulman. Raymonde Peschard Le 26 novembre 1957, Raymonde Peschard était en partance pour la Tunisie avec un groupe de compagnons d'armes de la wilaya 3 de l'Armée de libération nationale (ALN), qui quittait le maquis sur instruction du colonel Amirouche, alors commandant militaire. Les maquisards traversaient la chaîne des Bibans quand ils furent interceptés, à 10 heures du matin, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Medjana, près de Bordj Bou-Arréridj par des éléments de l'armée française dans un lieu au relief nu, appelé Draa Errih. Raymonde Peschard (Taous au maquis) fut arrêtée avec le reste du groupe. Quand elle a vu les corps criblés de balles de ses compagnons d'armes, Arezki Oukmanou, Si Moh et les étudiants Rachid Belhocine et Redjouani, elle n'hésita pas à traiter les soldats français de criminels, de barbares et de nazis. Ligotée, le visage écrasé au sol, elle reçut une balle dans la nuque, tirée à bout portant par le colonel français qui commandait l'opération. Raymonde Peschard fut hâtivement enterrée sur place, mais, identifiée au cours de l'interrogatoire des autres prisonniers, son corps fut exhumé en présence des autorités civiles, militaires et judiciaires. Un détachement de l'armée française fut envoyé sur les lieux du combat pour récupérer le corps. En arrivant, les militaires français furent accueillis par un feu nourri de moudjahidine qui voulaient reprendre le corps avant eux. Auguste Châtain Dans le livre de Henri Alleg, «Prisonniers de guerre» (publié aux Editions de Minuit en 1961), on peut lire à propos d'Auguste Châtain qui était engagé dans la lutte armée pour l'indépendance de l'Algérie: «A près de cinquante ans, Auguste Châtain dont l'activité clandestine à Blida avait été découverte et qui se sentait sur le point d'être arrêté, s'est joint à un maquis des gorges de la Chiffa, dans les montagnes de l'Atlas entre Blida et Médéa. Il raconte comment il a été fait prisonnier : «J'ai été coincé en haut d'une falaise, en terrain découvert et je suis tombé en plein dans leurs jambes. Les «djounouds» s'étaient fractionnés pour passer en travers du ratissage ; moi, accidenté, je n'ai pas réussi. Pourtant, les ratissages, j'en avais pris l'habitude... Quelques fois, ils se mettaient des milliers pour encercler un maquis et ils ne ramassaient que du vide. Plusieurs fois, j'ai vu les soldats sur un sentier, nous étions planqués à quelques dizaines de mètres, on entendait leurs paroles avec des accents de partout et ils avançaient sans pouvoir deviner qu'on était là. La vie du maquis, c'était ça : se cacher quand ils viennent en force ; attaquer quand ils ne s'y attendent pas. Des heures de marche souvent pour un accrochage qui dure une minute, les «moussebilines» (les auxiliaires) ramassent les armes de l'ennemi et on repart plus loin. Les colonialistes, eux, ont une autre tactique. Ils voient une forêt qui peut abriter des combattants ? Ils y foutent le feu à coups de bombes. Ils trouvent un douar qui aide ou ravitaille ? Ils le bombardent, fusillent les hommes, coupent les arbres fruitiers, abattent les bêtes. Les Algériens survivants et leurs familles, ils les enferment dans les camps. Comme, il n'y a pas un douar qui ne soit pas pour l'indépendance, imaginez ce que ça donne... Il ne reste pas une pierre sur une autre, pas un gourbi debout dans toute la montagne. Dans une mechta, à proximité de Blida, raconte-t-il, les soldats français ont écrasé vivants, sous les chenilles de leurs chars, des fellahs, ligotés au préalable et allongés sur le terrain. Leur douar avait hébergé des «rebelles». Pour l'exemple... Après, ils ont jeté de la chaux sur ce qu'il restait des corps». «Dès qu'ils m'ont fait prisonnier, un hélicoptère est venu me prendre dans la montagne pour m'emmener au P. C. C'est là que le flic m'a vu. Après les tortures dirigées par un lieutenant, ça a commencé par des coups de ceinturon, de nerf de bœuf, pour finir par l'électricité aux parties intimes, comme ils font à tous. Ils m'ont laissé tout nu dans une tente, une menotte accrochée à la cheville et l'autre au poignet... tu vois ? Courbé en deux. C'était pour passer la nuit. Il faisait un froid de canard.» Combien sont-ils ? Dans son livre ''Les communistes et l'Algérie Des origines à la guerre d'indépendance 1920-1962'', l'historien français Alain Ruscio fait remarquer que «la liste des non-musulmans (Européens et juifs) qui devinrent des combattants est longue. Certains, au prix de leur vie : Henri Maillot, Raymonde Peschard, Pierre Ghenassia, Maurice Laban, Maurice Audin, Fernand Iveton, Georges Raffini... D'autres au prix de plusieurs années d'emprisonnement, souvent après tortures : Henri Alleg, Lucien Hanoun, Raymond Hanon, Blanche et André Moine, Lisette Vincent, Jacqueline Guerroudj, Felix Colozzi, Georges Acampora, Pierre Cots, Djamila Amrane-Danièle Minne, André Espi, Christian Buono... En tout, plus d'une centaine de combattants, discrets, modestes, qui ne demandèrent jamais de remerciements : ils n'avaient fait que leur devoir d'Algériens». A cette énumération, il faut ajouter Annie Steiner, Eliette Loup, Marylise Benhaïm, Daniel Timsit, Georges Arbib, Auguste Châtain, Dr. Georges Hadjadj, Jean Farrugia... Ce sont, en grande majorité, des militants d'origine européenne qui ont réalisé le transfert vers les maquis de l'ALN en wilaya IV des armes détournées par Henri Maillot, il y avait notamment : Odet Voirin, tourneur, Jean Farrugia, artisan-plombier, Serge Biglia, cheminot, Auguste Châtain, entrepreneur, Célestin Moreno, cheminot, Antoine Raynaud, inspecteur des PTT,… Leurs motivations Qu'est-ce qui a poussé ces ''non-musulmans'' à devenir moudjahidate et moudjahidine et à combattre avec le peuple algérien contre le colonialisme? La lettre de Henri Maillot, donnant la signification de son initiative de détournement du camion d'armes, le 4 avril 1956, au profit de la lutte de libération, répond à cette interrogation: «Je ne suis pas musulman, mais je suis Algérien d'origine européenne. Je considère l'Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Le peuple algérien, longtemps bafoué, humilié, a pris résolument sa place dans le grand mouvement historique de libération des peuples... Il ne s'agit pas d'un combat racial, mais d'une lutte d'opprimés sans distinction d'origine contre les oppresseurs et leurs valets sans distinction de race... En livrant aux combattants algériens des armes dont ils ont besoin pour le combat libérateur, j'ai conscience d'avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple, y compris ceux des travailleurs européens momentanément trompés.» Les convictions anticolonialistes, inébranlables, de ces moudjahidine d'origine européenne, étaient solidement forgées, en Algérie même, par une action militante quotidienne, inlassable, pour défendre les droits et améliorer la situation des plus démunis, ceux que les colonialistes appelaient les ''indigènes''. Leur lutte n'était pas seulement sociale, elle avait en perspective l'indépendance, et ils n'excluaient pas la lutte armée pour y parvenir. Evidemment, Roland Simeon, Georges Raffini, André Martinez et le Dr Georges Counillon, comme leurs autres camarades du PCA, quelle que soit leur origine, connus pour leur désintéressement ''matériel'' total, avaient leur idée de ce que devait être l'Algérie une fois libérée du colonialisme : au moins l'égalité des chances et les mêmes droits pour tous, au mieux le socialisme, qui était leur idéal. «Démocratie» et «Liberté» étaient dans leur vocabulaire familier. Beaucoup, dont Georges Raffini et Raymonde Peschard ou Henri Maillot sont passés par l'Union de la jeunesse démocratique algérienne (UJDA) ; l'organe central du PCA avait pour nom Liberté. Mais, la concrétisation de l'idéal, c'était pour «après», dans l'immédiat, ils étaient convaincus que les Algériens devaient d'abord se libérer du colonialisme. Roland Siméon, très peu connu, inspecteur adjoint des PTT et syndicaliste, Secrétaire départemental de la CGT (Confédération générale des travailleurs) à Constantine, déclarait publiquement en 1950 déjà, que «l'une des tâches essentielles du mouvement syndical, c'était d'aider le peuple algérien à travailler à sa libération». En novembre 1954, dans le contexte immédiat du déclenchement de la lutte armée contre le colonialisme, Roland Siméon, intervenant au Congrès fédéral CGT, parle des actions armées qui venaient de se passer dans la nuit du 1er novembre, et les relie à «l'oppression, la misère, la douleur, la souffrance, les humiliations» subies par les Algériens. Il précise que «même si toute la misère produite par le colonialisme en Algérie était résorbée, ce qui est impossible dans un régime colonialiste, le problème algérien ne serait pas résolu, il resterait à satisfaire une revendication essentielle des travailleurs algériens, la liberté». Ce n'était pas que des paroles. A peine quelques mois après, en été 1955, Roland Siméon était au maquis, dans les Aurès, au sein de l'ALN pour combattre les armes à la main les troupes françaises et chasser le colonialisme d'Algérie.