Dans la nature, les charognards ne provoquent pas la mort. Ils attendent qu'elle fasse son œuvre. Puis ils accourent pour se repaître des restes. Dans le champ géopolitique contemporain, la diplomatie française semble suivre un mécanisme bien connu dans la nature : celui du charognard. Elle se repaît de tensions internationales qui lui échappent et de conflits militaires qu'elle ne maîtrise pas davantage, se cantonnant à se glisser dans leur sillage pour y exhiber une puissance militaire fantasmée. Une posture qui relève moins d'une stratégie cohérente que d'une diplomatie gesticulatoire, où l'exhibition de la puissance vise surtout à impressionner, faute de pouvoir réellement infléchir des événements qui la dépassent. La France vautour du champ de bataille Dans l'imaginaire stratégique français, la France aime à se représenter comme un aigle, puissance militaire capable de planer au-dessus des conflits et d'imposer sa volonté. Mais dans une partie de l'opinion publique internationale, l'image est tout autre : celle d'un vautour. Car, tel un charognard attiré par l'odeur du sang, Paris semble guetter les crises et les guerres pour venir se repaître des carnages qu'elle prétend prévenir. Ce qui frappe dans la trajectoire récente de la politique étrangère française, ce n'est pas l'obstination diplomatique à prévenir les guerres ni l'art patient d'éteindre les incendies du monde. C'est au contraire la promptitude avec laquelle Paris s'insère dans le dispositif stratégique occidental dès que les conflits éclatent. Comme si chaque crise internationale constituait moins une tragédie à conjurer qu'une occasion de mettre en scène sa présence militaire fantomatique et de rappeler, par une démonstration souvent gesticulatoire, ses velléités de puissance dans le jeu brutal des rapports de force qu'il ne maîtrise pas. Gaza, Ukraine, Iran : la France à la remorque des guerres Cette posture s'est manifestée avec une clarté saisissante au lendemain des attaques du 7 octobre 2023. Tandis que le Moyen-Orient replongeait dans la violence, Emmanuel Macron se rendait en Israël et appelait à mobiliser contre le Hamas la coalition internationale initialement constituée pour combattre l'organisation Etat islamique. Par cette initiative de charognard, le président français semblait surtout chercher à hisser la France au rang de chef de file d'une coalition dont l'existence demeurait largement incantatoire. En opérant cette assimilation, il procédait à un glissement politique majeur : un conflit colonial se trouvait soudainement absorbé dans la rhétorique globale de la « guerre contre le terrorisme ». Ce déplacement n'était pas anodin. Il transformait la question coloniale palestinienne en affrontement civilisationnel, ouvrant ainsi la voie à une logique d'éradication militaire plutôt qu'à la recherche d'une solution fondée sur l'indépendance de la Palestine. Or cette grille de lecture est tout sauf neutre. En assimilant le Hamas au jihadisme global, elle requalifie un conflit colonial en guerre d'éradication. L'adversaire cesse d'être un combattant palestinien avec lequel une solution politique pourrait être négociée ; il devient un ennemi absolu dont la destruction constitue l'unique horizon. Dès lors, la diplomatie française, plus sioniste qu'Israël, adopte un langage d'une brutalité assumée : la France macronienne parle désormais de « destruction » du Hamas et s'engage dans la logique d'une confrontation militaire sans compromis. Or, dans la vision sioniste israélienne, la population palestinienne de Gaza est largement assimilée au mouvement Hamas. L'appel à la « destruction » du Hamas revient donc à légitimer une guerre totale contre un territoire et sa population. C'est précisément ce qui s'est produit au lendemain de la croisade lancée par Macron en octobre 2023 : une guerre d'extermination dont Gaza subit encore les ravages. Quelques mois plus tard, la guerre en Ukraine révèle une nouvelle fois la propension de la France macronienne à pousser toujours plus loin l'escalade militaire, fidèle à sa diplomatie canonnière de charognard. En février 2024, Emmanuel Macron évoque publiquement la possibilité d'envoyer des troupes occidentales combattre aux côtés de l'armée ukrainienne face à la Russie pour se repaître de la chair russe. La formule peut choquer. Mais à quoi sert la guerre sinon à se repaître de la chair à canon de l'ennemi ? La guerre n'est rien d'autre que le banquet macabre des puissances capitalistes dont les prolétaires constituent le menu. Mais devant la perspective d'un affrontement direct avec la Russie, plusieurs capitales européennes se montrent soudain beaucoup plus prudentes. L'épisode est révélateur : en évoquant ouvertement un affrontement terrestre avec Moscou, le président français franchit un seuil que peu de dirigeants occidentaux osent même formuler publiquement. Une fois encore, la diplomatie macronienne va-t-guerre s'emploie à pousser plus loin l'escalade militaire, fidèle à cette gesticulation stratégique qui tient lieu de politique étrangère. Le même réflexe de charognard semble aujourd'hui se reproduire au Moyen-Orient. Dans un contexte d'escalade militaire autour de l'Iran et de mobilisation croissante des forces américano-israéliennes dans le Golfe, la décision récente d'envoyer un important dispositif naval français procède du même réflexe d'intervention. Emmanuel Macron a ainsi annoncé l'envoi d'un dispositif naval français dans la région, articulé autour du porte-avions Charles-de-Gaulle. Officiellement, l'Elysée présente cette opération comme une mission défensive destinée à protéger les ressortissants français et à sécuriser les routes maritimes dans une région bouleversée par la guerre contre l'Iran. En réalité, ce déploiement naval inscrit surtout la France dans le dispositif militaire occidental qui s'étend de la Méditerranée orientale à la mer Rouge jusqu'aux abords du détroit d'Ormuz. Une démonstration militaire destinée moins à peser réellement sur le cours du conflit qu'à exhiber, une fois encore, les velléités de puissance de la France macronienne, trop souvent réduite à suivre les guerres qu'elle prétend encadrer. La croisade incantatoire de la France cocardière À écouter la rhétorique élyséenne, cette succession d'engagements militaires relèverait d'une véritable mission morale. Chaque crise internationale est présentée comme un combat pour la civilisation, pour la sécurité du monde libre ou pour la défense de l'ordre international. Sous ce vernis vertueux, le vocabulaire mobilisé par l'Elysée confère à la posture française une tonalité presque messianique, comme si chaque nouveau conflit appelait la France à endosser le rôle de gardienne armée des valeurs occidentales. Un discours qui sert surtout à draper d'un manteau moral des initiatives militaires dont la portée stratégique se révèle bien souvent dérisoire. Il devient alors difficile de ne pas discerner, derrière cette mise en scène morale de la puissance militaire, un imaginaire beaucoup plus ancien. Certes, le mot n'est jamais prononcé. Mais la logique du récit évoque étrangement celle des anciennes croisades. Quelque part dans le monde surgirait une menace érigée en incarnation du mal absolu ; il reviendrait alors aux puissances occidentales – la France se plaçant volontiers au premier rang – d'organiser l'expédition destinée à restaurer l'ordre et à défendre la civilisation. Sous les habits modernes de la sécurité internationale resurgit ainsi une vieille dramaturgie historique : celle des guerres menées au nom du Bien. Dans ce récit, l'Etat français s'attribue volontiers le rôle de chevalier avancé du camp occidental. Le décor change – Gaza hier, l'Ukraine ensuite, aujourd'hui l'Iran – mais la dramaturgie demeure la même. À chaque nouvelle crise, l'Elysée redécouvre la nécessité d'une mobilisation militaire au nom de principes proclamés universels, s'érigeant en défenseur de la civilisation tout en recouvrant d'un vernis moral des initiatives militaires dont la portée stratégique se révèle bien souvent illusoire. Il y a dans cette posture de charognard une ironie historique difficile à ignorer. Derrière le langage contemporain de la sécurité internationale réapparaît un imaginaire stratégique que l'on croyait enseveli avec les vieilles expéditions civilisatrices. Les armadas ont remplacé les galères, les porte-avions les étendards, mais l'esprit de croisade n'a manifestement jamais déserté l'imaginaire de la France cocardière. Comme si, à chaque embrasement du monde, Paris réactivait son vieux réflexe de croisade. Une croisade moderne, bien sûr, habillée du vocabulaire feutré de la sécurité internationale et des valeurs démocratiques, mais qui reproduit au fond la même logique : celle des guerres impérialistes menées au nom du Bien. C'est ici que la métaphore initiale retrouve toute sa force. Dans la nature, le charognard ne provoque pas la bataille : il attend qu'elle ait fait ses victimes avant d'apparaître pour se repaître des restes. Dans le paysage géopolitique contemporain, la diplomatie macronienne semble suivre un mécanisme comparable : attendre que les crises éclatent pour surgir dans leur sillage et y exhiber, à travers une gesticulation militaire, les velléités d'une puissance qu'elle peine à incarner Au fond, la diplomatie macronienne semble suivre la méthode la plus simple qui soit : attendre que les conflits armés éclatent pour venir y exhiber ses velléités de puissance. Une diplomatie de charognard qui tente de s'inviter dans les guerres des autres.