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L'invisibilisation structurelle de ses producteurs
La civilisation capitaliste
Publié dans La Nouvelle République le 25 - 03 - 2026

La civilisation capitaliste moderne présente une singularité historique remarquable : jamais une société n'a autant reposé sur le travail productif tout en rendant aussi invisibles ceux qui produisent. Jamais dans l'histoire humaine les sociétés n'ont produit autant de biens matériels, mobilisé autant de ressources ni déployé des systèmes techniques d'une telle puissance. Et pourtant, jamais les individus n'ont été aussi éloignés de la compréhension des processus qui rendent cette production possible.
La figure de l'ouvrier – dans la littérature, le cinéma, la photographie sociale ou le discours politique – apparaissait comme l'une des incarnations majeures du monde du travail. Cette visibilité sociale du travail productif contraste fortement avec la situation actuelle. À mesure que l'industrie a décliné dans une grande partie de l'Occident et que la production matérielle s'est déplacée vers d'autres régions du monde, la culture ouvrière a progressivement reculé dans l'espace public. Dans le même temps s'est imposé un nouvel imaginaire social centré sur l'innovation technologique, l'entrepreneuriat et l'économie numérique. La figure dominante n'est plus celle de l'ouvrier ou du technicien, mais celle du fondateur de start-up, de l'investisseur ou du créateur d'application.
Cette start-upisation de l'imaginaire social constitue ainsi l'exact envers de la culture industrielle qui dominait encore les sociétés occidentales il y a quelques décennies. Là où l'industrie structurait autrefois l'identité sociale et politique de larges fractions de la population, l'imaginaire contemporain valorise désormais des activités largement détachées de la production matérielle. Le travail productif disparaît progressivement du champ des aspirations sociales, tandis que l'entrepreneur numérique devient la figure emblématique de la réussite économique. Ce basculement de l'imaginaire social s'observe très clairement dans les représentations culturelles contemporaines. Dans les sociétés occidentales, un nouvel horizon symbolique s'est progressivement imposé : celui de l'entrepreneur numérique, de la start-up et de l'innovation technologique présentée comme moteur exclusif du progrès économique. L'espace médiatique et culturel se peuple ainsi de récits glorifiant les fondateurs de start-up, les investisseurs et les figures de l'économie numérique, tandis que les travailleurs de l'industrie, de l'agriculture ou de la logistique disparaissent presque entièrement de la représentation sociale. Cette « start-upisation » de l'imaginaire contemporain n'est pas un simple effet de mode. À mesure que la production matérielle se déplace vers d'autres régions du monde, les sociétés occidentales se racontent de plus en plus comme des économies de services, d'innovation et d'entrepreneuriat, occultant la réalité fondamentale sur laquelle elles continuent pourtant de reposer : le travail productif de millions d'hommes et de femmes qui assurent la production matérielle du monde contemporain.
Ainsi, alors même que la civilisation moderne repose sur des systèmes productifs technologiques sans précédent, la représentation culturelle de la société tend à effacer ceux qui produisent et les gestes qui rendent possible la vie matérielle. Autrement dit, la modernité capitaliste n'est pas seulement la civilisation de la production industrielle ; elle est aussi la première civilisation où les producteurs deviennent invisibles dans la conscience sociale du monde qu'ils produisent. La civilisation capitaliste repose sur la production, mais elle invisibilise structurellement ses producteurs dans la conscience sociale et culturelle, inaugurant ainsi une mutation anthropologique inédite dans l'histoire humaine.
L'analyse classique du capitalisme formulée par Karl Marx reposait sur une idée centrale : dans la société marchande, les produits du travail apparaissent comme des objets autonomes. Les rapports sociaux entre les travailleurs disparaissent derrière les marchandises, et le travail humain devient invisible dans les objets qui en sont pourtant le résultat. Autrement dit, les produits semblent posséder une existence propre alors qu'ils ne sont que l'expression du travail humain.
Mais le capitalisme contemporain semble avoir porté ce processus beaucoup plus loin. Il ne se contente plus de dissimuler le travail dans les marchandises : il tend à effacer les producteurs eux-mêmes de la conscience sociale. La mondialisation de la production, l'extension planétaire des chaînes logistiques, l'éloignement géographique des lieux de fabrication et la tertiarisation des représentations culturelles ont profondément transformé les conditions de visibilité du travail. Dans les sociétés occidentales, les producteurs matériels – ouvriers, agriculteurs, travailleurs logistiques – ont progressivement disparu du paysage social et de l'imaginaire collectif. Ainsi, l'invisibilité ne concerne plus seulement le travail contenu dans la marchandise : elle touche désormais les producteurs eux-mêmes. Le capitalisme moderne semble ainsi produire trois niveaux d'invisibilisation. Le premier est technique : la division extrême du travail fragmente les processus productifs au point que chaque travailleur n'en perçoit qu'une infime partie. Le second est spatial : la mondialisation des chaînes de production éloigne les lieux où se fabrique la richesse des lieux où les marchandises sont consommées. Le troisième est culturel : les représentations dominantes valorisent les activités tertiaires, l'innovation entrepreneuriale et la finance, tandis que les producteurs matériels disparaissent progressivement de l'imaginaire social. Le capitalisme contemporain n'invisibilise donc plus seulement le travail dans la marchandise : il invisibilise les producteurs eux-mêmes dans la représentation de la société.
Une société racontée sans ses producteurs
Il en résulte une représentation singulière du monde social. Les marchandises circulent, les infrastructures fonctionnent, les services sont rendus, mais les producteurs qui rendent tout cela possible restent invisibles. La société apparaît comme un univers d'échanges, de communications et de consommations plutôt que comme un système fondé sur le travail matériel de millions de travailleurs.
Du reste, la popularisation de la formule « société de consommation » illustre elle-même ce processus d'invisibilisation. Par sa diffusion massive dans le langage médiatique, politique et académique, cette expression contribue à déplacer le regard collectif : l'attention se porte sur les pratiques de consommation, les styles de vie, les comportements d'achat, tandis que disparaissent de l'horizon mental les conditions matérielles de la production, l'origine productive de ces biens consommés.
La société capitaliste se trouve ainsi décrite à travers le prisme de la consommation plutôt que par celui de la production. L'imaginaire social se remplit de centres commerciaux, de vitrines, de marques et de services, mais les lieux où se fabriquent effectivement les biens – usines, exploitations agricoles, ateliers, infrastructures logistiques – demeurent relégués à la périphérie de la représentation collective.
Cette inversion symbolique n'est pas anodine. Elle contribue à faire oublier que la société capitaliste, avant d'être une société de consommation, est d'abord une gigantesque organisation de la production. Des millions d'ouvriers, de techniciens, d'ingénieurs, d'agriculteurs et de travailleurs logistiques participent quotidiennement à la fabrication, à la transformation et à la circulation des marchandises qui remplissent les étals et les entrepôts du monde contemporain.
Mais dans la conscience sociale dominante, cette immense activité productive tend à disparaître derrière l'abondance apparente des biens disponibles. Tout se passe alors comme si les marchandises surgissaient spontanément dans l'espace social, comme si les produits consommés tombaient du ciel, sans histoire, sans travail et sans producteurs visibles.
Résultat : jamais une société n'a tenu dans un tel mépris ceux qui produisent sa richesse, ni poussé si loin l'inversion de la réalité sociale en attribuant aux couches improductives et parasitaires le rôle d'acteur économique central et de moteur de l'histoire, celles que l'on nomme aujourd'hui les « décideurs » et les gestionnaires. ne civilisation qui dépend entièrement du travail productif mais valorise toujours davantage les activités improductives : telle est la réalité du capitalisme décadent. Une civilisation qui, en reléguant ses producteurs dans l'ombre, en vient à nier les conditions mêmes de sa propre existence. Une telle évolution ne relève pas d'une dérive accidentelle. Elle s'inscrit au contraire dans la logique même du mode de production capitaliste.
Le paradoxe de la civilisation capitaliste
Celui-ci se caractérise par une contradiction fondamentale. Il a développé la puissance productive la plus considérable de toute l'histoire humaine, tout en éloignant la majorité des individus de la compréhension des processus matériels qui rendent cette production possible. Les hommes continuent de produire la société, mais la société qu'ils produisent tend à effacer leur présence.
Les sociétés anciennes vivaient dans un monde qu'elles produisaient et qu'elles comprenaient. Les gestes du travail, les techniques de subsistance, les savoir-faire nécessaires à la vie faisaient partie de l'expérience quotidienne et de l'horizon culturel. Le monde moderne, au contraire, tend à dissocier radicalement la production de la vie ordinaire. Les biens circulent partout, mais ceux qui les fabriquent disparaissent du paysage social. Les marchandises sont omniprésentes, tandis que les producteurs deviennent invisibles, dans l'espace matériel comme dans l'imaginaire collectif.
Cette invisibilisation n'est pas sans conséquence. Lorsqu'une société cesse de voir ceux qui produisent, elle finit aussi par cesser de reconnaître la dignité de leur activité. Le travail ouvrier devient abstrait, lointain, presque irréel dans la conscience sociale.
Cette transformation se manifeste particulièrement dans les représentations des nouvelles générations. Elevés dans un univers dominé par les services, la consommation et l'imaginaire entrepreneurial, beaucoup de jeunes se projettent spontanément dans des carrières de cadres, d'entrepreneurs ou de créateurs de start-up. Le travail productif – industriel, agricole ou manuel – apparaît souvent comme un horizon dévalorisé, archaïque ou socialement disqualifié. Ainsi, une société qui repose matériellement sur le travail de millions d'ouvriers, de techniciens et d'agriculteurs voit se développer, dans la conscience sociale, un mépris croissant pour les activités mêmes qui rendent possible l'existence collective.
C'est dans ces conditions qu'a émergé une civilisation singulière : une société qui repose entièrement sur le travail de millions d'hommes et de femmes, mais qui tend à effacer ceux qui produisent de la conscience sociale.
Jamais une société humaine n'a autant produit que la société capitaliste. Mais jamais non plus les producteurs n'ont été aussi invisibilisés. À l'exploitation des travailleurs, le capitalisme superpose désormais leur invisibilisation. Au moment même où la planète s'est transformée en village global rapprochant l'humanité, la société capitaliste a scandaleusement banni ses producteurs de l'espace social et symbolique. Tout se passe comme si la bourgeoisie, en bannissant délibérément les véritables producteurs de richesse de l'espace social et symbolique, s'efforçait de conjurer les assauts de ses fossoyeurs historiques. Mais cette invisibilisation n'est jamais totale. L'histoire récente en a offert une démonstration saisissante. La crise du Covid-19 a brutalement rappelé qui fait réellement fonctionner la société. Cette invisibilisation a alors connu quelques fissures. La pandémie a brutalement remis en lumière ce que l'on a appelé les « travailleurs de la deuxième ligne » – ouvriers, logisticiens, manutentionnaires, agriculteurs, agents de maintenance – sans lesquels la société matérielle ne peut fonctionner. Pendant plusieurs mois, la hiérarchie symbolique qui structure la société capitaliste s'est trouvée ébranlée : le gestionnaire a paru secondaire face au manutentionnaire. La crise a ainsi révélé, fugitivement mais clairement, qui sont les véritables producteurs de la richesse sociale.
Confinés à domicile durant plusieurs mois, les gestionnaires et les couches dirigeantes ont découvert que la société continuait pourtant de fonctionner et de produire, démontrant que la véritable société des travailleurs peut parfaitement se passer d'eux.
Le capitalisme n'exploite pas seulement les travailleurs : il les rend invisibles.
Qu'attendent donc les producteurs pour s'émanciper de ceux qui vivent de leur travail et reprendre en main la société qu'ils font fonctionner ?
Suite et fin…


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