La civilisation capitaliste moderne présente une singularité historique remarquable : jamais une société n'a autant reposé sur le travail productif tout en rendant aussi invisibles ceux qui produisent. Jamais dans l'histoire humaine les sociétés n'ont produit autant de biens matériels, mobilisé autant de ressources ni déployé des systèmes techniques d'une telle puissance. Et pourtant, jamais les individus n'ont été aussi éloignés de la compréhension des processus qui rendent cette production possible. La société moderne vit au milieu d'un univers matériel d'une abondance sans précédent – réseaux énergétiques, infrastructures logistiques planétaires, industrie chimique, électronique, agriculture mécanisée – dont la majorité des individus ignore presque tout. Les objets sont utilisés, consommés, remplacés, mais les processus qui permettent leur fabrication restent largement invisibles. La civilisation capitaliste est la première de l'histoire où l'immense majorité des individus vit dans un monde matériel qu'elle utilise quotidiennement sans savoir comment il est produit, ni par qui. Quand les sociétés comprenaient leur propre monde matériel Pendant l'essentiel de l'histoire humaine, les sociétés vivaient dans un monde matériel qu'elles comprenaient. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les techniques permettant d'assurer la subsistance – reconnaître les plantes, chasser, fabriquer des outils, construire des abris – faisaient partie du savoir commun. Dans les sociétés agricoles, les cycles de culture, l'élevage, la transformation des aliments ou la fabrication d'outils restaient visibles et intelligibles pour la communauté. Même lorsque certaines activités étaient spécialisées, elles demeuraient localisées et observables. Le forgeron travaillait au village, le charpentier construisait sous les yeux de la communauté, les champs entouraient les lieux d'habitation. La production faisait partie du paysage social. Cette centralité de l'activité humaine se reflétait jusque dans les premières œuvres littéraires. Dans la Grèce antique, l'un des textes fondateurs de la tradition occidentale, Les Travaux et les Jours d'Hésiode, est consacré au calendrier agricole, aux tâches du travail de la terre et aux conditions matérielles de la vie humaine. L'ordre du monde y est directement lié aux activités productives. Autrement dit, les sociétés anciennes produisaient peu, mais elles comprenaient ce qu'elles produisaient. La rupture introduite par la société capitaliste La civilisation capitaliste a profondément transformé ce rapport entre les hommes et les conditions matérielles de leur existence. La production s'est progressivement concentrée dans des systèmes industriels gigantesques reposant sur une division extrême du travail et sur la mondialisation des chaînes productives. Un objet ordinaire peut aujourd'hui mobiliser des matières premières extraites sur plusieurs continents, des composants fabriqués dans différentes régions du monde, des opérations d'assemblage réparties entre plusieurs usines et des réseaux logistiques planétaires. Le produit final apparaît alors comme un objet achevé, sans histoire apparente. À cette dispersion spatiale s'ajoute une fragmentation des savoirs techniques. La production moderne mobilise des domaines de connaissance hautement spécialisés – ingénierie, chimie industrielle, électronique, logistique algorithmique – dont aucun individu ne peut embrasser l'ensemble. Cette limitation trouve son origine dans l'organisation sociale du travail elle-même : la division capitaliste du travail dissocie la conception de l'exécution, concentrant le savoir et la direction entre les mains d'une minorité. Ainsi, même les travailleurs ne maîtrisent souvent qu'une opération limitée d'un processus global qui leur échappe. Cette invisibilisation des producteurs trouve également son origine dans une transformation plus profonde du travail lui-même. Dans les sociétés artisanales, le producteur maîtrisait l'ensemble du processus de fabrication et conservait un rapport concret à son œuvre. Avec le capitalisme industriel, cette unité disparaît : l'activité humaine se fragmente et se transforme en travail abstrait, simple dépense indifférenciée d'énergie intégrée dans un mécanisme productif qui dépasse ceux qui y participent. À l'échelle mondiale, ce processus se prolonge dans une division internationale du travail qui dissocie les lieux de conception, de production et de consommation. Le travail se trouve ainsi progressivement séparé de la vie sociale elle-même, relégué dans une sphère économique distincte et de plus en plus éloignée de l'expérience quotidienne des sociétés. L'invisibilisation sociale de la production Cette transformation technique s'accompagne d'un phénomène social : l'éloignement des lieux de production. Les usines, les infrastructures industrielles, les centres logistiques, les installations énergétiques sont situés à la périphérie des villes, dans des zones industrielles ou dans d'autres régions du monde. La société contemporaine expose partout les lieux de consommation – centres commerciaux, boutiques, restaurants – mais dissimule largement les lieux où se fabrique la richesse matérielle. La production disparaît progressivement de l'expérience quotidienne. Les individus voient les marchandises, mais rarement ceux qui les produisent. Une autre caractéristique essentielle du capitalisme doit être soulignée : au moment même où la production s'est industrialisée, collectivisée et internationalement imbriquée, mobilisant parfois des milliers de travailleurs au sein de grandes entreprises, le produit de ce travail collectif demeure privatisé par la minoritaire classe capitaliste détentrice des moyens de production. L'invisibilisation culturelle du travail Cet effacement ne concerne pas seulement l'espace matériel. Il s'étend également à l'univers symbolique. Dans la littérature, le cinéma, les séries ou les récits contemporains, le monde du travail productif apparaît rarement comme un élément central. Les intrigues se déroulent le plus souvent dans des milieux urbains appartenant aux classes tertiaires : journalistes, avocats, policiers, artistes, étudiants, cadres, entrepreneurs. Les personnages vivent dans des appartements élégants, fréquentent des cafés ou des restaurants, travaillent dans des bureaux ou des institutions. Ils parlent, enquêtent, voyagent, consomment. Mais les travailleurs qui assurent concrètement la production matérielle de la société – ouvriers industriels, agriculteurs, manutentionnaires, techniciens, opérateurs logistiques – sont largement absents de ces représentations. La production matérielle disparaît ainsi non seulement de l'expérience quotidienne, mais aussi des récits qui façonnent l'imaginaire collectif. Cette invisibilisation s'accompagne d'une autre transformation idéologique. Alors même que les travailleurs disparaissent progressivement de la représentation sociale, le travail lui-même est devenu l'objet d'une véritable sacralisation idéologique. Dans les sociétés capitalistes modernes, l'activité professionnelle est érigée en valeur suprême, en critère central d'accomplissement individuel et d'intégration sociale. Le travail n'est plus seulement une nécessité matérielle : il devient une norme morale et culturelle. Ainsi se constitue une situation singulière : une civilisation qui glorifie sans cesse le travail tout en reléguant dans l'ombre ceux qui l'accomplissent. Cette situation contraste fortement avec la période industrielle du XXee siècle. Durant une grande partie de cette période, les sociétés industrielles occidentales vivaient encore sous l'influence d'une culture ouvrière relativement visible et valorisée. L'industrie occupait une place centrale dans l'économie comme dans l'imaginaire social. Les grandes usines, les mines, les chantiers navals ou les aciéries structuraient la vie de régions entières. Les travailleurs industriels formaient une composante reconnue de la société, disposant de syndicats puissants, d'organisations politiques et d'une présence culturelle importante. La figure de l'ouvrier – dans la littérature, le cinéma, la photographie sociale ou le discours politique – apparaissait comme l'une des incarnations majeures du monde du travail. Cette visibilité sociale du travail productif contraste fortement avec la situation actuelle. À mesure que l'industrie a décliné dans une grande partie de l'Occident et que la production matérielle s'est déplacée vers d'autres régions du monde, la culture ouvrière a progressivement reculé dans l'espace public. Dans le même temps s'est imposé un nouvel imaginaire social centré sur l'innovation technologique, l'entrepreneuriat et l'économie numérique. La figure dominante n'est plus celle de l'ouvrier ou du technicien, mais celle du fondateur de start-up, de l'investisseur ou du créateur d'application. Cette start-upisation de l'imaginaire social constitue ainsi l'exact envers de la culture industrielle qui dominait encore les sociétés occidentales il y a quelques décennies. Là où l'industrie structurait autrefois l'identité sociale et politique de larges fractions de la population, l'imaginaire contemporain valorise désormais des activités largement détachées de la production matérielle. Le travail productif disparaît progressivement du champ des aspirations sociales, tandis que l'entrepreneur numérique devient la figure emblématique de la réussite économique. Ce basculement de l'imaginaire social s'observe très clairement dans les représentations culturelles contemporaines. Dans les sociétés occidentales, un nouvel horizon symbolique s'est progressivement imposé : celui de l'entrepreneur numérique, de la start-up et de l'innovation technologique présentée comme moteur exclusif du progrès économique. L'espace médiatique et culturel se peuple ainsi de récits glorifiant les fondateurs de start-up, les investisseurs et les figures de l'économie numérique, tandis que les travailleurs de l'industrie, de l'agriculture ou de la logistique disparaissent presque entièrement de la représentation sociale. Cette « start-upisation » de l'imaginaire contemporain n'est pas un simple effet de mode. À mesure que la production matérielle se déplace vers d'autres régions du monde, les sociétés occidentales se racontent de plus en plus comme des économies de services, d'innovation et d'entrepreneuriat, occultant la réalité fondamentale sur laquelle elles continuent pourtant de reposer : le travail productif de millions d'hommes et de femmes qui assurent la production matérielle du monde contemporain. Ainsi, alors même que la civilisation moderne repose sur des systèmes productifs technologiques sans précédent, la représentation culturelle de la société tend à effacer ceux qui produisent et les gestes qui rendent possible la vie matérielle. Autrement dit, la modernité capitaliste n'est pas seulement la civilisation de la production industrielle ; elle est aussi la première civilisation où les producteurs deviennent invisibles dans la conscience sociale du monde qu'ils produisent. La civilisation capitaliste repose sur la production, mais elle invisibilise structurellement ses producteurs dans la conscience sociale et culturelle, inaugurant ainsi une mutation anthropologique inédite dans l'histoire humaine. L'analyse classique du capitalisme formulée par Karl Marx reposait sur une idée centrale : dans la société marchande, les produits du travail apparaissent comme des objets autonomes. Les rapports sociaux entre les travailleurs disparaissent derrière les marchandises, et le travail humain devient invisible dans les objets qui en sont pourtant le résultat. Autrement dit, les produits semblent posséder une existence propre alors qu'ils ne sont que l'expression du travail humain. Mais le capitalisme contemporain semble avoir porté ce processus beaucoup plus loin. Il ne se contente plus de dissimuler le travail dans les marchandises : il tend à effacer les producteurs eux-mêmes de la conscience sociale. A suivre…