À chaque fait divers impliquant un Français de confession juive, le mécanisme médiatique semble désormais automatique. Avant même l'établissement précis des circonstances, la qualification d'« acte antisémite » est immédiatement avancée. « La spécificité protège mieux. » La protection n'exige pas la fragmentation des catégories. Au contraire, un principe unifié renforce l'égalité. La multiplication des qualifications peut introduire, même involontairement, une hiérarchisation implicite des indignations. Le retors amalgame entre antisionisme et antisémitisme Dans le débat public contemporain, une autre confusion tend à s'installer : l'assimilation croissante entre critique du sionisme et antisémitisme. Or ces deux notions appartiennent à des registres différents. L'antisémitisme désigne historiquement une hostilité dirigée contre les Juifs en tant que groupe. Le sionisme, quant à lui, relève d'une doctrine politique liée à la question de l'Etat d'Israël et du nationalisme juif. Confondre systématiquement ces deux plans revient à brouiller l'analyse et à déplacer le débat vers une accusation morale, empêchant toute discussion critique sur les politiques de colonisation et d'occupation menées par l'Etat d'Israël dans les territoires palestiniens. L'égalité n'a pas besoin d'exceptions lexicales pour être protégée. Elle exige une cohérence. Un seul cadre juridique. Une seule citoyenneté. Une seule qualification pour la négation de cette égalité : le racisme. Le reste appartient à l'histoire. Sinon, on finit par instituer une forme de séparation communautaire doublée d'un traitement juridique spécifique. Là où la République proclame l'égalité des citoyens devant la loi, l'usage de ce terme « antisémitisme » réintroduit des distinctions que le droit avait abolies, comme si certains relevaient encore d'un régime d'exception. Sous couvert de protection, cette qualification installe une hiérarchisation implicite des discriminations et s'écarte du principe d'universalité qui fonde le droit français. La fonction politique de l'accusation d'antisémitisme Après avoir rappelé l'histoire du terme « antisémitisme », mis en évidence son anachronisme et montré les confusions entretenues par les statistiques d'actes dits antisémites, il reste à éclairer la raison de sa persistance dans le débat public. Celle-ci est d'ordre politique. La clé de compréhension réside dans la fonction que cette notion a progressivement acquise dans les controverses contemporaines liées à Israël. Dès lors, dans l'usage contemporain, l'accusation d'« antisémitisme » tend à fonctionner moins comme une catégorie descriptive que comme une incrimination politique. Elle devient une mise en cause morale brandie dans l'espace public comme un véritable chef d'accusation, susceptible de disqualifier toute critique du sionisme ou de la politique de l'Etat d'Israël. Ainsi, loin de relever uniquement de l'analyse historique du racisme antijuif, l'accusation d'antisémitisme peut aussi remplir une fonction de protection idéologique : un écran qui détourne le débat et interdit toute contestation du sionisme. Cette fonction ne se limite pas au registre polémique ou médiatique. Au fil du temps, elle s'est également traduite par une série de dispositifs institutionnels qui ont inscrit cette distinction dans l'ordre juridique lui-même. À ce stade, il importe de préciser que cette analyse porte exclusivement sur les catégories juridiques, les usages du langage et les dispositifs institutionnels, et qu'elle ne vise en aucun cas les personnes en tant que telles. La présente réflexion s'inscrit donc dans une défense stricte de l'égalité des citoyens devant la loi et d'un cadre juridique unifié. Revenons dès lors à l'analyse de ces usages contemporains et des effets. Ce traitement lexical et politique produit également un effet plus large dans l'espace public : une hiérarchisation implicite des indignations. Lorsque certaines formes de racisme, aussitôt qualifiées d'antisémites, mobilisent les plus hautes autorités de l'Etat et déclenchent une couverture médiatique nationale, tandis que d'autres discriminations demeurent cantonnées à la rubrique des faits divers, un déséquilibre symbolique s'installe. La République, qui se veut aveugle aux origines et égale dans la protection de tous ses citoyens, apparaît alors sélective dans l'expression de son indignation. Une telle asymétrie nourrit l'impression que les souffrances des Français juifs bénéficient d'une reconnaissance particulière, tandis que celles des autres citoyens relèveraient d'un racisme ordinaire jugé moins digne d'émotion publique. En tout cas, hiérarchiser les formes de racisme, en accorder une reconnaissance supérieure à certaines plutôt qu'à d'autres, revient à rompre le principe d'égalité des victimes et à réintroduire, sous couvert de protection, une logique discriminatoire. Cette logique s'étend également à la politique mémorielle relative à la période de l'Occupation, qui bénéficie d'une reconnaissance et d'une protection institutionnelles spécifiques. La loi Gayssot a consacré cette protection spécifique par l'introduction d'un délit de contestation des crimes contre l'humanité. Le problème n'est pas ici moral, mais politique et juridique : l'Etat français ne se limite plus à punir l'injure, la discrimination ou l'appel à la haine – que le langage courant qualifie, lorsqu'elles visent des Français juifs, d'« antisémitisme » – ; il confère à une séquence historique particulière un statut protégé et en fait l'objet d'une régulation du discours. En isolant l'antisémitisme du tronc commun du racisme et en le consacrant par la loi Gayssot, l'Etat français tend ainsi à instituer un traitement juridique spécifique. Une telle singularisation peut être interprétée comme le signe d'une différenciation entre citoyens. Elle alimente alors des lectures conspirationnistes qui y projettent l'idée d'une influence supposée sur la production de la norme. Pour certains citoyens se percevant comme délaissés, cette protection peut ainsi être perçue comme le signe d'un déséquilibre, nourrissant des représentations critiques des rapports sociaux et politiques, et renforçant un sentiment de hiérarchie entre les mémoires, entre les souffrances et, à terme, entre les citoyens eux-mêmes. Au reste, les Français d'origine algérienne, dont les aïeux ont subi, durant la période où l'Algérie était un département français, c'est-à-dire pendant 132 ans, des formes multiples de domination et de persécutions – racisme, discriminations, expropriations, déportations, massacres de masse et internements – ne bénéficient pas, selon certains, d'un niveau équivalent de reconnaissance mémorielle et de protection juridique. Pour une partie de la population française d'origine algérienne, ce décalage peut nourrir un sentiment de citoyenneté dégradée et renforcer l'idée d'un « deux poids, deux mesures » ; autrement dit, la perception d'une hiérarchisation des victimes. En conclusion, par l'usage anachronique du vocable « antisémitisme », par l'assimilation croissante de l'antisionisme à celui-ci et par la protection mémorielle spécifique consacrée notamment par la loi Gayssot, l'Etat français tend à instituer un régime d'exception juridique qui fissure l'universalité du droit et compartimente la citoyenneté. En différenciant la manière dont certaines atteintes visant des citoyens sont qualifiées et traitées, il contribue à instaurer une logique de séparation qui entre en contradiction avec le principe d'égalité devant la loi. Suite et fin