Depuis plusieurs années, une dynamique internationale s'accélère autour de la reconnaissance de l'esclavage et de la colonisation comme « crimes contre l'humanité ». Résolutions parlementaires, initiatives diplomatiques, déclarations d'organisations internationales : de l'Union européenne à l'Union africaine, en passant par les Nations unies, les prises de position se multiplient. À première vue, cette évolution semble relever d'un progrès moral incontestable. Mais derrière cette apparente évidence se dessine une question plus dérangeante : pourquoi cette reconnaissance s'impose-t-elle aujourd'hui, et au profit de quelles logiques politiques ? Le 25 mars, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté une résolution proclamant que « la traite des Africains réduits en esclavage et l'esclavage racialisé des Africains constituent les plus graves crimes contre l'humanité ». Adoptée par 123 voix pour, trois contre (Etats-Unis, Israël, Argentine) et 52 abstentions – dont celles du Royaume-Uni et des Etats membres de l'Union européenne –, cette résolution condamne une « injustice la plus inhumaine et la plus persistante commise contre l'humanité ». Une reconnaissance internationale apparemment consensuelle Pour sa part, le Parlement européen a déjà reconnu l'esclavage comme crime contre l'humanité, tandis que l'Union africaine a franchi un pas supplémentaire en qualifiant explicitement la colonisation elle-même de crime de cette nature. Ces initiatives convergentes témoignent d'un basculement : les systèmes historiques de domination ne sont plus seulement étudiés, ils sont juridiquement et politiquement requalifiés. Cependant, ces déclarations demeurent, pour l'essentiel, symboliques. Elles n'engagent ni transformation institutionnelle majeure, ni mécanisme contraignant à l'échelle internationale. Le droit international lui-même reste prudent : s'il permet de qualifier les actes liés à l'esclavage ou à la domination coloniale (déportations, persécutions, violences systématiques), il peine à appréhender ces systèmes dans leur globalité. Cette limite n'est pas seulement technique. Elle révèle que la qualification des crimes dépend aussi de rapports de force politiques, et non des seuls principes juridiques. C'est ici que se joue le cœur du problème. La focalisation sur l'esclavage et la colonisation présente une particularité essentielle : elle porte sur des systèmes abolis. Ce déplacement vers le passé permet une condamnation sans coût réel. Il autorise l'indignation sans transformation, la reconnaissance sans remise en cause de l'ordre social contemporain. Autrement dit, le passé est d'autant plus sévèrement jugé qu'il ne menace plus le présent. Le passé comme terrain sans risque Derrière l'intensification des discours sur les crimes historiques, une contradiction apparaît. Les acteurs qui appellent à condamner l'esclavage et la colonisation – à juste titre quant aux faits – sont souvent les mêmes qui cautionnent activement les structures d'exploitation et d'oppression économiques et gouvernementales contemporaines. Ce déplacement du regard est manifestement idéologique : l'indignation feinte se concentre sur des formes anciennes d'exploitation afin de sanctuariser les iniques rapports de domination capitalistes contemporains et les soustraire à toute critique et à toute remise en cause. Dans cette configuration, la dénonciation des crimes historiques fonctionne comme une opération morale consensuelle, précisément parce qu'elle contribue à préserver l'ordre social capitaliste présent. Les revendications de réparations occupent désormais une place centrale dans ces initiatives. Elles entendent convertir la reconnaissance en compensations sonnantes et trébuchantes, comme si l'ampleur des préjudices historiques et leur persistance pouvaient se solder en équivalents monétaires. Mais une question s'impose, implacable : à quoi bon réparer les crimes d'hier si c'est pour absoudre les mécanismes d'aujourd'hui qui, à une échelle industrielle, continuent de produire des désolations sociales et des carnages économiques plus vastes encore ? La réparation cesse alors d'être justice : elle devient l'alibi moral d'un ordre qui se perpétue. En l'absence de remise en cause du système capitaliste global, ces mécanismes demeureront cantonnés à des compensations ponctuelles, laissant intactes les dynamiques profondes de domination qu'ils prétendent corriger rétroactivement. La question essentielle demeure largement éludée : quelles sont les formes actuelles d'exploitation et de domination ? En évitant d'interroger les rapports sociaux contemporains – ceux qui organisent la production, la répartition des richesses et l'exercice du pouvoir – cette focalisation sur le passé fonctionne comme un écran : elle soustrait à toute critique les mécanismes de domination capitaliste à l'œuvre aujourd'hui. Le système économique actuel, fondé sur l'appropriation privée des richesses produites collectivement et sur des rapports de dépendance salariale, est ainsi largement épargné par ces réquisitoires. Une mémoire au service de la neutralisation politique À cet égard, les lois mémorielles adoptées par les Etats offrent une illustration nette de cette instrumentalisation. Proclamer tardivement la colonisation comme « crime », exiger excuses ou réparations, ne transforme rien : ni les rapports de production, ni les structures de domination. Une déclaration juridique ne restitue ni les terres, ni les vies, ni les moyens de production aux exploités d'aujourd'hui – travailleurs et paysans – ; elle met en scène une dignité nationale tout en laissant intact l'ordre social. Les réparations elles-mêmes relèvent d'une négociation entre Etats, c'est-à-dire entre bourgeoisies, et non d'une restitution aux exploités. Dans le même temps, cette mémoire officialisée remplit une fonction intérieure décisive : détourner les tensions sociales vers un ennemi extérieur, mobiliser le registre national, neutraliser la conflictualité de classe. Ce qui se présente comme justice historique apparaît alors pour ce qu'il est : un instrument politique, destiné à canaliser les colères et à pérenniser l'ordre existant. La mémoire ne doit pas être un sanctuaire où l'on se recueille, mais un scalpel pour disséquer le présent. Or tout se passe comme si elle était aujourd'hui mobilisée à rebours, non pour éclairer les mécanismes actuels de domination, mais pour en détourner l'analyse. On ne parle plus de transformer les rapports de production, mais, dans une posture religieuse fataliste, de « demander pardon » ou de « réparer ». Ainsi, la reconnaissance des crimes historiques fonctionne comme un mécanisme de neutralisation politique. En produisant un consensus moral autour de condamnations unanimement admises, elle détourne l'attention des rapports de classe contemporains. Elle permet de clore symboliquement le passé tout en stabilisant le présent par l'occultation des contradictions de classe qui structurent l'ensemble des pays du monde capitaliste. Ce qui apparaît comme un progrès moral peut alors aussi être lu comme une opération de dévoiement politique, voire de divertissement mémoriel : condamner hier pour ne pas avoir à transformer aujourd'hui, se remémorer les souffrances du passé pour ne pas devoir se soulever contre celles de notre époque. Il ne s'agit pas de nier ni de minimiser les crimes que furent l'esclavage et la colonisation. Leur reconnaissance est nécessaire. Mais cette reconnaissance ne peut tenir lieu de politique. Elle ne peut remplacer une analyse des formes actuelles de domination. Le véritable enjeu n'est pas seulement de qualifier les crimes du passé, mais de comprendre comment les logiques qui les ont rendus possibles se perpétuent aujourd'hui sous des formes renouvelées. À défaut, la mémoire cesse d'être un levier d'émancipation : elle devient un instrument de conservation de l'ordre existant. A suivre… Khider Mesloub Le plus frappant dans la situation actuelle n'est pas seulement la multiplication des résolutions sur l'esclavage et la colonisation, mais le contraste saisissant entre cette inflation mémorielle et le silence relatif qui entoure, encore aujourd'hui, les violences massives du présent. Contrairement à la résolution sur l'esclavage, l'Assemblée générale n'a adopté aucun texte affirmant de manière ferme qu'un génocide est en cours à Gaza. Elle a voté des résolutions appelant à des cessez-le-feu ou dénonçant des crimes de guerre – souvent neutralisées par les jeux de veto – mais le terme lui-même demeure suspendu, relégué à des débats juridiques sans fin. C'est là que la mémoire instrumentalisée prend tout son sens : l'institution donne l'illusion de la justice en poursuivant les fantômes du passé, tandis qu'elle demeure silencieuse face aux massacres du présent, visibles, contemporains, documentés en temps réel. Plus l'institution onusienne se révèle incapable d'agir sur le présent – guerres génocidaires, famines endémiques, destructions infrastructurelles –, plus elle multiplie les liturgies diplomatiques sur le passé. Ces votes mémoriels fonctionnent comme une diversion compassionnelle : une profusion de mots pour masquer l'absence éclatante d'actes. Ces votes ne sont pas seulement inutiles, ils sont utilitaires : ils entretiennent la fiction d'un monde régi par le droit et la morale. C'est une forme de courage rétrospectif : une énergie diplomatique déployée contre des adversaires disparus, une radicalité sans risque, un procès intenté à des mort. À l'inverse, face aux violences actuelles, domine une lâcheté immédiate : le droit devient soudain « complexe », les principes s'effacent derrière la Realpolitik, et les crimes en cours sont renvoyés à des condamnations indéfiniment différées. L'ONU se trouve ainsi dans une situation de faillite morale manifeste. D'un côté, elle proclame solennellement les crimes du passé ; de l'autre, ses propres agences alertent sans relâche sur les catastrophes en cours, sans que les structures politiques qui la composent ne soient capables d'imposer la moindre contrainte réelle. On condamne les chaînes esclavagistes d'hier pour mieux ignorer les bombes et les famines capitalistes d'aujourd'hui. Le droit devient alors une technique d'anesthésie : il fait croire à l'existence d'un recours là où ne s'imposent, en réalité, que les rapports de force. Le système exhume les cadavres de l'esclavage pour se racheter une virginité morale au moment même où il laisse se poursuivre des massacres génocidaires en direct. Une véritable nécrophilie politique : honorer les morts d'hier pour ne pas avoir à arrêter les tueurs d'aujourd'hui. L'esclavagisme moderne et le colonialisme ne constituent pas un « passé » : ils forment la matrice d'accumulation primitive inscrite dans le continuum du capitalisme. On ne peut condamner ces formes historiques de domination sans s'attaquer à leur principe générateur : le capitalisme lui-même, qui en perpétue aujourd'hui les logiques sous des formes renouvelées, socialement naturalisées et idéologiquement légitimées. Le présent occulté : un monde structuré par la destruction économique et militaire Pendant que l'on met en scène la justice des morts, l'ordre capitaliste actuel poursuit sans entrave son œuvre de massacres et de destructions. Outre les deux boucheries capitalistes (1914-1918 et 1939-1945), qui ont provoqué la mort de plus de 80 millions de personnes, le monde, depuis 1945, demeure structuré par des formes gigantesques de destruction : conflits armés innombrables, massacres de masse, déplacements forcés de populations, régimes de terreur, expansion continue des dépenses militaires, inégalités sociales abyssales, misère de masse, ravages écologiques à grande échelle. Autrement dit, l'histoire réelle du monde contemporain n'est pas celle d'une humanité sortie de la barbarie, mais celle d'un système qui a changé de formes sans renoncer à ses logiques profondes de domination et de destruction. Le capitalisme mondial contemporain ne se présente plus sous les traits juridiques de l'esclavagisme classique ni sous les formes administratives du colonialisme ancien. Mais il continue de produire, à l'échelle planétaire, des rapports d'assujettissement, de dépossession et de destruction massive. Les guerres périphériques, les économies de pillage, l'écrasement social des classes laborieuses, la mise en concurrence généralisée des travailleurs, l'extension indéfinie des dépenses d'armement, la soumission des Etats aux puissances financières, tout cela relève d'un ordre inhumain bien vivant, bien actuel, et nullement d'un passé révolu. Dès lors, l'insistance obsessionnelle sur la qualification des crimes historiques fonctionne comme une diversion. Elle permet de condamner des systèmes morts pour mieux épargner celui qui gouverne le présent. Elle offre aux élites politiques et institutionnelles l'opportunité de nous dévoyer vers une radicalité morale, afin de nous détourner de l'affrontement avec la violence structurelle du capitalisme réellement existant. Ce qui mérite d'être interrogé, ce n'est donc pas la reconnaissance des crimes historiques en elle-même, mais la fonction qu'on lui fait jouer. Car enfin, pourquoi tant d'ardeur à poursuivre symboliquement les négriers d'hier, et si peu d'empressement à désigner les exploiteurs et les génocidaires d'aujourd'hui ? Pourquoi tant de solennité pour condamner les servitudes abolies, et tant de pudeur dès qu'il s'agit d'analyser les servitudes salariales modernes, les guerres capitalistes, l'écrasement social imposé par les Etats au service du capital ? Le procédé est désormais lisible : on mobilise le passé comme tribunal moral bourgeois pour soustraire le présent au « procès de Nuremberg » que les peuples et les prolétaires doivent mener contre les puissants bien vivants. On exhume des crimes historiques réels, immenses, incontestables, mais on les enferme dans un musée juridique et mémoriel. Pendant ce temps, l'ordre capitaliste continue de tuer, mutiler, affamer, déplacer, surexploiter et détruire, tout en conservant le monopole du pouvoir politique. Les crimes sans procès : morts de faim et morts au travail À cette occultation des violences contemporaines s'ajoute une autre réalité macabre, plus accablante encore parce qu'elle est devenue presque invisible à force d'être permanente sous le règne du capitalisme mortifère : la faim de masse. Chaque jour, environ 25 000 personnes meurent de faim dans le monde, dont plus de 10 000 enfants. Cela représente près de 11 millions de morts par an, soit 110 millions par décennie. À l'échelle historique, peu de systèmes sociaux peuvent se prévaloir d'un tel holocauste annuel. Voilà un massacre sans camps, sans uniformes, sans déclaration de guerre, mais parfaitement compatible avec l'ordre capitaliste mondial. La faim de masse n'est pas un accident du système : elle en est l'un des produits réguliers, voire régulateurs. Or ces morts ne relèvent ni d'une fatalité naturelle ni d'un manque global de richesses ou de moyens techniques. Elles surviennent dans un monde hautement développé capable de produire largement de quoi nourrir l'humanité entière. Elles sont donc le produit d'un ordre économique capitaliste fondé non sur la satisfaction des besoins humains, mais sur la solvabilité, le profit et la marchandise. En d'autres termes, ce n'est pas l'absence de nourriture qui tue, mais l'organisation sociale qui subordonne l'accès à la nourriture aux lois du capital. Dans ces conditions, la véritable obscénité politique ne réside pas seulement dans l'oubli des crimes passés, mais dans l'indulgence accordée au système capitaliste génocidaire présent. Car enfin, quel sens y a-t-il à condamner avec emphase les formes anciennes de servitude tout en tolérant un ordre social qui laisse mourir de faim, année après année, des millions d'êtres humains, dont des centaines de milliers d'enfants ? À côté de la faim, une autre réalité tout aussi macabre traverse le monde contemporain : la mortalité liée au travail. Sous le règne du capitalisme industrialisé, chaque année près de deux millions de travailleurs meurent du fait de leur activité professionnelle. Cela représente environ 20 millions de morts par décennie. Une hécatombe silencieuse, sans procès, sans mémoire officielle, sans qualification de crime contre l'humanité. Ces morts ne relèvent pas d'événements exceptionnels, mais d'un fonctionnement ordinaire du système productif capitaliste : accidents industriels, conditions de travail dangereuses, exposition à des substances toxiques, épuisement physique et psychique. Elles sont le produit d'une organisation du travail où la rentabilité prime sur la sécurité, où la protection des travailleurs est subordonnée aux impératifs économiques. Ce qui frappe ici, ce n'est pas seulement l'ampleur de la mortalité, mais son invisibilité. Contrairement aux crimes spectaculaires du passé, ces morts du capitalisme ne donnent lieu ni à des condamnations solennelles, ni à des qualifications juridiques globales, ni à des campagnes internationales de reconnaissance. Elles sont dispersées, banalisées, intégrées au fonctionnement normal de l'économie. Ces morts ne relèvent pas de l'exception : elles sont la norme d'un système qui tue sans jamais être jugé. Tant que la mémoire condamnera les crimes d'hier pour absoudre ceux d'aujourd'hui, elle ne sera pas justice, mais complicité organisée avec l'ordre existant.