En France, le racisme peut être appréhendé comme une pathologie sociale spécifique, que l'on pourrait, par analogie psychiatrique, qualifier de trouble obsessionnel compulsif (TOC) à caractère pigmentaire, cultuel et patronymique (1). Cette qualification ne relève pas d'un effet de style gratuit : elle permet de rendre intelligible la régularité, la répétitivité et surtout l'automaticité des réactions racistes observables dans un grand nombre de situations ordinaires. Car ce racisme ne se manifeste pas d'abord comme une opinion explicitement formulée ou comme une idéologie systématisée puisqu'il transcende les obédiences politiques et les catégories sociales ; il se donne à voir sous la forme de séquences pathologiques comportementales, déclenchées par des stimuli précis et immédiatement identifiables. Ces stimuli sont connus : une pigmentation de peau perçue comme non blanche, des signes d'appartenance religieuse associés à l'islam, ou encore, dans des contextes administratifs où l'interaction est médiatisée par l'écrit, la présence d'un patronyme à consonance arabe. À partir de ces éléments, un mécanisme compulsif s'enclenche, dont la rapidité d'exécution exclut toute médiation réflexive. Le racisme ordinaire comme automatisme pathologique collectif Le mécanisme est simple et surtout observable. Il suffit d'un déclencheur. Une personne apparaît, perçue comme basanée ou noire. Une femme voilée entrevue sur le trottoir. Un prénom est prononcé. Un nom est lu sur un dossier. Et immédiatement, quelque chose se produit. Ce n'est pas une réflexion. Ce n'est pas un jugement construit. C'est une réaction compulsive, une perception déjà orientée, saturée de significations préalablement incorporées. Dans la rue, cela se traduit par des gestes infimes mais révélateurs : une femme serre son sac un peu plus fort en croisant un jeune homme perçu comme arabe ; un passant change légèrement de trajectoire, sans même s'en rendre compte ; un regard s'attarde, non par curiosité, mais par vigilance suspicieuse. Rien n'est dit, mais tout est déjà là. Dans les transports, la scène se répète. Une place reste vide à côté d'une personne pourtant comme les autres, dont la seule différence visible tient à sa pigmentation légèrement basanée. Les regards l'évitent, ou au contraire le scrutent avec insistance, comme pour lui rappeler sa place : celle de l'indésirable. Un contrôle s'effectue, et certains profils sont sollicités plus rapidement que d'autres, comme si le choix relevait de l'évidence. Dans les commerces, le mécanisme prend une autre forme. Un client est talonné, épié, parfois même discrètement accompagné entre les rayons. Le vendeur devient soudain attentif, non pour conseiller, mais pour surveiller. Le doute précède tout acte. Dans les administrations, la réaction devient plus structurée. Un dossier portant un nom à consonance arabe appelle d'emblée davantage de vérifications. On exige un document supplémentaire, puis un autre. Là où les requérants aux noms français passent sans obstacle, ceux aux noms à consonance arabe doivent prouver davantage, expliquer plus longuement, justifier ce qui, pour les premiers, va de soi. Dans le monde du travail, le déclencheur opère en amont même de la rencontre. Un CV est écarté à la simple lecture d'un nom. Ou bien retenu, mais avec réserve. À compétences égales, le doute s'installe, discret mais décisif. L'entretien, s'il a lieu, commence déjà sous suspicion : le couperet discriminatoire s'abat systématiquement sur le demandeur d'emploi. La fabrication médiatique et institutionnelle du réflexe raciste Dans les médias, ce mécanisme ne se contente pas de se reproduire : il se fabrique. Les médias agissent comme des agents de maintenance de ce TOC. En associant systématiquement des visages arabes ou musulmans à la criminalité ou au problème social, ils installent un réflexe raciste chez le spectateur. Le doute disparaît : la présomption d'indésirabilité devient la règle. Ce qui se répète à l'écran se prolonge dans la vie réelle. L'information n'est pas racontée de la même manière selon les personnes qu'elle concerne. Lorsqu'un fait implique un individu perçu comme arabe ou musulman, les mêmes éléments surgissent aussitôt : l'origine, la religion, le quartier sont mis en avant, martelés. Et très vite, une bascule s'opère : l'individu est traité comme s'il était déjà coupable, la présomption s'inverse. À l'inverse, lorsque les faits impliquent des individus perçus comme français ou blancs, ces éléments disparaissent, comme s'ils n'avaient aucune importance. Ce traitement à géométrie variable installe des réflexes : à force d'exposition, le regard s'habitue, anticipe, réagit avant même de comprendre. Comme un patient atteint de TOC répète des rituels pour apaiser son angoisse, la société française reproduit des gestes d'exclusion – serrer son sac, écarter un CV – et reconduit ainsi, sans même s'en rendre compte, l'ordre ségrégationniste hérité et intériorisé. Comme dans un TOC, tout repose sur la répétition. Face aux mêmes signes, les mêmes réactions compulsives se reproduisent. Perception, crispation, mise à distance. Toujours la même séquence, rejouée sans réflexion, comme un automatisme social. Mais cet automatisme raciste n'a rien de spontané : il obéit à une logique, celle d'un racisme qui ne se dit plus, mais agit en réflexes moteurs et cognitifs irrépressibles. Le racisme ne décrit pas le réel : il le produit. En France, il ne relève pas seulement de dérapages individuels, mais d'un dispositif incorporé qui transforme des rapports sociaux hérités – coloniaux, postcoloniaux – en évidences naturelles. Il consiste à les inscrire dans la « race », fiction biologique mobilisée pour légitimer et pérenniser la domination. La race n'explique rien : elle justifie après coup des inégalités déjà là. Le racisme ne part pas de différences ; il les fabrique comme essence. Ainsi, certains corps, certains noms, certains signes déclenchent immédiatement une réaction : ils sont perçus comme étrangers, suspects, à distance. Ce réflexe n'a rien d'accidentel. Il repose sur une mécanique ancienne qui fixe les individus dans ce qu'ils sont supposés être, comme si leur place était déjà écrite : celle d'une infériorité congénitale. Ce qui se donne comme automatisme n'est donc pas une dérive : c'est le fonctionnement ordinaire d'un regard formé à classer, hiérarchiser, tenir à l'écart. La race n'existe pas, mais elle agit. Autrement dit, le racisme se reconfigure sans cesse pour se maintenir : couleur de peau, religion, patronyme. Hier, la figure du juif en constituait le point de fixation obsessionnelle ; aujourd'hui, celle du Maghrébin polarise à son tour l'attention paranoïaque. Un automatisme raciste hérité, banalisé, jamais interrogé C'est précisément cette normalisation qui en assure la persistance. Et pourtant, ce mécanisme tient parce qu'il est à la fois banalisé et nié. Il n'a pas de couleur politique. Il ne se limite ni à un camp ni à une idéologie. Il traverse tous les discours, y compris les plus vertueux. Ce racisme compulsif n'est pas l'apanage de figures caricaturales ou revendiquées : il se loge au cœur des comportements ordinaires, chez des individus qui se pensent ouverts, tolérants, parfois même engagés contre les discriminations. Chacun se croit indemne, chacun se pense du bon côté. Les gestes sont trop infimes pour être reconnus, les écarts trop discrets pour être assumés. On parle de prudence, d'intuition, d'expérience. On invoque le contexte, les circonstances, parfois même des justifications rationnelles. Mais jamais le réflexe raciste lui-même. Ce rejet opère d'autant plus efficacement qu'il ne se dit pas : il agit sans se nommer. Le racisme ne se présente jamais comme tel : il se justifie, se masque, se pare d'évidences. Et parce qu'il s'impose avant même que la relation humaine n'ait commencé, ce n'est plus la personne qui est vue, mais le signe qu'on lui attribue. Il faut dire que ce réflexe raciste ne surgit pas de nulle part. Il s'inscrit dans une histoire longue, dans une mémoire sociale profondément incorporée. Il se nourrit d'un environnement constant, où images, récits et associations finissent par s'imposer comme des évidences. Une certaine France s'est construite durant des siècles sur des rapports de domination – esclavagistes, coloniaux, suprémacistes – qui ont produit des catégories, des représentations, des manières de voir et de classer les êtres humains, encore prégnantes aujourd'hui. Ces schémas discriminatifs n'ont pas disparu avec les transformations politiques ou juridiques : ils se sont déplacés, diffusés, banalisés. On n'efface pas des siècles de structuration suprémaciste par simple décret moral. Ce qui a été appris, transmis, naturalisé au fil du temps continue d'opérer, souvent à bas bruit, dans les réflexes les plus ordinaires. Et c'est précisément parce que ces mécanismes racistes paraissent aujourd'hui évidents, presque invisibles, qu'ils échappent à la critique. Car ce qui n'est ni reconnu ni interrogé se répète indéfiniment, avec la tranquillité de ceux qui n'ont jamais le sentiment d'avoir commis une faute morale. Pour conclure. On savait déjà que la France figurait parmi les premiers consommateurs de psychotropes au monde, à observer la quantité d'antidépresseurs et d'anxiolytiques ingérés quotidiennement par nombre de personnes pour contenir leurs propres démons intérieurs. On découvre aujourd'hui la nature de certains de ces démons. Ils prennent une forme bien identifiable : une obsession, une fixation, une réaction immédiate à certains signes extérieurs jugés indésirables. Une personne voilée, un visage basané, un nom arabe, et la mécanique déréglée s'enclenche. Sans réflexion. Sans recul. Comme un TOC. Ainsi, ce que l'on croyait être des troubles intimes révèle une autre dimension : une forme de dérèglement collectif que l'on pourrait qualifier de névrose raciste. Un racisme névrotique qui ne s'énonce pas toujours, mais qui s'active, se répète, se rejoue comme une mécanique mentale détraquée. Toujours les mêmes déclencheurs, toujours les mêmes réactions, toujours les mêmes mises à distance. Ce n'est ni une exception ni un accident. C'est devenu une disposition : le symptôme d'un esprit déréglé, celui d'une France toc-toc. Khider Mesloub (1). Le trouble obsessionnel compulsif (TOC) est un trouble caractérisé par des pensées intrusives (obsessions) qui provoquent des comportements répétitifs (compulsions) que la personne se sent obligée d'accomplir. La majorité des comportements obsessionnels compulsifs sont liés à des peurs irrationnelles concernant le danger ou le risque pour soi-même ou pour son entourage. Ces peurs induisent chez le patient des obsessions, des pensées ou des images récurrentes, non désirées et très anxiogènes.