La récurrence du mot schizophrénie dans le texte ne doit pas nous surprendre lorsque nous savons que nous sommes dans un univers d'anomalies dans le comportement des individus mis en scène : «Dingue de la vie, de moi, de l'autre, j'en suis devenu schizo. Malgré cela, l'inspiration est toujours au rendez-vous. Avec des mots en gros lots. Pour dresser le tableau de mon intérieur en mille morceaux». Cet extrait mis en tête du texte semble avoir été choisi pour donner la clé d'un style hors du commun. Et depuis, cette étonnante introduction, on assiste à une alternance de passages de longueur et de formes variables qui font sortir des sentiers battus. Une œuvre inclassable dans un style poétique Elle peut rappeler la poésie de Mallarmé ou celle de Baudelaire sans les poèmes classiques aux vers mesurés. Et si, parfois, il n'y a point de ponctuation, cela ne doit pas nous surprendre, les vrais poètes, ceux qui ont opté pour les vers libres, ayant été les premiers à avoir transgressé les règles du langage, comme l'absence de ponctuation chez les surréalistes : Aragon, Breton, Eulard. Cette poésie consacrée à la condition humaine d'aujourd'hui est faite de tout : de joie, de tristesse, d'événements imprévisibles, de comportements extravagants. Les hommes sont à l'image du changement des couleurs ; ils passent, parfois, même sans transition du noir, au blanc, puis au rose et au gris, dans la même journée. Ce style esthétique se sert de tous les supports, y compris la lettre qui en subit les transformations, alors qu'on sait qu'elle est à dominantes conatives référentielles, expressives: «Seriez-vous en mesure d'enrichir mon esprit en vocabulaire raffiné et de m'inculquer le savoir parler avec l'art et la manière afin que je puisse m'exprimer et dire en Molière et en Baudelaire ?» (Lettres ouvertes aux poètes). Lorsqu'on lit ce livre, qui touche à une diversité des genres littéraires, on va de surprise en surprise «Brin encore saint d'un certain moi bien incertain ! », passage choisi pour rappeler les pensées de Pascal. Ce passage est tout le contraire de celui qui commence par : «Demande d'un émissaire de paix et d'amitié», formule de début de rapport administratif parmi d'autres. La particularité de ce livre est sa non-linéarité qui autorise une lecture discontinue tout en excitant la curiosité et l'envie d'aller en profondeur à chaque texte. C'est de la poésie d'actualité émanant d'une jeunesse farfelue mais qui cherche à se rendre enrichissante et utile, sous le prétexte que la poésie classique n'intéresse plus personne. L'auteur nous fait rentrer, même sans y avoir été préparés, dans l'univers des psychanalystes que vous prenez, malgré vous en sympathie. Les textes s'étalent comme des chapelets, mais qui ne nous font pas perdre de vue l'aspect psychologique qui en est leur raison d'être. En lisant, nous nous sentons presque frustres les passage ne nous donnant pas la fin d'un raisonnement ou nous laissant le soin d'imaginer une suite possible. Nous sommes tenus en haleine entre le Moi social et le Moi intérieur d'un personnage réel ou virtuel. Il dit «je» répété à l'infini pour s'adresser à un acteur désigné en sous entendu, peut être pris comme témoin : «Sans réflexion préalable, vu par l'inconscient, l'évident raconté autrement.» Injonctions, enseignement, souvenirs interposés Il s'agit de textes prescriptifs destinés à ceux qui n'ont pas l'expérience de la vie psychologique ou qui ont subi de graves revers par méconnaissance des problèmes inhérents à la nature humaine. Jugez-en par cet exemple pour être convaincu : «Ne te laisse pas engloutir/Si tu veux que ça vive / A un souriant devenir/ Censure ta vie / Donne à la vie des sourires / Même si elle te fait vivre le pire / Elle te donnera à un moment ou à un autre / De quoi éclaircir / Construire et te reconstruire.» Le livre de Moussaoui est une vraie galère qui fait parcourir des labyrinthes représentant les recoins du cœur de l'homme, de la société dont il connaît la structure et le mode de fonctionnement. Est-ce là une écriture pleine d'allusions à un monde qui déçoit en totalité, qui ne reconnaît pas ses occupants, qui rejette pour de multiples prétextes ; ils nous abandonnent sans repères / Dans un monde où se cultivent logiques suicidaires / Mère nature est la proie du développement incendiaire / Economie délétère, crise financière, et famine héréditaire. Ce que nous remarquons aussi, c'est le thème récurrent de la nostalgie d'un temps, d'occasions ratées : «Moi et elle/Duo relationnel en fusionnel/Les jours passent/Le vide se tasse/Mes démons s'agacent et se cassent.» Puis, comme à l'heure d'un bilan que chacun fait au soir de sa vie, on fait un examen de conscience de la même manière que celui que l'ont fait la nuit au lit lorsqu'on fait parler dans la plus grande intimité, son Moi intérieur, pour faire le bilan de la journée et repenser le lendemain. Boumediene Abed Dires d'un délire, dans la peau d'un fou de carnation schizo, Ed Baudelaire, 83 pages, 2010