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«L'inexplication» ou la solitude du lecteur analogique
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 13 - 03 - 2010

C'est la tendance du «qu'est-ce qui se passe au juste ?» dans la bouche grande ouverte du peuple. Car, au fond, on ne sait plus. Cela se ressent dans les cafés maures où l'analyse populaire s'est épuisée en poudre, dans les journaux où ce sont les opinions qui tentent de remplacer les précisions et dans les yeux de chacun quand chacun revient chez lui, le soir, avec la même nationalité non améliorée. D'abord les faits (et encore!) : 1° - Sonatrach est accusée d'avoir volé Sonatrach. 2° - Bouteflika a été accusé d'avoir été mort, puis son frère, puis son autre frère, puis ils se sont montrés tous les trois à l'ENTV pour nous renvoyer le ballon et les condoléances. 3° - L'autoroute Est-Ouest s'est révélée plus longue qu'on ne le croyait: elle va de l'est à l'ouest en passant par la Chine, la Suisse, un intermédiaire français, un SG de ministère, quelques inculpés, un bureau de surfacturation, avant de continuer son chemin, vers l'ouest. 4° - Des enquêtes ont été ouvertes un peu partout où il y avait un trottoir, un bureau d'études, un marché public, de l'argent et des appels d'offres, puis plus rien, comme à l'époque de l'assassinat de Abane Ramdane. 4°- Tounsi a été tué dans son bureau puis le présumé assassin est allé rejoindre le club très fermé des présumés assassins de Boudiaf, Hachani, Medeghri… etc. Avec le même acte «solitaire», la même «inexplication», la même promesse d'enquête psychanalytique et le même échange d'amabilités entre la famille du défunt et les pouvoirs du Pouvoir. 5° - Rien n'a changé mais rien n'est pareil, comme lorsqu'on fait une sieste tardive. En conclusion, peuple, journaux, chancelleries, analystes assis et observateurs du Sahel, se sont donc posés la même question: «Qu'est-ce qui se passe au juste?». D'où ces deux réponses, faute de réponse: tous ces faits sont liés mais on ne sait pas comment ni par qui; tous ces faits sont isolés, comme le peuple, son régime, les acteurs et l'Algérie. Du point de vue de l'intuition primaire, on sait que le pays est amateur de dominos, que rien n'est gratuit (sauf l'enrichissement), que tout est lié, de Oujda à Ghardimaou, d'Alger au Sahel, de Hassi Messaoud à la pomme de terre et des grèves cycliques à la difficulté de désigner le successeur de Tounsi. On sait que notre régime est secret, morne, discret quant à ses modes de reproduction, peu bavard sur la vérité mais intarissable sur les discours, on sait que le Pouvoir n'a pas une seule tête, qu'il porte en lui-même sa propre opposition interne, qu'il ne veut plus de lui-même mais ne veut pas de quelqu'un d'autre que lui-même, que Saïd ne sera pas le prochain Bouteflika et que le pays n'a pas de but que de s'approprier le pays et que donc, il y a une explication unique à ce qui se passe. Mais on sait aussi que l'ENTV ne nous dit pas la vérité, que les journaux sont comme nous, mortels et myopes, que l'explication tropicale de l'armée contre la démocratie est une caricature pour journalistes étrangers et que la thèse des «Services» contre la Présidence est un film algérien de fiction qui commence par la phrase connue de «Toute ressemblance avec des personnes vivantes est une pure coïncidence». C'est dire donc qu'on est dans le noir. Total.
Un parfait polar autoreverse: le couteau peut n'être qu'un haut-parleur vantard et que le crime peut se révéler être une caresse ou une étreinte mal interprétée. Une sorte de roman policier où c'est le premier policier qui est assassiné, par personne, avec une balle mais sans gâchette, pendant que tout le peuple a un alibi (il regardait un match), une présidence qui regardait Zidane, et un couteau de cuisine qui a prouvé qu'il découpait des pommes de terre à l'heure des faits. D'ailleurs, c'est même un roman policier qui ne va rien dire aux policiers: un meurtre a été commis mais personne n'est mort, tout le monde est allé à l'enterrement, mais c'est l'homme chargé de l'oraison funèbre qui est mort en prononçant le dernier mot. D'ailleurs, c'est un roman tout court. Personne ne l'a écrit officiellement mais il est disponible partout: on peut le lire, le finir soi-même, le jeter, chercher son auteur, en accuser Poutakhine. «Qu'est ce qui se passe au juste?» interroge le premier personnage de ce récit. Personne ne répond. Lire un roman est un acte solitaire destiné à remplacer la solitude par un acte de lecture.

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