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Science et points de vue
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 24 - 10 - 2019

Le 51e prix de la Banque de Suède à la mémoire d'Alfred Nobel - ou Nobel d'économie - a été attribué, lundi 14 octobre, à la Franco-Américaine Esther Duflo et aux Américains Abhijit Banerjee et Michael Kremer pour leurs travaux sur la réduction de la pauvreté dans le monde. Le prix récompense une méthode d'évaluation d'impact par assignation aléatoire qu'on appelle aussi méthode randomisée, une adaptation des méthodes d'essais cliniques avec lesquelles on évalue l'impact des médicaments ou de nouvelles molécules. L'évaluation randomisée permet de s'assurer que la seule différence entre un groupe qui bénéficie d'un programme et un autre qui n'en bénéficie pas, c'est le programme et rien d'autre [1].
Le principal reproche fait à cette démarche expérimentale est que ses leçons ne sont pas généralisables. « Esther Duflo explique que, pour gagner en pertinence, les expérimentations qu'elle organise sont coconstruites avec les acteurs de terrain (pouvoirs publics, ONG, etc.). Ce faisant, elles ne sont pas seulement scientifiques, elles deviennent également sociales. Mais ce qu'elles gagnent en pertinence sur le terrain, elles le perdent en généralité, comme le rappelle Andrew Deacon, « prix Nobel d'économie » 2015 »[2].
C'est ce point de vue général qu'on peut appeler le point de vue hégémon. Car pourquoi vouloir généraliser, plutôt que d'apporter des solutions concrètes, donc toujours locales, aux problèmes sociaux et économiques ? Pourquoi discréditer des expériences locales qui marchent sous prétexte qu'elles ne sont pas généralisables ? Plus précisément, pourquoi sous-entendre qu'elles ne peuvent pas être utilisées ailleurs sous prétexte qu'elles ne peuvent pas l'être partout ? Pourquoi vouloir produire une théorie générale, applicable en tous lieux et toutes circonstances, et cela d'un point de vue central ? Pourquoi refuse-t-on de voir qu'une démarche comparative fructueuse, faisant circuler les expériences concrètes, peut-être suffisante ? La réponse la plus probable est qu'elle n'est pas fructueuse pour tous. On entrevoit ceux qui peuvent y perdre et renoncer à leur piédestal.
L'enjeu oppose en fait une démarche qui soumet la théorie à l'expérience à une autre qui soumettrait l'expérience à la théorie. C'est parce qu'en vérité il ne s'agit pas de dire le monde comme il est, comme il veut être dans sa diversité, mais comme il doit être du point de vue d'un centre. Dans les sciences physiques anciennes, la croyance vérifiée en l'existence de lois qui le gouvernent nous le donne tel qu'il est ... soumis à des lois générales. De ce point de vue, si nous ne l'avons pas créé nous-mêmes, nous pouvons quand même en disposer jusqu'au point de pouvoir le transformer. Ce n'est plus très vrai depuis la thermodynamique, la physique quantique surtout. Le monde ne se donne plus tel qu'il est ... qu'en partie. Nous ne pouvons plus le tenir d'un seul tenant, nous ne pouvons plus intervenir sur lui que localement. Globalement, il nous échappe. Il ne se donne plus tout entier, nous ne sommes plus au-dessus le tenant d'un bout à l'autre, mais dedans. Il nous faut maintenant pouvoir voyager d'une partie à une autre. Certains savants rêvent toujours d'unifier la science et le monde physiques, mais la science n'a plus besoin de l'être pour avancer et sa productivité ne s'en porte pas moins bien. C'est la fertilité d'une croyance, celle que l'Homme pourrait remplacer Dieu, s'abstraire du monde, la Science prendre la place de la Religion, qui est épuisée. Quand on se plaint d'une trop grande spécialisation qui s'accompagne d'une perte du point de vue global, cela traduit parfois le sentiment d'une chute du point de vue surplombant au point de vue partiel, et parfois le difficile effort qu'il faut maintenant accomplir pour voyager d'une expérience scientifique à une autre avec de nouveaux « véhicules ». Plus de synthèse générale possible, plus de lois générales pour tenir le tout, plus de point de vue divin surplombant, il faut maintenant construire des passerelles et de nouveaux véhicules pour voyager entre les parties.
Pourquoi donc les sciences sociales et leur reine l'économie, s'en tiendraient-elles encore au paradigme mécaniste qui ne porte plus la dynamique des sciences physiques ? Pourquoi les économistes restent-ils attachés à un modèle mécanique de l'économie, rêvent-ils encore de théorie générale ? Notre réponse est la suivante : parce que les économistes en maître voudraient pouvoir se soumettre les économistes et les institutions de toute la planète. Voilà pourquoi ils craignent les expérimentations locales, les coopérations entre les agents économiques et les chercheurs. Ils redoutent que la science sociale ne se transforme en savoir social expérimental où les expérimentateurs seraient tout à la fois expérimentateurs et expérimentés. Les chercheurs ne seraient plus les conseillers d'un empire ou d'une gouvernance mondiale rêvée, une partie subordonnée de la classe dominante, mais des agents parmi d'autres qui font que des expériences se mettent au clair et se transmettent d'une partie du monde à une autre. Des expériences sans asymétrie de pouvoir entre conception et exécution, où ceux qui conçoivent et ceux qui mettent en œuvre coopèrent dans la conception et la réalisation, s'échangent les positions. C'est pourquoi il vaut mieux parler de savoirs économiques plutôt que de science économique[3], ce qui ne retire rien à la « scientificité » de la démarche. Elle reste soumise à un examen argumenté, à une vérification. Il ne faut donc plus opposer savoir et croyance. La science n'est plus qu'une croyance partagée à un moment donné par la communauté scientifique (Thomas Kuhn), qu'une croyance vérifiée (la science) ou justifiée (autres croyances qui guident fructueusement l'action) (les pragmatistes Charles S. Peirce, William James, John Dewey etc.). On n'opposera plus science et croyance, comme le fait le rationalisme universaliste qui a chassé un clergé (religieux, fraction de la noblesse, cadets sans héritage) pour en établir un autre (une aristocratie scientifique). On distinguera entre des croyances qualifiées, croyance vérifiée ou non, justifiée ou non, vivante ou morte, comme le fait le pragmatisme (pragmaticisme) américain.
La Religion a été détrônée par la Science, mais non pas les religions. Les guerriers, les marchands et les savants à leur suite, se sont détachés des religions d'Etat avec l'effondrement des croyances sociales qui les supportaient en même temps qu'ils mettaient en place une nouvelle religion d'Etat. Les classes dominantes ont conservé grâce à la Science, nouvelle religion d'Etat, une structure de classes qui leur soumet la société. L'aristocratie scientifique qui peuple les grandes revues scientifiques internationales constitue le nouveau clergé. La Science n'est pas entrée en démocratie (Bruno Latour, 1999). Les continents de la Science et de l'Economie n'en font pas partie.
J'aimerai relever ici que la religion musulmane dans son essence n'est pas une religion d'Etat. Au départ, c'est en s'étendant au monde, en s'emparant du modèle impérial qu'elle l'est devenue. Avec les constructions nationales, les Etats ne pouvaient pas faire sans les croyances, ils se sont fabriqués des « clergés ». L'Etat islamique n'est pas le credo de l'islam, il est le credo d'un islam soumis à l'impérium et aux constructions étatiques importées/imposées. La responsabilité sociale n'est pas invoquée dans le Livre saint au titre d'une Eglise ou d'un Etat, mais d'individus en mesure d'agir sur le monde. Le nom de Dieu n'est pas associé à un monarque de droit divin. Il faut prendre au sérieux les faits que le prophète n'a pas laissé de successeurs ni d'héritiers ; que les compagnons du prophète (bénédiction et salut sur lui) ne se sont pas attachés à se séparer de la société en corps indépendant pour survivre à la mort du prophète. Leur déni ne fait que compliquer les choses. On peut ensuite relever que l'Eglise chrétienne n'a pas pu conserver son unité, que sa transcendance n'a pas pu subsumer la diversité des points de vue humains et des expériences religieuses. Ce sont les désirs de domination, d'hégémonie, qui font se combattre les croyances - points de vue sur la vie et le monde, qui veulent soumettre les religions à une seule, les savoirs à un seul. Ils et elles auraient autrement, en bien et en mal, chacun et chacune à apprendre les unes des autres.
Dans nos traditions, le modèle de la cité mozabite ou du village berbère sont de bons exemples : la religion, le droit dans ses différentes formes, écrites ou non écrites, formelles ou informelles, n'ont pas eu besoin de la contrainte étatique pour exister. Les croyances sociales, l'idée de justice, qui sont au fondement du droit n'ont besoin pour exister que latéralement d'une contrainte extérieure, elles n'ont pas besoin de créer une classe de guerriers pour se donner une loi et un ordre social. C'est la guerre qui crée les guerriers, une croyance idéologique qui les surimpose[4] et non point le droit, le fonctionnement régulier d'une société.
Les savants nostalgiques d'empire et les classes dominantes rêvent de théories qui leur donneraient les « lois » du monde ; des lois qu'ils n'hériteraient plus de Dieu[5], mais d'une science qui domine le monde et le soumettrait à leurs convoitises. Mais le monde commence à faire discordance, leur compétition aveugle et leur abstraction les en séparent toujours davantage. Il s'en va de son propre mouvement, d'un mouvement lourd de menaces pour l'espèce humaine. Une nouvelle révolution copernicienne est en cours. Mais qui sait si l'état du monde lui permettra d'éclore et de fructifier, s'il ne sera pas trop tard.
Notes
[1] Ici un compte-rendu accessible in https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/esther-duflo-ou-leconomie-en-lutte-contre-la-pauvrete-1139901 et ici sa conférence inaugurale au Collège de France : Expérience, science et lutte contre la pauvreté. https://www.college-de-france.fr/media/esther-duflo/UPL35719_duflo_res0809.pdf
[2] L'économie, une science expérimentale ? https://www.alternatives-economiques.fr/leconomie-une-science-experimentale/00012312
[3] Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, définit la science économique comme un savoir à intention scientifique. https://www.youtube.com/watch?v=ZMZFJz2u6fk
[4] L'idéologie trifonctionnelle européenne (G. Duby, G. Dumézil) est un exemple paradigmatique.
[5] Brièvement résumée, la croyance sur laquelle ont reposé les premières révolutions scientifiques peut être formulée ainsi : Dieu s'est retiré du monde en le confiant à des lois en nombre limité pour que les hommes puissent en devenir les maîtres et possesseurs. C'est une telle croyance que l'on peut retrouver chez Descartes et Newton, dans le mythe d'une domination, possession humaine de la nature.


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