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Carnet politique 4
Publié dans El Watan le 23 - 06 - 2017


Samedi
Ça démarre par un hashtag haineux sur twitter qui se propage via les supporters et les opposants, nourrissant la viralité de cet appel pour «chasser les Africains d'Algérie».

Un hebdomadaire explique en une que «l'invasion des réfugiés subsahariens» est un «plan franco-sioniste» pour déstabiliser l'Algérie, mais grâce à la «puissance» des services de sécurité, nous avons évité ce plan machiavélique. C'est comme ça qu'ils veulent obtenir de la pub ANEP ? Passons. Les réactions sur les réseaux sociaux sont intéressantes dans le sens où nous nous auto-essentialisons, au-delà des bonnes volontés (majoritaires) contre les dérives racistes et débiles de certains.
Auto-essentialiser dans le sens où on crée des postures sur-interprétées pour parler du racisme (un phénomène complexe, à étudier) pour régler d'autres comptes. Car, en y pensant calmement, est-ce que cela reflète une tendance lourde dans notre société ? Dans les années 1970, rappelle un ami, les Israéliens avaient beaucoup travaillé sur la propagande de l'Arabe raciste contre les Noirs, «c'est normal, les Arabes étaient les premiers esclavagistes», disaient leurs messages, manière de se dédouaner du caractère raciste de l'Etat hébreu.
En fait, chaque époque emploie ce crime, le racisme, à son escient : nous devons faire attention à expliquer et traiter le phénomène au-delà des surenchères des médias haineux et des réseaux sociaux qui amplifient la donne et grossissent les traits. La vraie question est comment notre environnement actuel (médiatique, culturel, social, politique, etc.) permet la viralité de tels propos haineux. Où se situe la brèche par laquelle la bête immonde s'infiltre ?.
Dimanche
Terrible est l'aveu de Zouaoui Benhamadi, président de l'Autorité de régulation de l'audiovisuel, qui explique qu'il ne peut rien réguler et que toutes les chaînes privées sont «illégales». Illégales, vous avez bien lu, comme une entité clandestine ! Ah bon ? Certaines de ces télés sont devenues le porte-parole du régime, diffusant les infos officielles avant même l'APS, défendant les barons officiels mieux que leurs propres enfants, tuant père et mère pour servir les maîtres du moment.
Ces télés-là sont «illégales» ? Donc, déduction : les «institutions» qui utilisent ces canaux sont dans l'illégalité ? On ne va pas s'émouvoir dans un pays où les repères sont aussi malmenés qu'un non-jeûneur par nos braves forces de sécurité. Que nous dit cette distorsion incroyable des règles de gestion d'un Etat ? Que la gouvernance chez nous est une improvisation qui porte en elle les germes de la catastrophe. Les autorités refusent la création de médias indépendants, les combattent quand ils existent, mais se trouvent obligées de cohabiter, puis à chouchouter des médias hybrides budgétivores, parce que ses barons en ont besoin, pour un terme.
Le reste ? C'est de la pub et des générations de magnifiques «journalistes» ! L'informel est le véritable pouvoir en Algérie. Qu'on se le dise une fois pour toutes.
Lundi
Choc et consternation. Karoui Serhane, enseignant à l'université Djilali Bounaama de Khemis Miliana (Aïn Defla), est retrouvé assassiné à coups de marteau près de Tipasa. Explosion de colère sur les réseaux sociaux, où universitaires et activistes accusent la violence banalisée dans les facs, la déperdition des valeurs, le catastrophique collapse des domaines du savoir en Algérie. Tous ont raison, mais là aussi, on réagit avec cette violence (légitime) à cause de l'absence d'un Etat de droit, d'une gouvernance juste et efficace, alors que les facs, les lycées, les collèges, les écoles sont de simples garderies pour nos éclairés responsables (si conscients de cela qu'ils envoient leurs enfants s'instruire ailleurs). Dans cette situation de déliquescence généralisée, on ne peut ne pas réagir (certains diront sur-réagir) aussi promptement : le moindre signal devrait se transformer en sonnette d'alarme, alors quand on parle d'un meurtre, même si l'enquête n'a pas encore donné ses résultats, car l'opinion accuse des «étudiants», c'est encore pire et plus urgent.
Il est temps de lire et relire la déclaration de Nacer Djabi expliquant pourquoi il quitte l'université. Il est temps de s'arrêter sur le constat du CNES, ce syndicat si farouchement combattu par le régime comme s'il s'agissait d'un GIA-USTHB, une bêtise grandiose de la part des «cerveaux» qui nous gouvernent : «Compte tenu de la décomposition, la violence et la corruption qui sévissent au sein de l'université, jamais connues dans son histoire ; devant la fuite du ministre du secteur de ses responsabilités et face à la gravité de la situation, nous appelons le Premier ministre à intervenir rapidement pour sauver l'université de l'effondrement, en prenant des décisions radicales de nature à contribuer au rétablissement de la stabilité à l'université et d'éviter les dangereuses dérives.» Mais c'est impossible : réhabiliter le savoir c'est détruire ce régime informel. Faut s'y résoudre les amis !
Mardi
Entre un gars qui prend une photo de son neveu suspendu dans le vide d'un appartement AADL à l'est d'Alger et les suites de l'affaires du prof assassiné, on a oublié que, hier, les amis, c'était le ? Le ? Allez un effort ! Le 19 juin. Coup d'Etat qui ne serait pas un putsch, mais un «redressement révolutionnaire» mené par le colonel Mohamed Boukherouba contre Ahmed Ben Bella, qui lui-même a fait un coup d'Etat contre le GPRA en prenant Alger sur un char de l'armée des frontières de Boukherouba alias Boumediène.
Passons sur le fait qu'un des présidents algériens de la RAPD avait un pseudo (c'est borgésien et littéraire comme le pays dirait un katébien, mais c'est glauque quand-même, dirait un «soutien critique »). Bon, est-ce qu'on célèbre le 19 juin ? Mohamed Boudiaf a été contre. Oui, mais il a été assassiné le 29 juin. 1992. On s'en rappelle ? Il faudrait. On comprendrait mieux l'informel : souvenez-vous, Hadj Bettou qui a été innocenté alors que Boudiaf avait lancé des limiers (dont certains ont été assassinés) contre ce baron des trafics à Tam. Peser le poids de l'informel dans ce pays : il a son pesant en sang des plus braves, des grands.
Mercredi
Fait divers : le chef d'Etat, Abdelaziz Bouteflika, retire sa plainte contre le journal français Le Monde. Rappel : la Présidence dépose plainte pour diffamation contre la une du Monde (qu'on appelait Le Mondjahid dans les années Paul Balta, passons !) qui fait l'amalgame entre Panama Papers, Khelil, Algérie, pétrole, Sonatrach, Bouteflika. Bon, en résumé, ça ne plaît pas à Zéralda. Autre fait, décalage horaire ramadanesque oblige, le Premier ministre a présenté, dans la nuit de mardi à mercredi, son plan d'action. «L'Etat c'est l'Etat et l'argent c'est l'argent», proclame Abdelmadjid Tebboune. Ce n'est pas la séparation de la religion et de l'Etat (en plein Ramadhan, on en parle ? Oui, il le faut, avec les arrestations scandaleuses des non-jeûneurs, les maudits ‘'fattrine''), mais c'est un message à plusieurs décodages. Qui est ciblé ? Notre naïveté ou Haddad et consorts ?
Jeudi
Retour sur la présentation du Premier ministre de son plan d'action. La question du ciblage des subventions inquiète sérieusement : des économistes craignent que les «subventions des pauvres» deviennent, conjoncture oblige, les «pauvres subventions», puisque l'amenuisement des ressources est inévitable et que, souvent, ce sont les couches les plus démunies qui sont les plus touchées ; Comment organiser ce ciblage des subventions ? Le gouvernement parle d'une large consultation. C'est très bien. Mais avec qui ? Avec les acteurs que le système a lui même créé ? Avec «sa» société civile ? Est-ce que les pouvoirs publics ont les outils et l'ingénierie nécessaires pour dessiner une cartographie claire et juste des couches sociales, leurs besoins, leurs revenus ?


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