Figure majeure de la musique traditionnelle en Algérie, Khelifi Ahmed a marqué plusieurs générations par son timbre unique et son attachement profond à ses racines culturelles. Retour sur le destin d'un artiste qui a donné une voix durable à la mémoire populaire. Né en 1921 à Sidi Khaled, dans la wilaya de Biskra, Ahmed Abbas Ben Aïssa, plus connu sous le nom de Khelifi Ahmed, s'impose comme une figure incontournable de la chanson bédouine en Algérie. Très tôt, il est initié à la musique et à la poésie populaire sous la guidance de son oncle, qui joue un rôle déterminant dans son orientation artistique. À seulement treize ans, il enregistre son premier disque à Paris, une expérience rare pour un jeune artiste de son époque. Il y interprète des textes issus du melhoun, cette poésie populaire profondément ancrée dans la culture algérienne, en puisant dans le répertoire de grands auteurs. De retour au pays, il se produit lors de fêtes privées, alternant chants traditionnels et récitations coraniques. Sa voix puissante et expressive ne tarde pas à attirer l'attention, notamment celle des responsables de la radio nationale. Une ascension marquée par la radio et les rencontres En 1947, un tournant majeur s'opère dans sa carrière lorsque Radio-Alger lui confie la direction de son orchestre bédouin. Cette responsabilité lui permet de diffuser largement un style musical encore peu médiatisé à l'époque. Mais avant cela, le jeune artiste avait déjà enrichi son parcours à Ksar Chellala, où il s'était installé chez une de ses sœurs. Une rencontre y change son destin : celle d'un artisan menuisier, Djerbi, qui l'accueille et l'intègre dans son environnement familial. Grâce à l'un des fils de cette famille, musicien amateur, Khelifi développe davantage ses talents en participant à des soirées musicales locales. En 1943, il rejoint Alger où il s'implique dans la vie religieuse et culturelle, notamment à la mosquée de Sidi M'Hamed. Il y participe à des chants spirituels et événements religieux, consolidant ainsi son lien avec les traditions orales. Un ambassadeur du genre «Aiyai » Durant les années 1950, Khelifi Ahmed devient une référence majeure du genre « Aiyai », une expression musicale typiquement algérienne qu'il contribue à populariser. Sa voix, à la fois profonde et vibrante, porte des thèmes variés : la beauté du désert, les sentiments d'exil ou encore les liens humains. Certaines de ses interprétations rencontrent un succès considérable, notamment celles inspirées des grands maîtres du melhoun. Il collabore avec plusieurs figures importantes du paysage artistique, participant à des émissions radiophoniques qui visent à moderniser la musique traditionnelle sans en trahir l'essence. Cette capacité à évoluer tout en restant fidèle à ses racines fait de lui un artiste respecté et écouté. Reconnaissance nationale et héritage durable Après l'indépendance de l'Algérie, Khelifi Ahmed accède à une notoriété encore plus large. Il devient une figure emblématique, sollicitée par les médias et appréciée du grand public. En 1966, il est récompensé pour son interprétation remarquable d'un classique du répertoire traditionnel, confirmant ainsi sa maîtrise artistique. Il se retire progressivement de la scène à la fin des années 1980, laissant derrière lui un patrimoine musical riche. Toutefois, son œuvre continue de vivre à travers des initiatives culturelles. En 2007, un coffret regroupant plusieurs de ses enregistrements ainsi qu'un ouvrage retraçant son parcours est publié pour célébrer sa contribution. Un hommage officiel lui est également rendu en 2011 à Alger, saluant l'empreinte qu'il a laissée sur la musique algérienne. Khelifi Ahmed s'éteint en mars 2012, mais son héritage demeure vivant. À travers ses interprétations des grands poètes du melhoun, il reste l'une des voix les plus marquantes de la culture traditionnelle algérienne.