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Ghetto de Maghnia : Survivre au gré des déclarations officielles contradictoires…
Publié dans El Watan le 14 - 07 - 2017

Dimanche 9 juillet. 38° à l'ombre. Je dévale dare-dare la pente menant à l'oued Jorgi. Comme pour ne pas être surpris en train d'emprunter ce chemin. Car, pour mes compatriotes, aller au ghetto de Maghnia, c'est suspect. Une suspicion née de cette idée farfelue consistant à faire croire que toute promiscuité avec les Subsahariens est synonyme de trafic, de prostitution, de crime…
En bas, les vestiges des cahutes bâties à base de branchages, de tôle et de plastique témoignent d'un raid violent. Des chaussures usées, des bidons éventrés et des ustensiles jonchent les allées poussiéreuses et défoncées des lieux. C'est comme si une calamité destructrice était passée par là. Inexorablement. La rivière respire la méfiance, la suspicion et la colère. Les communautés, naguère bien organisées comme de véritables Etats, mais sans emblème ni hymne, ne sont plus que des groupuscules désorientés, amers.
Un peu à l'écart, au pied d'un monticule, un «bourg» composé de cinq ou six bicoques semble avoir survécu à un éventuel drame. «Notre territoire a été incendié de nuit par des mains inconnues. La peur dans l'âme, nous nous sommes déplacés un peu plus loin et avons élevé dans l'urgence et avec les moyens de fortune ces gourbis», explique, dépité, Ismaïl, un Camerounais de Douala, âgé de 38 ans. Pondéré et d'une grande sagesse, Ismaïl n'a plus cette envie d'aller humer l'air ibérique, comme elle l'habitait depuis 13 ans.
«Que ceux, particulièrement l'Occident, qui veulent nous pousser à retourner dans nos pays m'octroient 3000 euros et je retournerai avec bonheur à Douala. Avec cet argent, j'investirai utilement chez moi.» Il marque un temps d'arrêt, avant de lâcher, sentencieusement, comme pour résumer la philosophie de la migration des Subsahariens vers le Nord. «On arrêtera de migrer quand l'Occident cessera de décider pour nous !» enchaîne-t-il.
Mon interlocuteur, quoique démuni mais, très convivial, m'invite à m'installer dans une masure qui, à la moindre secousse de faible intensité ou un vent anodin, risque de s'écrouler. «Vous voyez où nous vivons, au milieu des immondices, menacés par des reptiles, sans sanitaires, sans eau, ni électricité. Nous aussi, nous aimerions habiter dans des maisons en locataires, bien sûr. Vivre comme des êtres humains. En nous isolant et en nous rejetant, on nous réduit à des infra-humains.
Personne ici n'accepte cette situation. Mon appel aux responsables algériens, c'est de nous régulariser pour pouvoir bénéficier des droits et des devoirs d'un réfugié…», conclut Ismaïl. Mata, jeune infirmière, semble être née sans avoir connu le sourire. Ses yeux tristes expriment sa douleur, ses malheurs. «J'ai longtemps été bercée par le rêve de venir en Algérie pour exercer mon métier. Mais, une fois ici, mon rêve s'est évaporé.
J'ignorais que pour travailler dans votre pays était impossible» confie-t-elle d'un ton à faire fondre le monticule au pied duquel elle a élu domicile. Son jeune époux, étudiant en économie, «mortifié» par la déception et le désespoir, confesse simplement : «J'étais guidé par le seul désir de terminer mes études dans une des universités algériennes. Naïf que j'étais, je croyais que c'était possible…»
«On arrêtera de migrer quand l'Occident cessera de décider pour nous !»
Le soleil tape de plus en plus fort. Le plastic couvrant le toit de la hutte dégage une chaleur étouffante. Dibena Kouam, 31 ans, surgit et en guise de salut, prophétise «Nous les Africains, sommes les gouvernants de demain, monsieur !» Une tirade qui semble sortir tout droit d'un discours politique, mais Dibena, simple électricien de son état, expulsé de Paris vers son pays en 2016, ne cherche qu'à retrouver ses trois enfants (deux filles et un garçon nés en France) et son épouse. (Lire le portrait de Dibena ci-contre).
Gardant un œil sur l'extérieur, je remarque un jeune qui porte deux jerricans d'eau. Comme s'il avait deviné ma question enfouie dans mon esprit, Ismaïl m'apprend : «On ramène l'eau de la mosquée juste en amont de la vallée.» A cet instant, Falone, une élégante silhouette de 24 ans, nous rejoint Aïcha, Aïcha, le tube de Khaled. Mais, par quelle magie garde-t-elle encore cette envie de respirer, contredisant les sentiments de désespoir de ses concitoyens. «Ne te fie pas aux apparences, je ne suis pas mieux lotie qu'eux, chanter pour moi est un moyen de décompresser, de garder l'espoir.
Chacun tue ses déboires selon sa conception et sa perception.» En fait, une sorte d'autothérapie que Falone s'applique et cela semble réussir pour elle et pour l'ambiance fraternelle du groupe au ghetto. Et d'expliciter, avant de se remettre à chantonner : «Vous savez, moi mon but n'est pas l'Europe, mais vivre ici en Algérie. J'espère seulement que les autorités algériennes nous acceptent en nous régularisant !»
Du haut de la crête surplombant la vallée, Fadack Mboualé Franck Basile, la cinquantaine consumée, m'interpelle : «Hé monsieur, je viens de Paris où j'ai vécu 15 ans. Mon odyssée devrait s'appeler ‘‘De paris à l'oued de Maghnia, via la brousse et le désert''.» Fadack, qui garde son sens de l'humour, vit au ghetto avec son épouse et ses deux jumeaux. «Je ne perds jamais espoir, mon objectif c'est de retourner à Paris, sinon le cas échéant, rester ici dans un cadre légal pour faire vivre ma famille d'ici et de là-bas en Afrique.
Nous savons que nous sommes en Algérie et donc, nous sommes en devoir de respecter les lois du pays et de nous adapter aux us et coutumes des Algériens pour vivre ensemble en symbiose, loin des heurts…» Justement, que pensent mes amis des dernières déclarations du Premier ministre algérien, Abdelmadjid Tebboune, faisant état du recensement et de l'octroi de cartes aux Subsahariens ? «Cela a été une bonne nouvelle pour nous, bien sûr. Déjà le fait de savoir qu'on ne sera pas refoulés d'ici, c'est rassurant», affirme Ismaïl.
Debina, plus pessimiste, réplique : «C'es vrai, c'est bien tout cela, mais le rejet de l'autre ne se décrète pas par des lois. Quand on est en ville, beaucoup d'entre nous sont victimes de quolibets et d'anathèmes…» Herman, la trentaine, lit un quotidien national. Il se joint au débat. «Oui, les déclarations de M. Tebboune nous ont rassurés, sauf que, j'ai lu que d'autres responsables algériens l'ont contredi, (il fait allusion à Ouyahia et à Rachid Ksentini qui jettent en pâture les migrants, les accusant de tous les maux).»
La dernière sortie de Messahel, le ministre des Affaires étrangères, a quelque peu rajouté à la confusion. Mais Herman, rationnel, estime qu'«il n'y a pas de raison de douter ou de ne pas accorder de crédit aux paroles du Premier ministre algérien. Moi, j'ai de l'espoir». Toujours est-il qu'Ismaïl, Debina, Mata, Fadack, Falone et Herman n'aspirent qu'à une existence digne, ici en Algérie. L'important, c'est de vivre en humain avec ses droits et ses devoirs et qu'importe le statut…


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