Ils avaient trouvé refuge par milliers au sommet de la digue, sûrs d'être à l'abri des flots qui ravagent le sud du Pakistan. Mais les paysans de Belo Banglo ont déchanté : les eaux déchaînées ont continué de monter, les forçant à nouveau à l'exode. Mardi encore, le vieil Urs Mallah attendait sans trop d'inquiétudes un retour de la nature à la raison dans la province du Sind, guettant les premiers signes de décrue dans l'océan d'eau douce qui a fait de sa vallée natale un bas-fond sous-marin. Autour de lui, les enfants jouaient, le bétail paissait : la vie de réfugiés à la fois misérable et paisible des centaines de familles installées sur l'imposant remblais, cinq mètres de terre ocre chargés de protéger le reste du district de tout débordement des affluents de l'Indus, en contrebas. C'était il y a 48 heures à peine. Puis les autorités ont appelé des centaines de milliers d'habitants à évacuer la région. Jeudi, Urs Mallah, éberlué, a constaté que les indomptables flots boueux s'étaient hissés au sommet de la digue et commençaient à lécher un côté de la tente familiale, un large rectangle vert de gris. «On était venus ici pour être à l'abri, mais l'eau n'en finit pas d'arriver. Je n'ai jamais vu ça, c'est terrifiant», glisse le maigre quinquagénaire à la longue chemise grise élimée, le regard empreint d'une infinie lassitude. Le rempart de terre menace à son tour d'être englouti et tout s'agite désormais autour d'Urs. Venus du sud, des centaines de paysans à pied ou en carriole remontent la digue vers le nord flanqués de leur ultime richesse : des milliers de buffles, chèvres, vaches et dromadaires couverts de poussière. La longue caravane des damnés en guenilles passe devant la tente d'Urs, traçant sur la digue que l'on croyait refuge le sillon d'un nouvel exode. Elle presse même le pas lorsqu'elle apprend qu'une brèche a fissuré le remblais à Surjani, plus au sud. Sous un soleil de plomb et 45° de touffeur humide, elle progresse dans un grand nuage de poussière. Le longiligne Abdul Razak, 55 ans, ne veut pas laisser aux flots la moindre chance d'emporter l'unique carriole chargée de biens personnels ramenée de son village de Darbo qui repose désormais sous des eaux profondes «de la taille de deux hommes». Ses deux ânes charrient quatre paillasses, quelques couvertures et vêtements et «deux jours de nourriture» pour lui et les siens. «Le reste est entre les mains de Dieu», dit-il. «Si Allah le veut, nous parviendrons dans les camps de réfugiés» plus à l'est où, dit-on, les troupeaux sont bienvenus. Partir, Fatima Mallah le souhaite de tout son cœur, mais elle a son bébé dans les bras et ni argent, ni charrette, ni animal pour évacuer les siens. Elle tremble dans sa tunique et sous son voile jaune : «Nous n'avons plus rien et il faut nous aider. Sinon, les eaux vont venir nous dévorer.» La noria de paysans et de leur bétail en transhumance forcée a déjà atteint l'extrémité nord de la digue et la grand route de Thatta, principale ville du district, où elle vient s'empaler sur l'embouteillage déjà monstre de camions chargés d'évacuer les biens de plus nantis. Mais, jeudi soir, les autorités ont ordonné aux 300 000 habitants de Thatta de fuir aussi, l'Indus ayant ouvert une large brèche dans la digue qui protégeait la ville. Des centaines de milliers de gens étaient ainsi jetés sur les routes du district jeudi, selon les autorités, un mois après le début des inondations qui ont affecté plus de 17 millions de Pakistanais et inondé 20% du pays. Cinq millions sont sans abri, selon l'ONU, dont Mohammad Khakoo, 25 ans, qui s'échappe à son tour de la digue de Belo Banglo avec sa vingtaine de buffles. Il compte les emmener loin, à 50 km, et à l'abri cette fois, «au sommet d'une colline».