Sitôt Chadli Bendjedid porté au pouvoir, le 7 février 1979, les images de son prédécesseur, le colonel Houari Boumediène, disparaissaient des écrans. Son nom est interdit de cité dans les médias publics. Le nouveau chef de l'Etat cherche d'emblée à effacer de la mémoire nationale l'homme du 19 juin 1965. La couleur est affichée. Le «rouge» se dilue dans une nouvelle doctrine «incolore et inodore». La rupture avec l'ère Boumediène est amorcée. La «déboumedienisation» du pays est en marche. Le système Chadli ne pouvait se construire que sur les décombres d'un ordre despotique incarné par Boumediène. Les signes d'un nouveau cap étaient perceptibles dans les choix économiques du nouveau pouvoir. Dès 1980, le régime Chadli porte un coup d'arrêt aux grands projets industriels en cours de réalisation. Cette période fut marquée par le renoncement aux investissements publics lourds. Dans cet élan, Chadli opéra même une vague d'arrestations contre des cadres de l'ère Boumediène. A défaut de s'attaquer aux barons du régime de son prédécesseur, Chadli envoie en prison des cadres gestionnaires. Militant dans le mouvement estudiantin, au début des années 1980, El Kadi Ihssane se rappelle de l'épisode de son arrestation en compagnie de ses camarades, le 19 mai 1981 ; il se retrouve à la prison d'El Harrach avec de nombreux cadres jetés en taule. «Lorsque nous fumes arrêtés en 1981, nous nous sommes retrouvés avec une fournée de cadres gestionnaires de l'époque de Boumediène qui étaient dans les secteurs de l'hydraulique, l'agriculture et même l'énergie. Nous étions dans le même fourgon cellulaire qui nous a emmenés à El Harrach, avec le PDG de Sonelgaz à l'époque, Abdenour Keramane. Alors qu'il était un cadre intègre. Il fut innocenté après. Chadli voulait sans doute gêner Belaïd Abdesselam», se souvient encore El Kadi Ihssane. L'ère Chadli s'illustre également par le démantèlement de l'appareil productif national. Sous la houlette de Abdelhamid Brahimi, dit Abdelhamid «la science», et sous le couvert de la restructuration de l'économie nationale, le gouvernement Chadli brise les grandes sociétés nationales en les morcelant en petites unités. Des sommes colossales furent allouées pour sauver des sociétés au bord de la faillite. Les conséquences, sur le plan économique, sont désastreuses alors que les signes d'une crise sociale commencent à apparaître. Chômage, pénurie des produits de première nécessité, bureaucratie mortifère et disparités sociales s'exacerbent dangereusement. Des pans entiers de la société découvrent la misère. Et pendant ce temps, la corruption gangrène l'Etat. Les richesses mal acquises s'exhibent avec mépris. Le pays est pris dans l'engrenage de l'endettement. En démantelant les grands pôles économiques et industriels, la politique menée tambour battant par Chadli visait subtilement à briser le mouvement ouvrier, qui était au premier front des luttes politiques et sociales, soutenu par un mouvement estudiantin contestataire et croissant. Au niveau international, Chadli Bendjedid renoue avec l'Occident et s'éloigne furtivement du bloc communiste. L'abandon de la doctrine dirigiste de Boumediène au plan économique était accompagné par l'accentuation de l'emprise du parti unique sur l'action politique, sociale et syndicale. L'introduction, en 1980, du fameux article 120 qui imposait aux cadres, syndicalistes et étudiants d'être militants du FLN pour pouvoir briguer un poste de responsabilité au sein des organisations de masse et autres administrations publiques était un subterfuge pour neutraliser tous les militants progressistes contestant la légitimité du pouvoir. Ce fameux article, inspiré par Mohamed Chérif Messaâdia, visait surtout à permettre au nouveau clan qui venait de prendre le pouvoir d'asseoir son autorité sur le pays. La société est mise sous la tutelle d'un parti unique hégémonique. Au plan idéologique, le système Chadli opère également un virage conservateur et les courants progressistes sont matés. Les mouvements de la gauche démocratique subissent les foudres du régime, emballé dans un tout-répressif sans pitié. Les espaces de lutte politique et syndicale sont broyés. Seules les mosquées, où les courants islamistes s'expriment en toute liberté, sont épargnées. Le conservatisme rampant, couplé avec un islamisme conquérant, gangrène la société. Le processus d'arabisation tous azimuts est accéléré en renonçant au bilinguisme avec «un Messaâdia qui poussait des quatre fers, avec les résultats qu'on connaît quelques années après», témoigne un ancien militant progressiste. Cependant, la rupture avec l'ère Boumediène ne se traduisait pas forcément par l'abandon de l'autoritarisme qui brisait les reins de la société. De la répression amazighe d'avril 1980, des grèves des étudiants en 1982 aux arrestations arbitraires de militants des droits de l'homme et de la démocratie en 1985, aux manifestations de Sétif et Constantine en 1986, le pouvoir, muré dans sa logique autoritaire, répond par la violence. La répression d'Octobre 1988 atteignit le summum de l'horreur. La redoutable Sécurité militaire, sous la direction de Kasdi Merbah puis de Lakhal Ayat, sévissait effroyablement, brisant la vie de milliers d'Algériens. C'est sous Chadli que le vaillant défenseur des droits de l'homme, Ali Yahia Abdenour, a été envoyé en prison à deux reprises, en 1983 et 1985. De décembre 1986 à avril 1987, il était assigné à résidence surveillée dans le Sahara. Les années Chadli n'étaient pas moins autoritaires que celles de Boumediène.