Un vieux cliché voudrait que l'artiste soit un être obscur et torturé. Yacine Aïdoud, ainsi que nombre d'artistes de sa génération, est à l'opposé de ce stéréotype. Trentenaire jovial, à la bonne humeur communicative, nous le rencontrons dans sa galerie, les Ateliers, près de l'Ecole des beaux-arts. Le Télemly (Bd Krim Belkacem), c'est son quartier, et Yacine a quasiment vu le jour à l'Ecole des beaux-arts où ses parents, tous deux plasticiens, sont enseignants. Dans le minuscule local de la galerie s'entassent les œuvres de Aïdoud et d'autres jeunes plasticiens à la créativité débordante. Aïdoud ne cultive pas la mythologie du génie. Selon lui «tout s'apprend» et la technique n'est qu'un moyen pour transmettre une idée. Il nous parle de ces silhouettes qui hantent ses œuvres et font quasiment sa marque de fabrique. Il s'agit pour lui d'êtres errants dans un monde où l'on ne sait plus qui tient les rennes et tire les ficelles. Il attire notre attention sur les damiers qu'on distingue en arrière-plan : un échiquier où l'on ne distingue plus le roi du pion… Message politique ? L'artiste préfère laisser le soin à chacun d'interpréter. D'ailleurs, Yacine Aïdoud donne rarement des titres à ses œuvres : «Des fois, les gens trouvent des choses fascinantes dans tes œuvres. Alors que toi-même tu ne les voyais pas. Pourquoi les enfermer dans une seule signification ?» Il nous montre sa nouvelle série, «Africa Stand Up» (Afrique debout !). Changement d'ambiance. Les silhouettes inquiétantes font place à une explosion de couleurs et de formes. Des personnages longilignes inspirés des sculptures du continent peuplent ces longs rubans colorés où l'on distingue aussi des mausolées, des temples ainsi que des motifs végétaux. On n'est pas loin de l'univers du bogolan, peinture sur tissu portée au rang d'art à part entière par nos voisins maliens. Yacine appelle justement à une réappropriation de notre africanité en puisant notre inspiration dans les richesses du continent. Des artistes de la trempe de Picasso ou Giacometti ont bien trouvé leur bonheur dans l'art africain… Yacine évoque aussi le pillage, beaucoup moins sympathique, des richesses naturelles par les puissances occidentales. «Les pièces d'euro sont fabriquées avec du cuivre qui vient du Congo», souligne-t-il. Un pillage qui ne date pas d'hier : la Tour Eiffel n'a-t-elle pas été fabriquée avec du fer de Miliana ? L'artiste appelle donc à une prise de conscience des richesses naturelles et culturelles de notre continent. Côté technique, Yacine Aïdoud refuse de s'enfermer dans un seul médium et préfère multiplier les expérimentations. A la galerie Bouffée d'Art où il expose actuellement, il nous montre de près les différentes couches de matière qui forment les images où se détachent ses fameuses silhouettes. On observe également de près les rubans de papier où sont littéralement gravées les images de la série africaine. «Il faut beaucoup de tâtonnements pour trouver la bonne technique. Le hasard est aussi un bon allier à condition de savoir l'exploiter… Pour une œuvre achevée, ce sont des dizaines d'essais qui partent à la poubelle.» Un travail qui, manifestement, finit par payer. Les petits ronds oranges, signifiant qu'une œuvre est vendue, tapissent les murs de la galerie. L'artiste en est ravi et nous invite, avec les plasticiens Sofiane Zouggar et Djamel Agagnia, à fêter cela devant un plat de sardines dans une sympathique gargote d'Alger Centre. Place à l'art culinaire ! Walid Bouchakour Exposition «Expressions croisées». Galerie Bouffée d'art (Résidence Sahraoui, Les Deux-Bassins, Ben Aknoun). Jusqu'au 6 mai. Errata : Dans notre annonce de la semaine dernière, nous avions écrit Walid au lieu de Yacine, tous deux Aïdoud et plasticiens ! Excuses.