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Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la Culture et de la Communication
« Un déficit de clarté »
Publié dans El Watan le 12 - 11 - 2007

Ancien ministre de la Culture et de la Communication et porte-parole du gouvernement (1998-1999), Abdelaziz Rahabi enseigne et a dirigé ces dernières années un groupe de recherche sur " l'euro-med ". Dans cet entretien, il fait le bilan du processus de Barcelone, tout en évoquant les rapports Nord-Sud dans le cadre du projet d'union méditerranéenne initié par le président français Nicolas Sarkozy.
Comment percevez-vous le nouveau projet d'Union méditerranéenne et en quoi diffère-t-il du processus de Barcelone ?
La question reste posée. Est-ce que la proposition d'Union méditerranéenne du président Sarkozy vient compléter le processus de Barcelone, se substitue à Barcelone, ou comme disent les espagnols, c'est un " Barcelone plus ". La proposition n'est pas différente de Barcelone, sur le plan de la méthodologie. Par contre, l'approche est plus pragmatique puisqu'elle propose des projets concrets, des mécanismes, des agences et surtout une géométrie variable donc une flexibilité . C'est pour cela qu'on a le sentiment que c'est différent.
Qu'apporte alors la proposition de Sarkozy pour la rive sud et à la France ?
Ce qui est nouveau, c'est la ferveur de la France pour la Méditerranée. A ce stade, la proposition de M.Sarkozy n'a pas encore défini ses principaux contours et souffre d'un déficit de clarté. Mais je pense que les français sont plus préoccupés par l'accueil qui lui sera réservée au Sud que par les réticences de l 'Europe . Les européens du Nord l'ont accueillie avec beaucoup de scepticisme parce qu'ils lui reprochent son caractère unilatéral et précipité .D'autres ,à l'instar des allemands sont réticents et craignent que ce projet face appel à des financements de l'UE. C'est également une proposition qui n'est pas dénuée d'arrières pensées politiques, comme celle d'évacuer le débat sur l'adhésion de la Turquie à l'UE, en lui proposant d'intégrer un espace euro-méditerranéen. C'est une initiative qui pourrait aussi servir d'acte d'ancrage de la diplomatie française au sein de l'Union européenne. Elle en manque et l'UE a très peu de place dans la question du Moyen Orient d'autant que chacun cherche à préserver avant tout sa profondeur stratégique. L'Allemagne tient à l'Europe centrale, l'Espagne au Maghreb et l'Amérique latine. Donc, il est tout à fait logique et naturel que ces questions animent les politiques extérieures , les ambitions de puissance et de leadership au sein de l'UE.
Quel bilan peut -on faire aujourd'hui du processus de Barcelone, avant de passer à un autre processus ?
On risque d'être sévères avec le processus de Barcelone parce qu'il est né dans des conditions, il faut le dire favorables, puisqu'on venait de sortir du processus d'Oslo de 1993, un des espoirs de paix des plus concrets au Moyen-Orient. L'Espagne a, et pour des raisons historiques évidentes, été toujours considéré comme un pays sensible aux préoccupations des pays du Sud. Il faut reconnaître aussi que le Maghreb n'a pas été toujours une préoccupation particulière pour la diplomatie française et italienne et le dialogue 5+5 a d'ailleurs manqué de mesures de confiance. Le mérite revient donc à l'Espagne qui a une expérience et a mis en place des mécanismes de concertation et de dialogue qui devaient fonctionner sur le schéma en usage avec l'Amérique latine.
Pour l 'Algérie qu'a -t-on pu en tirer comme leçons ?
L'Algérie pour sa part est venue tard et seule au processus de Barcelone dans son volet économique . Il n'y a pas eu assez de générosité chez les voisins maghrébins pour discuter de façon solidaire avec l'UE et renforcer ainsi nos capacités de négociations. Le mécanisme de soutien aux pays de la rive Sud notamment dans le cadre MEDA pour la mise à niveau des entreprises est , il est vrai, un peu bureaucratique, mais il est tout aussi vrai que nous Algériens, nous n'avons pas su profiter de ces mécanismes. D'abord parce que nous ne savons pas formuler nos projets. Nous manquons d'engineering financier. Ensuite, le MEDA a été proposé au moment où l'Algérie subissait les effets conjugués du terrorisme, la désindustrialisation et de la privatisation… Nous ne savions plus dans quelle direction mettre ces programmes de mise à niveau. Enfin , le patronat atomisé était insuffisamment encadré pour profiter d'un programme destiné aussi aux entreprises privées. Mais tout ceci nous ne nous exempte pas de notre responsabilité dans le fait que l'Algérie n'ait utilisé que 345 millions d'euros en 10 ans, soit le tiers du Maroc, la moitié de ce dont ont profité la Tunisie et l'Egypte et moins que la Jordanie.
Que peut-on attendre du nouveau projet d'Union méditerranéenne ?
A mon sens il y a deux préoccupations majeures chez les français. D'abord des questions de sécurité dans ses volets terrorisme et immigration illégale, et ensuite les questions énergétiques. Dans Barcelone, il y avait aussi un partenariat global donc de politique et sécurité, économique- financier, et enfin un partenariat social, culturel et humain. Mais cette dernière dimension n'a pas été une priorité. Et l'une des faiblesses du processus de Barcelone, c'est d'avoir accéléré les flux financiers et de marchandises dans le sens Nord- Sud, et d'avoir ralenti les flux humains. L'Europe délivre 4 fois moins de visas aux algériens que dans les années 90. Je pense que les européens devraient dépasser ce schéma purement commercial et de libre échange qui peut générer à très court terme des tensions sociales au Maghreb. Cela produira un effet décalé des investissements directs étrangers comme cela a été le cas de la récession des secteurs du textile au Maroc et en Tunisie, l'agroalimentaire en Algérie. A moyen terme, si les investissements notamment dans le cadre des délocalisations suivent, ça pourrait tempérer l'effet du libre échange. Mais si tel n'est pas le cas, l'Europe apportera très peu de choses au Maghreb, et particulièrement à l'Algérie qui a ses propres moyens de paiements qu'ils lui permettent d'aller faire son marché en Chine, en Inde ou dans les Amériques. Des pays arabes peuvent se substituer valablement à l'Occident dans des domaines tels que les nouvelles technologie de l'information, les marchés financiers ou la gestion des ports par exemple. Donc, si l'offre qu'on nous fait est purement commerciale, la dimension de l'union méditerranéenne ne dépassera pas celle de Barcelone.
Qu'en est t-il des conditionnalités politiques qui semblent totalement absentes dans le projet d'Union méditerranéenne ?
Toutes les expériences de conditionnalité politique ont échoué pour au moins deux raisons. La première est qu'elles ne sont pas sincères. La seconde est que la démocratisation est d'abord une demande interne. Le seul service que l'Europe peut nous rendre, est de nous aider à nous stabiliser économiquement. C'est un préalable important à la réussite des réformes politiques chez nous. Je regrette, à ce titre ,que le partenariat euromed n'ait presque pas commencé, notamment dans le volet des transferts de connaissances et de la coopération scientifique et technique. D'ailleurs la coopération dans les années 80 était plus importante que dans les années 2000. Nous sommes donc des exportateurs nets non seulement de capitaux mais également de matière grise. L'Europe se plaint de la fuite des cerveaux vers les Etats-Unis, mais en reçoit aussi tandis que pour nous, c'est un déficit net. Il est vrai que nous ne sommes pas suffisamment attractifs pour que les gens viennent ou les algériens reviennent chez eux.
Quel rôle pour l'énergie dans ce projet, et de quels atouts dispose l'Algérie ?
Notre partenaire français proposerait l'énergie nucléaire civil contre gaz et pétrole. Mais il est tout à fait clair qu'il ne faut plus concevoir, en l'état actuel du monde, le gaz et le pétrole comme de simples produits marchands. Il faut les inscrire dans la stratégie politique algérienne à long terme, non seulement régionale et internationale mais également nationale d'autant que nous n'avons pas encore défini clairement notre schéma de consommation pour les 30 prochaines années . L'énergie est devenue un facteur déterminant dans l'articulation des relations internationales. Pas seulement à cause du boom économique en Chine ou en Inde, mais également parce que ça pose chez nous la problématique de l'autonomie énergétique de nos générations futures. La deuxième question sur laquelle l'Algérie devrait être vigilante, est celle de l'émigration clandestine. Celle en provenance d'Algérie représente moins de 5% de l'ensemble de entrées illégales en Europe. C'est un dossier surfait et surmédiatisé. A ce propos on pourrait faire une observation et un reproche, l'un à l'Europe qui n'est pas suffisamment généreuse alors qu'elle manque de main d'œuvre non qualifiée et semi qualifiée et pourrait intégrer sans risque quelques milliers d'immigrants algériens. L'autre, je le fais à mon pays, qui met autant de génie et des moyens de sa marine nationale pour poursuivre des jeunes qui cherchent un travail ailleurs. D'un côté, il y a l'aridité et l'égoïsme de l'Europe, et de l'autre il y a l'inconséquence de nos dirigeants qui au lieu de s'attaquer au chômage s'en prennent à ses premières victimes ; les jeunes. Le troisième aspect sur lequel nous devrions être attentifs, c'est celui de la sécurité et de la stabilité dans la région. Nous ne devons pas être les seuls à payer le prix du maintien de la stabilité dans la région. Maghrébins et Européens doivent s'impliquer davantage. L'Algérie est en droit d'attendre en retour la reconnaissance de ce qu'elle a investi moralement et matériellement dans cette question. A ce titre, il faudrait dissocier le drame des " "harraga" " du problème global de la sécurité. Les " "harraga" " ne sont une menace ni pour l'Algérie, ni pour l'Europe.


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