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El Anka, phénix du chaâbi
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Publié dans La Tribune le 27 - 11 - 2014

Phénix, ce merveilleux griffon de la légende ! Oiseau de feu doué de longévité qui renait après s'être consumé sous l'effet de sa propre chaleur. Il n'existait jamais qu'un seul phénix. Ne pouvant se reproduire quand il sentait sa fin venir, il construisait alors un nid de branches odoriférantes et d'encens, y mettait le feu pour se mieux consumer dans ses flammes. Des cendres de ce brasier régénérateur surgissait un nouveau phénix, toujours le même. Et même s'il est à chaque fois, il est perse, grec, romain, mais pas seulement. Il est aussi égyptien, éthiopien ou chinois, quand il n'est pas païen, judaïque, chrétien ou même héraldique. Et, ne vous étonnez pas outre mesure, il peut être également algérien. Né et ressuscité dans le chaâbi. Et il a même un blase qui est un blason : El Anka. Nom arabe du volatile mythique et patronyme artistique du Phénix Hadj Mhamed El Anka. Comme l'aurait dit Alain Badiou, l'auteur du Fini et de l'infini, mais de quoi El Anka était-il finalement le nom ? Né Aït Ouarab, avec deux prénoms, Mohamed et Idir, il avait aussi une autre dénomination. On l'appelait aussi «halo», déformation de l'arabe «Khalo», son oncle maternel qui se présenta ainsi devant l'officier de l'état civil colonial, le 20 mai 1907 dans la Basse-Casbah d'Alger. «Halo» qui fut un ajout patronymique, sera finalement une appellation prémonitoire. Il annonçait déjà le halo de feu artistique qui auréolera l'interprète-compositeur. Devenu plus tard le pharaon de la nouba, de la qacida et de la san'â. La grande icône du
20e siècle musical algérien. La légende immortelle du chaâbi dont il est le père et le nom. Aït Ouarab Mohamed Idir Halo sera d'abord Cheikh Mhamed El Anka. Avant d'être, pour l'éternité, Hadj Mhamed El Anka après un pèlerinage en 1937 à La Mecque. Et Mohamed Idir deviendra plus simplement Mhamed. Le mythe, c'est donc un état civil composé et une identité musicale composite. Sa fable artistique sera déclinée ensuite par deux pseudonymes, deux superlatifs de la renommée : El Anka et le Cardinal. La légende, jamais vérifiée puisque c'en est une, dit que le surnom Cardinal lui aurait été conféré, comme une tiare de la digne distinction, par l'archevêque d'Alger, Monseigneur Duval. Alias Mohamed, mélomane et, dit-on, adorateur du Phénix de la Casbah. Les sentiers de la gloire en ut majeur furent précocement empruntés. Dès dix-neuf ans, au café Charbonnier, célèbre troquet chantant de la Basse-Casbah où le jeune Mhamed battait déjà la mesure, au rythme de la derbouka caressée par Hadj Mrizek, autre future gloire du chaâbi. Hasard des connexions opportunes, c'est grâce à un autre membre de l'orchestre de l'illustre Cheikh Mustapha Nador que l'artiste en herbe sera intégré à la formation du maître. Le chaâbi n'était pas encore né sous l'appellation éponyme. Mais c'était déjà une émulsion de medh, de melhoun et d'andalou, avec ses deux branches de grande rigueur métrique, le malouf et le hawzi. Mais c'est finalement en 1926 que les portes du ciel s'ouvriront pour le futur El Anka. Le 19 mai 1926, précisément le jour de la mort de Cheikh Nador. En guise de divine offrande, sa veuve lui remettra le diwan (répertoire) du Cheikh. Geste sublime mais signe subliminal lui signifiant qu'il était la relève. Une étoile est née qui, plus tard, à partir de 1946, à la tête de l'orchestre populaire de Radio-Alger, donnera naissance au chaâbi. En côtoyant d'autres maîtres tels Saïd Abderrahmène et Ben Ali Sfindja, ou encore d'immenses meddahine comme Sidi Ahmed Ibnou Zekri, Sidi Abdelaziz El Moghrawi ou le marocain Driss El Alami, El Anka maîtrisera à la perfection la vulgate du medh. Ni iconoclaste ni iconodoule, Hadj Mhamed révolutionnera le genre grâce à ses audaces de génial novateur. Il introduira des instruments nouveaux, un jeu orchestral plus vif qui tranchait avec la lenteur rythmique du medh et la litanie métrique de l'andalou. Il élaguera alors les rigides neqlabatte et, surtout, fera sortir le chaâbi des cafés où il était confiné. Il mit donc le medh et le melhoun au goût d'un public plus vaste, élargi aux jeunes. Cela lui vaudra alors une résistance entêtée des puristes andalous qui le surnommeront «El herrass», le démolisseur des codes immuables. Du Cardinal El Anka, on retiendra sa dimension de bâtisseur d'une légende artistique. De même, son génie créateur de rythmes, de sons nouveaux, de tons subtils et de variations éblouissantes. Le maître absolu avait en effet des fugues déconcertantes, des changements de rythme enivrants, un tempo renversant et des modulations de voix stupéfiantes. Et pourtant, «El herrass» n'a fait que l'école primaire et ne connaissait pas le solfège. Comme il y a des ânes agrégés de musicologie, il y a des presque analphabètes qui furent des génies. A l'image sacrée de El Hadj, le phénix du chaâbi. Le Cardinal sanctifié de la chanson algérienne, mort à l'aube d'un 23 novembre 1978 pour que jamais son nom ne s'éteigne.
N. K.


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