Déambuler dans Alger, c'est interroger la pierre mais surtout la mémoire et la culture. Notamment, à la rue Didouche Mourad, l'ex-Michelet. Rue Didouche Mourad, c'est d'abord un nom de gloire révolutionnaire algérienne. C'est aussi un rappel du nom de Michelet. Patronyme de Claude, auteur des «Promesse du ciel et de la terre» et surtout de Jules, le célèbre historien libéral et anticlérical français. Cette rue, c'est la flore, les jours de sérénité, les bonnes adresses, les noms, l'Histoire et les souvenirs. S'il n'y avait pas la Faculté centrale, le Lycée Pasteur, la Brasserie des facultés, les Galeries souterraines de même nom, et, plus loin, le cinéma l'Algéria, la rue Didouche Mourad aurait été réduite à ce qu'elle a aujourd'hui de plus culturel, sa Librairie des Beaux-arts ! Ce petit coin de belles lettres qu'Albert Camus fréquentait, a pu conjurer la «menace de la chawarma». Ici, la malbouffe n'a en effet pas eu raison du livre en le remplaçant. Et les mânes de Mouloud Feraoun, Tahar Djaout, Kateb Yacine et Jean Sénac y dansent la farandole des farfadets du verbe allègre ! Nous aussi, amoureux d'une rue naguère artère de l'amour du livre, des filles en fleur, du chic et du bon goût, de la fine gastronomie, de l'orge et du houblon captifs de bouteilles ensoleillées. Cette rue, redisons-le encore, c'est la flore, les jours de paix, les bonnes adresses, les noms, l'Histoire et les souvenirs. Souvenir de la fraîcheur persistante de l'eau de mer, naguère arrosant les trottoirs. Le frémissement de l'air et la dentelle d'ombre. Le soleil sur les pavés et l'ombre de ses ficus taillés. Les fragrances entremêlées du henné, de l'ambre, du café et de la bière. Des roses fraîches des étalages fleuris, de l'anisette, du pain et de l'encens des boutiques d'artisanat indiens. De la vinasse, du goudron chauffé par les étés et, au loin, l'odeur iodée de la mer. Tout cela là, juste là, au début de Charles Péguy, aujourd'hui rue Abdelkrim El Khattabi, qui jouxte et prolonge la rue Didouche Mourad. Le légendaire résistant marocain prend la place de l'auteur des «Prières pour nous autres mortels». Entre El Khattabi et Péguy, il y a bien sûr l'Histoire. Celle de la colonisation mais aussi celle du Coq Hardi. Troquet de bon tonneau, dont le nom fut un hymne en mousse à cette «bière qui ragaillardit», blonde des Flandres françaises. Ce bistrot, c'est notamment la date fatidique du 26 janvier 1957. Une bombe dans un sac de dames. Un drame incommensurable. Quatre jeunes et belles porteuses de sacs piégés, les moudjahidate Danielle Minne, Zahia Kharfallah, Zoubida Fadila et Djamila Bouazza. Les bombinettes, ce fut aussi, le même jour, l'Otomatic et la Cafeteria, au tout début de la rue Michelet, à un jet de pierre de La Brasserie des Facultés. Coq Hardi, Cafeteria et Otomatic bistrots plastiqués, mais aussi le Bristol épargné par les bombes : quatre côtés du rectangle de la convivialité ensoleillée. Henry de Montherlant, quand il séjourna à Alger, en fut le bénéficiaire enivré. Il en déduisit qu'il restait encore des paradis sur terre, et que les belles algéroises avaient «des cheveux de tempête et des genoux comme de petits soleil.» Vous poursuivrez après le voyage des sens, après avoir laissé derrière vous le monumental Lycée Delacroix (Pasteur), comme un hommage au peintre du romantisme et des «Femmes d'Alger dans leur appartement». Non loin de là, la Place Audin, anciennement Lyautey, qui s'ouvre large sur le boulevard Mohamed V, ex-Saint-Saëns, compositeur de Samson et Dalila qui s'est intéressé aussi à «La Crampe des écrivains». D'Audin vous continuez vers la Librairie des Beaux-arts, prélude livresque au cinoche, à l'Algéria, qui fut à son âge d'or le Versailles du film. Unique cinéma de la rue Didouche, avant l'ABC, dans une venelle adjacente. Rue Didouche Mourad, c'est également des noms de librairies et autres haltes gastronomiques, dont certaines, aujourd'hui disparues. Pour le livre : A Notre dame, Ferraris, Le Gévaudan, Mon Triangle d'or, Aux Etoiles d'or et Rivages. Pour le couteau et la fourchette, en plus du rectangle du plaisir au tout début de la rue Didouche, il y avait Le Cyrnos qui flirtait avec le cinéma ABC. Et dans la perpendicularité, La Renaissance, l'Université, L'Etalon, Le Caracoya, La Pagode et Le Béarnais. Mon Dieu, c'est comme si Didouche, Michelet, Camus, Audin et Péguy se rencontraient à la Librairie des Beaux-arts avant de prendre une Coq Hardi ou même un pastaga à la Brasserie des Facultés, servi par le mythique Maurice. Maurice, l'Algérien fin gourmet. Echanson et œnologue à sa façon qui vous racontait les petites et les grandes histoires. Maurice, pickpocket de génie, devenu serviteur algérois de Bacchus et de nous autres des temps nostalgérois. N. K.