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La révolte de notre jeunesse et la Révolution Tunisienne : analyse du DRS
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 22 - 01 - 2011

Contribution : MOHAMED-CHAFIK MESBAH AU SOIR D'ALGERIE
«Les pouvoirs publics sont déconnectés de la réalité sociale»
Le Soir d'Algérie 22 janvier 2011
Mohamed-Chafik Mesbah, auteur de l'ouvrage Problématique Algérie (Editions le Soir d'Algérie ), a bien voulu apporter, dans nos colonnes, son analyse des émeutes récemment intervenues en Algérie.
Le Soir d'Algérie : Etait-il possible de prévoir les émeutes récemment intervenues en Algérie ?
Mohamed-Chafik Mesbah : Depuis de nombreuses années, des émeutes récurrentes ont frappé différentes localités du pays à travers des mouvements de contestation sporadiques et circonscrits, suscités, en général, par des revendications d'ordre socio-économique, mais touchant, dans leur ensemble, à la qualité médiocre de la gouvernance publique. Considérant que ces mouvements sporadiques n'avaient pas vocation à s'agréger en se fédérant dans un mouvement de contestation de dimension nationale, les pouvoirs publics ont accordé au phénomène une attention négligente. Toutes choses étant égales par ailleurs, il suffisait, pourtant, pour apprécier, correctement, le phénomène, de se référer aux situations similaires en Amérique latine – certes, dans les années 70 – où des émeutes identiques, tout aussi sporadiques et circonscrites, avaient débouché sur des mouvements de contestation nationale qui ont défait les dictatures militaires latino-américaines. Les émeutes qui viennent de secouer le pays démontrent, à l'évidence, qu'un mouvement de contestation peut se dérouler, au même moment, sur tout le territoire national. Il faut s'interroger, plutôt, comment ces émeutes pourraient se transformer en un mouvement de contestation susceptible de provoquer un changement de régime, c'est-à-dire un processus révolutionnaire comme en Tunisie.
L'ensemble de la population n'est pas sortie dans la rue…
Dans l'absolu, oui. Ce sont, en effet, des groupes de dizaines, parfois de centaines, de jeunes âgés de moins de vingt ans, mineurs à l'occasion, qui sont sortis dans la rue. Les émeutes ont touché l'ensemble du territoire national mais sans exercer d'effet d'entraînement sur le reste de la population. Il n'en reste pas moins que le reste de la population, tout en se démarquant des actes de violence, n'a pas contesté le bien-fondé des slogans scandés par les jeunes manifestants. La lucidité politique commande, à cet égard, de ne pas se tromper de diagnostic. C'est la réalité sociale dans sa globalité qu'il faut observer. Les pouvoirs publics semblent, pourtant, se cantonner au constat d'un mouvement de foule circonscrit à des groupes de jeunes manifestants qui ont pu se défouler. Erreur fatale pour demain !
L'hypothèse d'une manipulation est à exclure ?
Pour l'heure, ce qui est établi, c'est la simultanéité des émeutes sur l'ensemble du territoire national ainsi que leur arrêt tout aussi simultané, presque. Il est même curieux que des localités du grand Sud – Tamanrasset, Adrar… –, traditionnellement épargnées par les mouvements de contestation, se soient jointes aux émeutes. Est-ce un pur phénomène de mimétisme social ? La question ne trouve pas encore de réponse convaincante. Ceux qui avancent l'hypothèse de la manipulation pensent, en réalité, à plusieurs scénarios qui peuvent être ramenés à deux variantes principales. Dans la première, ce seraient les lobbies d'affaires opposés aux mesures gouvernementales visant à l'instauration d'une certaine transparence des activités économiques – selon l'objectif officiel affiché – qui auraient suscité les émeutes pour préserver leurs intérêts et obliger les pouvoirs publics à se déjuger. Certes, ces lobbies d'affaires existent et disposent de leviers économiques puissants. Peuvent-ils, cependant, produire l'effet qui vient de se vérifier à travers les émeutes que le pays vient de connaître ? La réponse est moins évidente. Cela ne semble pas aussi simple, à moins que ces milieux d'affaires ne soient en connexion avec des centres de pouvoir masqués ou des organisations politiques encore non apparentes. Dans la seconde variante, les émeutes seraient le reflet d'une lutte sourde entre clans en présence au sein du régime avec pour arrière plan la succession envisagée à terme rapproché du président Abdelaziz Bouteflika. Certes, les enquêtes engagées par les services de renseignement contre la grande corruption ont fini par entacher des personnalités proches du chef de l'Etat nourrissant, d'autant, l'exaspération de la population contre la dilapidation éhontée des deniers publics. Certes, les déclarations officielles du ministre de l'Intérieur contestant les mesures économiques du Premier ministre pourraient laisser croire que la cohésion gouvernementale, en rapport avec cet enjeu de la succession, est mise à mal. Certes, les insinuations du secrétaire général du FLN, lequel suggère l'existence d'intentions nuisibles à la personne même de Abdelaziz Bouteflika, pourraient suggérer que ce sont des parties au pouvoir qui sont, expressément, ciblées. Bref, il est possible d'imaginer que la guerre de succession soit déjà ouverte. C'est, cependant, la problématique de fond qui importe le plus, celle qui concerne l'usure du système de gouvernance, dans sa globalité. Autrement, sur quelle donnée irréfragable s'appuyer pour affirmer qu'il s'est agi de délivrer «un coup de semonce» destiné au clan présidentiel ou de faire annuler les décisions économiques désavantageuses du gouvernement ?
Faut-il suivre les pouvoirs publics lorsqu'ils ramènent l'origine des émeutes au seul renchérissement des produits alimentaires ?
Le renchérissement des produits alimentaires de base est vécu à l'échelle familiale plus qu'à l'échelle individuelle. Ce renchérissement du prix a, probablement, constitué un prétexte. Ce qui prédominait, plutôt, chez ces jeunes manifestants, c'est une immense rancœur contre un système de gouvernance qu'ils ressentent comme, foncièrement, hostile. Ces jeunes aspirent, en réalité, à une vie digne, grâce à l'obtention d'un emploi et l'accès aux loisirs mais, également – surtout pourrait-on dire – à travers les marques d'une réelle considération. Sans doute, cette rancœur a été encore plus ravivée par les chiffres colossaux sur les réserves en devises du pays sans cesse claironnés par les pouvoirs publics et les sommes colossales détournées dans les affaires de grande corruption que la presse a révélées. Ces jeunes manifestants, habités par une agressivité chronique, peuvent recourir aux stupéfiants pour noyer leur amertume. Ces manifestants autant que les postulants à la mort, les harragua, ne sont pas des marginaux au sens pathologique du terme. Ils sont le produit de dysfonctionnements avérés du mode de gouvernance de la société algérienne.
Ce mal-vie concernerait, seulement, cette frange désœuvrée de la jeunesse ?
Il faut avoir présent à l'esprit que les jeunes de moins de vingt ans représentent 60% de la population en Algérie, c'est parmi eux que le chômage sévit le plus. L'esprit de contestation qu'ils manifestent se retrouve, néanmoins, chez le reste de la population. Il n'est pas exagéré d'affirmer que la société algérienne est scindée en deux blocs. D'une part, la société réelle, la grande majorité de la population, en particulier tous «les laissés- pour-compte» tous âges confondus, qui peinent pour s'assurer les conditions d'une vie à peine acceptable. D'autre part, la société virtuelle, c'est-à-dire les appareils et institutions publiques avec les personnels responsables qui les peuplent, en déphasage chronique avec la société réelle. Cette cassure a trouvé à s'illustrer dans les épisodes ininterrompus de contestation de la gouvernance publique qui se sont déroulées et continuent de se dérouler à l'échelon local. Le taux d'abstention élevé enregistré dans les scrutins électoraux organisés depuis une décennie, en particulier les élections législatives et présidentielle, en est une autre illustration.
Comment le gouvernement a-t-il pu se méprendre sur l'impact prévisible des mesures économiques qu'il avait adoptées ?
Un manque de clairvoyance politique, au moins. Le déficit de maturité chez nos gouvernants est patent, un constat qui peut se vérifier dans tous les actes de gouvernance publique. Dans le cas d'espèce, l'objectif officiellement affiché, «tordre le cou» aux lobbies qui tirent profit du commerce informel, était, sans doute, louable. Mais la gouvernance publique ne consiste pas, seulement, à édicter des mesures de réglementation économique. La démarche doit être globale, autant que possible graduelle ou sélective, en embrassant tous les angles d'approche possibles, notamment politique et sociale. La démarche du gouvernement laisse croire que ni la réaction des lobbies d'affaires, ni la révolte des ménages n'avaient été envisagées. Le gouvernement a-t-il, comme il le laisse imaginer, voulu livrer une bataille donquichottesque à des lobbies puissants et agissants qui, notamment, contrôlent toute la distribution nationale de presque tous les produits agroalimentaires à travers le pays ? Bien informé celui qui discernera la part de cynisme de celle de l'ingénuité dans la démarche du gouvernement !
C'est le patriotisme économique inspiré par l'actuel Premier ministre qui est en cause ?
Pourquoi attribuer au Premier ministre, en propre, cette paternité dans un contexte constitutionnel où, en principe, il ne fait que coordonner, seulement, l'action gouvernementale, sans l'inspirer ? Quoi qu'il en soit, à s'en tenir à l'argumentaire officiel, ce n'est pas l'ancrage moral et politique du patriotisme économique qui serait en cause. Sans s'attarder sur le constat de tous les experts autorisés qui contestent l'existence d'une réelle politique économique gouvernementale avec visibilité sur le moyen terme, supposons que le patriotisme économique en soit une expression. Ce sont, alors, l'ingénierie et la maîtrise d'œuvre qui posent problème car ils souffrent de déficit manifeste de maturation. Le gouvernement fonctionne, en effet, en vase clos. Les partenaires économiques et sociaux ne sont pas, réellement, consultés. Les experts sont, rarement, sollicités. Le Parlement est, le plus souvent, réduit à un rôle de «chambre d'enregistrement ». En règle générale, les mesures de type administratif, au caractère unilatéral, se révèlent inopérantes et même contreproductives. Le constat de carence dépasse, cependant, le seul volet de la législation et de la réglementation économiques. Il se rapporte à la perte de compétence chronique qui frappe l'administration publique algérienne, tous niveaux confondus.
Avec les mesures d'apaisement prises par le gouvernement, l'épisode des émeutes est clos ?
L'épisode, pas le processus où le pays est engagé. Tous les sociologues du monde vous le diront, la fermeture de l'espace de contestation institutionnel aggravée par l'absence de canaux d'intermédiation conduit, inéluctablement, à une explosion. Quel appareil, en effet, pourra, indéfiniment, contenir le bouillonnement qui agite, en profondeur, la société ? La mauvaise gouvernance publique persistant, la situation ne pourra que s'aggraver en s'exprimant à travers des mouvements de contestation sociale de plus en plus puissants, peut-être de plus en plus violents. Nonobstant leur aspect populiste avec absence d'ancrage économique, les mesures d'exonération édictées par le gouvernement profitent, d'abord, aux lobbies d'affaires. Par ailleurs, l'emprisonnement de centaines de jeunes algériens risque d'exacerber la rancœur des jeunes plutôt que de la tempérer. Si les actes gratuits de vandalisme et de destruction ne doivent pas rester impunis, l'emprisonnement de jeunes manifestants, des enfants de l'Algérie, ne constitue pas une solution vraiment heureuse. Des mesures intelligentes pouvant concilier les exigences du maintien de l'ordre public et les impératifs de réinsertion harmonieuse de ces jeunes au sein de la société doivent exister. Encore faut-il les prospecter. Ce qui fait obstacle, c'est la mauvaise gouvernance publique illustrée par le mépris que les pouvoirs publics affichent, en général, vis-à-vis de l'expertise scientifique, a fortiori lorsqu'elle est algérienne.
Sur un plan politique, pour endiguer le sentiment de révolte populaire évoqué, le président de la République pourrait prendre une initiative, vraiment, importante ?
Par-delà l'attitude que peut adopter le président de la République, le système, dans son ensemble, paraît frappé d'ankylose. Il est peu probable, dans ces conditions, qu'il puisse engager le processus de réformes politiques radicales que le contexte impose. Un processus qui passe par une ouverture réelle et sans délai d'un champ politique et médiatique, totalement, fermé. Tout au plus, faut-il s'attendre à des mesures factuelles, par exemple, la substitution à l'actuel Premier ministre d'une personnalité suscitant moins de crispation chez la population. Une telle mesure étant, à n'en point douter, sans effet par rapport à l'impératif de réformes évoqué, la révolte populaire qui couve au sein de la population finira, tôt ou tard, par déboucher sur l'explosion. Il ne faut pas se tromper de diagnostic, l'exigence pressante porte, en effet, sur des réformes structurelles radicales, pas sur une permutation entre responsables.
Ces émeutes auraient, par ailleurs, mis en évidence la disqualification du courant islamiste …
Gardez-vous de conclusions hâtives. C'est une face résiduelle du FIS qui a été disqualifiée, par l'ensemble du mouvement islamiste notamment, dans sa dimension plébéienne. Il suffit de s'interroger si, objectivement, les causes profondes qui ont permis au mouvement islamiste, dans les années 80, de se conforter et de se déployer au sein de la société ont disparu. Bien sûr que non, même si la population est, désormais, réservée sur la violence brutale. Le mouvement islamiste plébéien qui a opéré sa mue est bien ancré dans la société réelle, particulièrement au sein du lump-en–prolétariat, d'où il observe, attentivement, la réalité sociale en s'y adaptant, de manière pragmatique. Les récentes émeutes pourraient avoir servi de terrain d'observation du comportement de la population et du mode de riposte des forces de l'ordre. En cas de mouvement de contestation plus large, en l'absence de classe politique performante et de mouvement associatif enraciné dans la société, les dirigeants de ce courant islamiste plébéien pourront s'en improviser les leaders. Le contexte national et international ne permet plus de recourir à des solutions d'éradication basées sur la répression pure et simple. S'ils y parviennent, les leaders de ce courant, s'ils s'abstiennent de recourir aux violences aveugles, ils pourront, forts du contexte international, se prévaloir d'une «victoire légitime».
Quelles similitudes entre les situations que connaissent, respectivement, l'Algérie et la Tunisie ?
Examinons, plutôt, les différences. Première différence de taille, la Tunisie est démunie de ressources financières par rapport à l'Algérie, qui dispose d'un matelas confortable de devises. La marge de manœuvres du président Ben Ali était, forcément, plus réduite par rapport à celle dont dispose son vis-à-vis algérien. Deuxième différence de taille, le régime tunisien est beaucoup plus homogène, beaucoup plus solidaire comparativement au régime algérien qui souffre de divisions internes très graves. C'est ainsi que le régime tunisien, malgré le départ du général Ben Ali, devrait essayer de résister de manière plus durable sur la scène nationale. Troisième différence de taille, la Tunisie dispose au sein de l'opposition politique, même en nombre réduit, de dirigeants aguerris par le combat et d'un mouvement associatif organisé, notamment un syndicat des travailleurs agissant sur le terrain. La révolte populaire a été spontanée mais le mouvement associatif s'y est rallié en lui apportant une efficacité vérifiée. Quatrième différence de taille, comparativement à l'état d'exaspération de la population algérienne qui se manifeste, le plus souvent, par la violence, la population tunisienne présente un niveau de maturité politique et de conscience civile mieux adapté aux manifestations pacifiques. Certes au dénouement de la situation, des actes de violence ont été commis par des groupes d'individus relevant des anciens appareils de sécurité du président Ben Ali. Ces groupes semblent devoir être neutralisés, rapidement, par l'armée que soutient la population. Cinquième différence de taille, le régime tunisien reposait totalement sur la police, l'armée ayant, toujours, été éloignée des tâches de maintien de l'ordre. Le chef de l'armée de terre ayant refusé, rappelons-le, d'engager les troupes dans la répression des manifestations, l'armée tunisienne s'est trouvée dans une position qui la prédisposait à jouer un rôle implicite de garant de la transition. Sixième différence de taille, le retentissement à l'extérieur du mouvement de contestation du peuple tunisien, grâce notamment aux chaînes satellitaires et aux échanges sur la toile internet, a permis à la pression internationale de mieux s'exercer pour précipiter la fin de règne du président Ben Ali. Le monde occidental, principalement les USA, semble avoir suivi, dans le cas de la Tunisie, une feuille de route plus explicite que celle qui pourrait exister pour l'Algérie.
Il n'existe aucune menace susceptible de remettre en cause les acquis de cette «révolution du jasmin» qui se déroule en Tunisie ?
Plutôt que de menaces, il faut parler de défis. Le premier défi porte sur les difficultés objectives à liquider, structures et dirigeants, un régime qui, sans désemparer, a dirigé la Tunisie depuis son indépendance. Un risque évident de confiscation de la victoire du peuple tunisien existe. Le deuxième défi porte sur la nécessité de faire émerger, rapidement, de nouveaux dirigeants charismatiques, sans attache rédhibitoire avec le régime précédent. Cette condition est indispensable pour une prise en charge efficiente de la transition dans des conditions acceptables pour le peuple tunisien. Le troisième défi porte sur la gestion politique du mouvement islamiste qu'il est impensable, désormais, de cantonner dans l'exclusion. Comment associer le mouvement islamiste tunisien à la vie politique sans que cela compromette le fonctionnement démocratique du pays ? Voilà un défi essentiel pour la transition en cours.
Comment les contingences extérieures, notamment la pression occidentale, ont-elles pu peser sur la situation interne en Tunisie ?
Il suffit de relever, pour l'anecdote, que la révolte du peuple tunisien est intervenue après la publication par WikiLeaks des câbles diplomatiques américains fustigeant le caractère maffieux du régime du président Ben Ali. Sans un parrainage extérieur – explicite ou implicite — la position tranchée du chef de l'armée de terre, par exemple, aurait-elle été possible ? Il est permis d'en douter. Les USA semblent, en fait, avoir remis à l'ordre du jour le fameux projet de démocratisation du monde arabe, différé en 2004. Pour mémoire, ce projet visait à favoriser les processus de réformes dans les pays arabes pour contenir la violence par la bonne gouvernance, pas par la dictature. Ce n'est pas là de la philanthropie, c'est, au contraire, une manière plus intelligente de sauvegarder et de faire fructifier les intérêts de puissance des USA. Il faut supposer, à cet égard, qu'une feuille de route américaine existe pour le Maghreb, Egypte incluse. Si l'expérience qui se déroule en Tunisie s'avère concluante, elle pourrait servir de modèle pratique.
De quels moyens dispose le monde occidental, même avec l'appui des USA, pour agir sur les processus de réformes que vous évoquez ?
De bien des moyens ! Il faudrait, cependant, revoir les priorités de rôles que vous supposez. Il est clair que ce sont les USA qui détiennent le rôle prédominant dans l'influence exercée sur le processus en cours en Tunisie. Les USA ont élaboré, depuis un temps déjà, un modèle théorique testé, notamment, en Serbie, en Ukraine et en Géorgie, sous l'appellation générique de «révolution pacifique». Lorsque, dans un pays déterminé, la situation est jugée mûre pour procéder à la déstabilisation d'un régime dictatorial, les USA, par des relais appropriés, mettent en application un schéma, soulignons- le, déjà conceptualisé. Ils exacerbent le sentiment d'exaspération de la population en montant en épingle les travers des dictateurs ; ils agissent, efficacement, pour contraindre les forces d'opposition désunies à se fédérer et ils s'ingénient à intimider l'entourage du dictateur, chefs militaires et responsables des services de sécurité, pour les inciter à la neutralité, sous peine d'être poursuivis, individuellement, pour crimes contre l'humanité. Théoriquement, la pression populaire aidant, le régime dictatorial tombe, à la tête, comme un fruit mur. Ce schéma qui peut paraître manichéen ne peut être appliqué, naturellement, que dans les cas où la situation interne est propice. Il ne faudrait pas, dans le cas d'espèce, que le rôle déterminant du peuple tunisien soit minoré.
Les USA joueraient, donc, un rôle prépondérant dans un espace maghrébin réputé sous influence française ?
Jusqu'à preuve du contraire, le statut des USA est celui d'une puissance mondiale. Dans un monde qui est en pleine reconfiguration, les USA veulent s'approprier une place éminente, notamment dans les régions d'intérêt fondamental, par le positionnement géostratégique ou la disponibilité de richesses naturelles. Pourquoi, concrètement, la France marque le pas par rapport aux USA dans cette reconfiguration du monde ? Les USA surpassent la France sur trois plans. Leur processus d'évaluation, plutôt dynamique, d'essence très pragmatique, ne pèche pas par préjugé dogmatique comme c'est le cas pour la France. Leur mode opératoire, très entreprenant, se caractérise, parfois, par de l'audace tandis que la démarche de la diplomatie française reste des plus frileuses. Leurs moyens logistiques, sous toutes variantes, sont, enfin, sans rapport avec les possibilités limitées de la France. Dans le cas de la Tunisie, les USA, capables d'immersion dans toutes les franges représentatives de la population, ont pu, nonobstant la toute-puissance prêtée à l'appareil répressif du pays, anticiper la chute inéluctable de l'ancien régime jusqu'à, sans s'encombrer de considérations sentimentales sur des accointances passées, pousser le président Ben Ali vers la sortie. La France, par contre, prisonnière de stéréotypes éculés, n'a pas, correctement, évalué le bouillonnement de la société tunisienne, ni même les évolutions favorables à une transition démocratique – indécelables à l'œil nu, il est vrai – intervenues dans l'administration et l'armée tunisiennes. Indépendamment des strictes considérations diplomatiques, la position de la France semble, cependant, avoir subi, de manière cumulative, le poids des relations subjectives – et douteuses – entretenues par les responsables français avec le régime défunt ainsi que la pression des réseaux d'affaires connectés à l'entourage de l'ancien chef de l'Etat. Le schéma d'évaluation et de réaction de la France et des USA qui vient d'être évoqué pourrait, sans grand risque d'erreur, se vérifier dans le cas des autres pays du Maghreb. Dans le cas algérien, en particulier, pour se convaincre que les approches des USA et de la France ne coïncident pas parfaitement, il suffit de procéder à une comparaison des descriptions de situation, que les ambassadeurs américain – dont le diagnostic est sévère sur l'usure du système algérien – et français à Alger – dont l'approche est presque complaisante, résignée à se contenter d'un régime jugé être le meilleur rempart contre l'islamisme — ont développées dans les câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks.
A court terme, le scénario tunisien pourrait-il se vérifier en Algérie ?
Il faudrait, au préalable, récuser la thèse en vogue parmi certains hauts dirigeants algériens qui considèrent que les peuples échaudés par des épisodes sanglants se résignent, longtemps, à leur sort. De surcroît, ces mêmes dirigeants estiment que le peuple algérien, démuni de haute conscience politique, est, en réalité, un simple «tube digestif». Ils en déduisent qu'il n'existe pas de menace sérieuse de soulèvement populaire en Algérie. La même approche que les autorités coloniales françaises qui ont été, et pour cause, surprises par le déclenchement de la guerre de Libération nationale. Revenons au scénario tunisien qui, évidemment, ne va pas, forcément, se reproduire de manière mécanique en Algérie. Mais l'effet symbolique jouera, certainement. Observez, en ce sens, la recrudescence des cas d'immolation par le feu au sein de couches diverses de la population algérienne. Le climat d'ébullition au sein de la population, faut-il le répéter, est presque à son paroxysme. La radicalisation de la situation, cependant, va dépendre, plus fondamentalement, de trois variables principales. Premièrement, la capacité d'anticipation dont fera preuve le régime car, pour endiguer une révolte populaire tout à fait prévisible, il lui faudra bien donner des gages, en entamant une politique résolue d'ouverture du champ politique et médiatique. Deuxièmement, le positionnement qu'adoptera l'armée, toutes composantes confondues, en cas d'aggravation majeure du malaise actuel avec dégénérescence possible des manifestations populaires à intervenir, une simple répétition du scénario d'Octobre où l'armée réprimerait la population paraissant, à cet égard, invraisemblable. Troisièmement, le degré de détermination affichée par les USA et la France pour faire pression sur le régime algérien et le pousser vers un réel processus de réformes politiques. Pour le reste, les tendances lourdes qui caractérisent la situation ayant été, depuis longtemps, identifiées, le cours des événements pourrait, contre toute attente, se précipiter sous l'effet d'un prétexte même mineur. Bien des événements marquants dans l'histoire universelle ont été provoqués par un épisode d'apparence insignifiante, le fameux «grain de sable»…
A plus longue échéance, quelles perspectives envisager à propos de l'évolution de la situation en Algérie ?
La réponse précédente, c'était, d'une certaine manière, l'évocation du scénario d'une transition pacifique. Si le statu quo actuel persiste, c'est un scénario de violence qui s'annonce. Le système ne paraissant ni résolu à se réformer – ni capable, d'ailleurs, de le faire – l'incapacité des élites à agir sur la réalité devant, selon toute vraisemblance, persister, la cristallisation des contradictions va imposer la rue comme arbitre final du processus en cours. Au demeurant, les hauts dirigeants algériens, peu convaincus que la démocratie constitue un antidote à la pauvreté et au sous-développement, ne voient pas l'utilité de réformes politiques. Il faut espérer que la violence qui accompagnera ce dénouement n'ait pas raison de la pérennité du pays en termes de cohésion sociale et d'intégrité territoriale. Il faut souhaiter, en effet, que le processus de violence à venir ne provoque pas de fractures irréversibles dans la société algérienne. Il faut espérer, tout particulièrement, que l'institution militaire soit préservée dans son unité, laquelle serait mise à mal par toute implication dans des opérations intempestives de maintien de l'ordre. Les contingences internationales n'étant pas sans effet sur la situation dans le pays, il faut souhaiter, là aussi, qu'elles ne conduisent pas aux solutions de «dernier recours». La proximité de l'Algérie avec l'Europe occidentale, son appartenance à la zone sahélienne ainsi que son statut de pourvoyeur important de l'Union européenne en pétrole et en gaz lui donnent un positionnement géopolitique particulier qui la prédispose à subir une formule d'amputation territoriale.
Propos recueillis par Hani M.


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