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La passion algérienne.
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 20 - 06 - 2019

Ceux qui nous gouvernent n'aiment pas l'Algérie et encore moins son peuple. Mais ils ne se privent pas de parler en son nom, lui prêtant des sentiments, revisitant ses revendications, manipulant les valeurs qui lui sont précieuses sans craindre sa colère parce qu'ils se pensent invincibles depuis les hauteurs du monde qu'ils dépossèdent de sa richesse, de ses mémoires sociales et de son histoire millénaire.
Cette histoire millénaire s'est bâtie depuis cette terre généreuse et immense aux racines exubérantes de sédiments en sédiments, depuis les berbères, les phéniciens, les carthaginois, les romains, les arabes, l'empire Ottoman, l'empire colonial français, chaque couche d'histoire y laissant sa trace, sa mémoire, pour le pire et parfois le meilleur, et c'est de ce mélange, de cette glaise faite de sang, de résistances, de victoires et d'échecs, de poésie, de chants, d'écriture orale et écrite en toutes les langues que portent cette terre, qu'est né le peuple algérien tel qu'il se présente aujourd'hui, à ses yeux d'abord, ensuite aux yeux de ceux qui l'écrasent et enfin aux yeux du monde qui le regarde et qu'il regarde.
Tout au long de sa longue histoire, le peuple algérien, celui d'en bas, celui qui n'avait rien d'autre à défendre que sa terre et son pain, a toujours été à l'avant-garde des luttes pour sauver sa patrie, la protéger à chaque fois qu'il l'a sentie en danger, menacée de disparition. Y compris pendant la dernière guerre civile, guerre entre frères, où de braves gens sous la contrainte des violences ont été armés par l'état pour se défendre, l'histoire a dit comment ces sacrifiés ont été traités après avoir gagné la bataille par ceux- là même qui les avaient convoqués en renfort.
Le Mouvement de février 2019 s'inscrit dans cette histoire : il est venu sauver l'Algérie des gangs qui étaient en train de la dévaster dans une insatiable faim de richesse et de pouvoir en subalternes du capitalisme mondialisé, des gangs sans patrie et sans drapeau.
Des gangs qui, toute honte bue, sont venus armés de couteaux à la télévision publique et nationale, dans une symbolique ravageuse, se partager l'emblème national transformé en gâteau à la crème comme on se partage la nation.
Je ne me souviens pas d'avoir entendu un général, ni même un colonel, ni même un adjudant se soulever avec courage pour défendre ce symbole.
Aussi, tous ceux qui parlent aujourd'hui au nom du peuple, qu'ils soient militaires ou civils, tout en lui interdisant de se choisir ses représentations culturelles et symboliques, ses représentants politiques, devraient s'interdire de parler pour lui et de ne parler qu'en leurs noms ou au nom des institutions qu'ils représentent. C'est la première des politesses qui est dûe au courage et à au patriotisme populaire à la limite de la passion, parce qu'il existe une passion algérienne.
A) Tamazgha en renfort de l'emblème national.
Cette passion algérienne s'est incarnée dans l'emblème national, dès la première marche il a été porté, rouge, blanc, vert, en croissant et en étoile, de toutes les manières possibles et imaginables. En cape, en chapeau, en parapluie, en parasol, en nappe, en cravate, en écharpe, par des hommes, des femmes et des enfants suçant encore leur pouce, des drapeaux datant parfois de la guerre de libération nationale, de mai 45, sortis de la naphtaline où ils avaient été laissés dans l'attente de ces jours de dignité.
Cette passion a rendu à ce drapeau sa fonction de symbole premier de la nation en le déployant depuis les confins du Sahara, jusqu'au bord de nos rives en Méditerranée, de Tindouf à Bechar jusqu'aux frontières libyennes, le Mouvement Populaire de février a redessiné le corps de la nation et réaffirmé le désir de vivre ensemble : il a crié Algérien. Aucune communauté ne s'est portée absente, toute l'Algérie a répondu présente. Mieux encore, au côté de l'emblème national, le drapeau de tamazgha, symbole de l'identité puissante des origines, n'est plus vécu comme une menace mais comme un rempart à la désintégration du territoire. Un renforcement dans la loyauté à la nation algérienne : algériens parce que amazigh aussi, c'est celui- là le message et qu'importe si personnellement je n'aime pas trop les prémisses qui ont présidé à sa naissance, ce qui compte c'est le mouvement critique de la pensée. Au grand désarroi de ceux qui, comme le MAK, prônent la Kabylie comme une terre à part, pendant que ceux qui rêvent d'un territoire touareg sont aux aguets depuis le Sahel en guerre.
Nos compatriotes berbérophones qui ont gardé vivante l'une des langues les plus vieilles de la méditerranée par la grâce de l'histoire et de la géographie, et par la grâce des femmes qui la transmettent depuis des millénaires, (c'est à ma mère que je dois cette langue vivante dans le froid de St Etienne), qui ont sauvegardé ce patrimoine vivant devrait être une fierté nationale au lieu d'être traité comme des suspects de je ne sais quel complot.
Si complot il y a, il vient de ceux qui manipulent le récit national, l'histoire énorme de cet immense pays qu'est l'Algérie et qui prétendent que ce pays millénaire serait né de Ben Badis et de Novembre 54, que les honneurs leurs soient rendus mais juste à la mesure de leur part, ni plus, ni moins. Honte à ceux qui transforment en nain un pays à l'histoire géante. Nos pierres, nos gravures rupestres uniques au monde, les noms de nos villes, nos traces Numides, Phéniciennes, Carthaginoises, Romaines, nos Kalaa, nos ksours, nos puits, nos oliviers, notre manière de labourer nos terres, notre couscous, nos chants, notre poésie, nos instruments de musique, notre manière de nous vêtir, nos casbah, tous témoignent de cette histoire, nos langues multiples et riches d'emprunt au monde depuis les Numides, la puissante histoire arabe-musulmane, jusqu'à l'empire ottoman en passant par l'empire français jusqu'à l'indépendance.
Aujourd'hui pour être reconnu algérien, il faudrait abandonner cette richesse et nos apports au monde pour anônner tous ensemble des poèmes écrits avec coeur et esprit mais dans la conjoncture de la guerre de libération nationale, dans l'urgence d'une identité menacée ?
Aujourd'hui, El Hamdoullah, l'écrasante majorité des nouvelles générations lisent et écrivent l'arabe, cette langue magnifique qu'elle soit classique ou populaire dont ils se sont saisis pour en faire des langues de liberté, de poésie créative, des langues de citoyens et cela sans écraser les autres langues de ce pays, les tamazight, le français, tout en servant de ce que le monde leur offre, l'anglais et qui sait bientôt le chinois.
Une langue arabe fraternelle et non pas une langue arabe/ instrument au service d'une poignée de notables, petit-bourgeois ultra conservateur, méprisants les jeunes et les femmes, enfermés dans un patriarcat qui utilise l'arabe classique comme une arme de division sociale et culturelle. Incapables d'imaginer que les parlants l'arabe dialectal puissent participer du changement ils prétendent incarner la nation, le « droit chemin » afin de consolider leurs positions de pouvoir et interdire tout récit concurrent. Aujourd'hui menacé par cette nouvelle génération multilingue, ils redoublent de férocité le visage masqué par les valeurs de novembre (amputés du souffle libérateur) et la figure de Benbadis qu'il défigure. Jusqu'à présent on les croyait des civils honteux de leur passé entre FLN repenti en quête d'une nouvelle identité politique et frères musulmans peu fiers de leur accompagnement douteux des gangs, mais aujourd'hui, auraient-ils été appelé à resservir, en idéologues des nouveaux officiers, comme on renoue avec une mission historique depuis la prise de pouvoir dans le monde arabe par les militaires. Il est permis de se poser la question vu les dernières sorties du porte-parole du Haut commandement militaire. Belle alliance entre le marché libéral et la camisole liberticide.
B) De la nationalité à la citoyenneté.
Loin de ces calculs fermés en protégeant l'emblème national des millions d'algériens et d'algériennes en marche ont espéré en même temps se mettre sous sa protection pour clamer haut et fort, le désir de vivre ensemble en épousant, comme on projette une utopie sur nos rues interdites, les valeurs de la citoyenneté : civilité, civisme, solidarité.
– L'autre valeur commune qui a été partagée, s'est attachée à protéger notre religion majoritaire, l'islam, de la fitna. En déclarant que les manifestations auraient lieu après la grande prière du vendredi, nous avons voulu le découpage du temps entre le sacré et le profane.
– En marchant par millions nous avons également scellé notre attachement à la souveraineté nationale dans une grave fidélité à notre histoire de résistances aux dominations étrangères, dans une belle loyauté au Serment de novembre 54, nous avons redonné un visage à la rue Larbi Ben M'Hidi, à la rue Hassiba Ben Bouali, et à la Place Maurice Audin. Et porté pour eux, avec eux et pour nous le drapeau de la Palestine occupée, colonisée, écrasée et abandonnée.
Dans un contexte mondial de redécoupage du monde par des puissances hégémoniques en guerre qui instrumentalisent les divisions ethniques et religieuses au nom de la « démocratie », ces valeurs communes sont des boucliers précieux pour défendre et reconstruire un pays défait, dévasté aujourd'hui.
Gare à ceux qui ne l'ont pas entendu.
Aucune force politique, aucune institution se revendiquant de cette passion de l'Algérie ne devrait prendre le risque de manipuler ces valeurs, ces symboles, de déconstruire, de défaire ce que la maturité politique, l'histoire, la mémoire des guerres fratricides a permis de clarifier, de reconstruire, de retisser comme on répare avec espoir le tissu social déchiqueté.
Manipuler ces symboles, les interdire, ce serait faire une grave erreur politique sauf à vouloir faire exploser cette passion algérienne.
C'est en cela que le Mouvement de février est un mouvement historique et porteur de révolution : il est venu rappeler quelques valeurs, une éthique sans lesquelles il n'y a pas de nation. Au fond, sa seule revendication est de pouvoir entretenir sa passion algérienne par l'exercice effective de sa citoyenneté dans le cadre d'un Etat de droit et c'est en cela qu'il interpelle ceux qui nous gouvernent espérant les contraindre, les amener à remplacer, par la seule force du concept et de la pratique de la Selmya, leur logiciel de pouvoir violent (y compris lorsque cette violence est symbolique, économique) par un logiciel issu de ce qui est légal et qui se définit en termes de « droits humains » et « droits politiques » dans l'égalité homme et femme, et j'ajouterais pour ma conscience de gauche et par fidélité à notre histoire « droits économiques ».
Loin des identités meurtrières dont il a payé le prix, le peuple algérien peut être accusé de tout sauf de manquer de patriotisme, en déployant le drapeau national il en a assumé tout l'héritage depuis son propre récit et il s'est souvenu – parce que nous avons les archives, j'adore cette phrase – que la première devise de l'Algérie indépendante était, en arabe, « Mine châab wa ila châab », et en français « Par le peuple et pour le peuple », de ma mère je n'ai pas appris comment on dit cette phrase en kabyle car elle se moquait de la politique comme de sa première figue mais en revanche je suis sûre qu'elle aurait compris que je veux simplement, comme les millions de mes compatriotes, être libre dans mon pays, comme elle a acceptée bien qu'elle n'en avait pas le choix que je sois libre dans ma famille, parce que je crois qu'elle m'aimait et qu'elle ne voulait pas me perdre. Malheureusement l'armée n'est pas ma mère et notre chemin si nous ne nous laissons pas diviser sera long mais juste. Selmya.


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