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Micheline la Française, la tante Zalamite et les autres
LES IRREDUCTIBLES FEMMES DE LA GUERRE DE ABDENOUR SI HADJ MOHAND
Publié dans Le Soir d'Algérie le 13 - 10 - 2019

Parmi les fragments de Mémoires d'un enfant de la guerre (le titre d'un de ses livres), Abdenour Si Hadj Mohand continue de privilégier — et de publier ! — ceux en rapport avec les femmes qui ont soutenu, participé à la guerre d'indépendance. L'ouvrage Les irréductibles s'inscrit dans l'entreprise de réhabilitation d'une histoire qui reste à écrire.
La libération mémorielle des femmes et des militantes s'appuie, comme toujours chez l'auteur, sur de courts récits retraçant des itinéraires, des engagements, parfois de simples présences, aussi divers que polysémiques. Les éclairages sont d'autant plus pertinents lorsque l'on sait que «la société traditionnelle n'a pas pour vocation à exhiber la femme, encore moins ses actes de bravoure et qui plus est lorsque celle-ci est livrée à toutes sortes d'exactions, d'humiliations et de sévices»
(chapitre 10 : Les femmes de la rébellion). Dimension méconnue de la guerre «oblige, mais ce n'est pas pour autant qu'il faille comprendre que l'apport de la femme dans le combat libérateur doit être réduit à un rôle passif, voire sans aucune signification ni influence dans le déroulement et l'aboutissement du conflit armé». Dans le même chapitre, Abdenour Si Hadj Mohand souligne encore : «Si des exploits de cette gent ne font pas la une des journaux, ou encore les récits de livres ou de films documentaires, en tout cas rares, c'est parce que l'historien, le romancier, le journaliste, le cinéaste, ne disposent pas de récits de témoignages détaillés sur le rôle de la femme dans la société en général et dans la guerre en particulier. Et ce n'est certainement pas ce qui pouvait réduire à néant son héroïsme, son rôle déterminant dans le combat contre l'occupant». Autre rappel : «Dans notre travail de recherche sur les évènements de la guerre, nous avons pu nous rendre compte que la femme s'est imposée dans le mouvement libérateur. En nous intéressant de plus près à quelques icônes de cette révolution qui sont du reste nombreuses dans cette région de Kabylie, les noms de femmes ayant assumé des responsabilités au sein de l'organisation armée ont émergé d'eux-mêmes, d'où notre plus grand intérêt à entreprendre d'aller dans le détail en élargissant davantage notre champ d'action, en généralisant notre action sur toute la Wilaya III historique. Nous avons été amenés presque sans difficulté aucune à replacer ces femmes dans l'organisation logistique de l'ALN au sein du combat.» 
S'agissant des missions et responsabilités de ces femmes, cela va «du renseignement et liaisons à la collecte de fonds, la distribution, l'approvisionnement en produits alimentaires, vestimentaires, médicaux, mais aussi d'armes et munitions servant aux attentats. La gestion de refuges et refuges avec abris est confiée bien sûr aux femmes. Certaines d'entre elles ont assuré des rôles de direction de cellules armées en qualité de chef de secteur».
Abdenour Si Hadj Mohand a consacré plusieurs ouvrages à ces femmes militantes de la guerre d'indépendance. Les irréductibles, son dernier livre paru, se veut le prolongement d'un combat mémoriel visant à faire retrouver aux femmes algériennes toute leur place dans l'Histoire et à conforter leur citoyenneté dans les dynamiques en cours. Comme toujours, l'auteur donne à lire des récits authentiques.
«Ce livre, écrit-il, est l'histoire vraie de ces femmes qui ont défié le colonialisme français dans la région de Kabylie, durant la période de 1954 à 1962. Pour les générations futures, ces épopées serviront d'exemple de bravoure, de patriotisme et d'amour de la patrie pour ceux et celles dont l'idéal de liberté constitue une raison de vivre.» Abdenour Si Hadj Mohand ne fait pas œuvre d'historien, se limitant à un assemblage de fragments de vie, mais des traces mémorielles souvent associées à l'histoire, par une heureuse combinaison entre subjectivité de l'écrivain et domaine des faits, description des évènements, actes du temps que sont les témoignages sérieux. Dans ses courts récits, l'auteur apporte de l'information, des détails authentiques, des éléments particuliers qui rendent ses personnages (réels) uniques. 
La marque de fabrique de l'auteur, c'est son style personnel. Il sait construire de petites histoires réelles en utilisant le dialogue, en créant l'atmosphère adéquate et d'autres techniques de fiction pour rendre ses textes esthétiquement satisfaisants et agréables à lire. Résultat, le livre propose toute une galerie de tableaux vivants et d'une remarquable variété. «Elle s'appelle Krim Zahra dite Malika, épouse capitaine Krim Rabah, lui-même frère du célèbre Krim Belkacem. Ou Guenif Louiza dite Nouara Michelet, épouse Fellak. Ou encore Petry Micheline Berthe Anna (à Iferhounène, les gens l'appelaient Micheline Tharoumith), la Française. Gideline Simone, épouse Belkadi, encore une autre Française. Elles sont des acteurs (actrices si vous préférez) de la guerre de Libération nationale en Algérie. Et d'autres encore, comme Asma Ouerdia de Redjaouna Techt, Chara Ouerdia d'Ouaguenoun... la liste est longue. Même si nous ne pouvons pas toutes les citer, elles n'en sont pas moins héroïques», résume l'auteur.
L'échantillon que donne à lire Abdenour Si Hadj Mohand n'en représente pas moins des figures féminines d'une éclatante diversité et «filmées» dans le feu de l'action, au quotidien, chacune faisant face, à sa manière, aux horreurs de la guerre. Des personnages complexes vivant des situations complexes, parfois pris à leur corps défendant dans l'engrenage des évènements. Ainsi en est-il, par exemple, de Guenif Louiza dont le mari, Ouali, avait rallié les forces d'occupation françaises. Elle avait refusé de suivre son mari harki et elle était recherchée. Elle et son petit garçon Mohand finirent par se retrouver à Bounaamane, le quartier général du colonel Amirouche... Il y a aussi l'histoire de Amrane Zahra, née en 1939, infirmière au village Iguersaffene (évacué par l'armée française le 4 décembre 1957) et qui «avait pris le chemin de Draâ El Mizan, troquant son métier d'infirmière contre celui de combattante». 
Cette femme inflexible avait confié aux maquisards : «Je préfère combattre et donc tuer que de soigner. Depuis que j'ai assisté à la mort de mes frères maquisards et aux exactions subies par mes sœurs (...).» Amrane Zahra prendra alors «le nom de guerre de Malika» et elle sera fichée comme terroriste. Celle qui deviendra l'épouse de Krim Rabah avait été poseuse de bombes durant les années 1959 et 1960. L'auteur lui-même se met en scène dans le chapitre consacré à la tante «Zalamite». L'action se déroule à Aït Ouatas (Iferhounène), en 1959, dans l'enfer de l'opération «Jumelles». «Après la mort de mon père en 1959, fusillé à Ighzer El Hocine (...), poussé par les nécessités extrêmes de la vie, je devais dès l'âge de 9 ans assurer des missions qui, en temps normal, étaient réservées aux adultes. 
Les femmes avaient joué un rôle déterminant dans cette mission où j'étais l'unique homme, acteur, du moins selon les informations qui m'étaient données et les différents contacts et relations que j'avais eus dans ce cadre», raconte l'auteur à l'entame de son récit. Et sans doute parce que la mission était périlleuse, surtout pour un petit garçon de 9 ans, l'auteur se souvient des moindres détails de son aventure : «On me réveilla de bon matin, aux environs de 7 heures, et mis à ma disposition un âne de grande taille avec pour mission, donc, de me rendre à Tazrouts, distante de quelque 10 km du village où nous étions réfugiés.» La suite de l'histoire est magistralement enlevée. L'action dans «La tante Zalamite» (titre de ce chapitre 9) découle principalement du caractère, des émotions et de l'imagination de l'enfant. Le héros en herbe avait un soutien, un complice : «J'avais confiance en mon âne qui s'était acquitté de sa tâche, sans aucune fausse note, en bête bien dressée. Il me rassurait par sa connaissance parfaite du relief, du chemin pour me mener à bon port. (...) Il était, pour moi, un véritable compagnon (...).»
Sur les douze histoires courtes qui composent le livre, «La tante Zalamite» est l'unique texte où le «je» de la subjectivité est employé par l'auteur, mais un «je» de soliloque et monologue imaginatifs qui raconte aussi les faits et qui apporte, à son tour, une lecture singulière de l'histoire de la guerre.
Hocine Tamou
Abdenour Si Hadj Mohand, Les irréductibles femmes de la guerre,
édition à compte d'auteur, Médias Index 2017, 126 pages.


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