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Reportage
Les clandos du Golfe
Publié dans Le Soir d'Algérie le 31 - 12 - 2011


Par Ma�mar Farah
[email protected]
� Depuis qu�on lui a attribu� une concession sur la plage de A�n Achir o� il dispose d�un petit fast-food et de quelques chaises et tables en plastique qu�il loue aux vacanciers, S. ne pense plus � abandonner sa famille et son pays�
Le vent redouble de f�rocit�. Il jette, contre les r�cifs abandonn�s par les p�cheurs du vendredi, les vagues furieuses et de ce choc sulfureux, naissent des milliers de perles qui retournent l� d�o� elles sont venues : le grand oc�an. La tristesse de la mer, quand les �l�ments de la nature sont en furie, est d�une sublime beaut�. On s�habitue � l�aimer sereine et tranquille sous le soleil m�diterran�en, accueillant par vagues successives les cohortes joyeuses des baigneurs et cette image suffit � notre bonheur. Mais lorsqu�on y va en hiver, par ces terribles journ�es de grand froid et de vents enrag�s, on y d�couvre un charme particulier et, pour peu que l�on soit install� devant une belle chemin�e et que l�on puisse la voir par de grandes baies vitr�es, le charme devient f��rie� Nous n�avons pas de chemin�e, mais les radiateurs � gaz nouveau style, qui s�accrochent au mur facilement et traitent automatiquement les gaz br�l�s, peuvent faire l�affaire, d�autant que leur belle flamme nous rappelle les chemin�es d�antan.
Une harga qui tourne souvent au drame
Par contre, les baies sont bien l�. De l�endroit o� je me trouve, la vue est d�gag�e totalement sur la mer en furie. Le petit morceau de plage est invisible et l�on a l�impression d��tre sur un navire. Les vents hurlent sans arr�t et leur sifflement se r�pand dans tout l��tablissement. C�est alors que monte la m�lodie d�di�e � la mer. Je passe ainsi de longues heures � contempler ce spectacle bouleversant et je m�en veux de ne pas �tre un cin�aste pour immortaliser, par un long travelling sous la pluie, cette mer aux couleurs changeantes qui gueule dans le vent comme une m�re �plor�e. Dans ce hurlement et ce fracas, une voix, � peine audible, m�appelle. Je me retourne. C�est un jeune homme d�une trentaine d�ann�es qui prononce mon pr�nom en lui accolant un timide �tonton� qui me va droit au c�ur. Je ne le connais pas, mais lui me conna�t : �Je suis l�un des gosses qui vendaient des cacahu�tes � l�Auberge, il y a une quinzaine d�ann�es !� Ah qu�il a grandi ce m�me ! Le voil� un jeune homme, lui qui d�passait � peine le lourd couffin charg� de fruits secs et d�arachides. La rencontre sera longue. Et fructueuse� Les enfants de la mer ont toujours des histoires croustillantes � vous raconter. Et de nos jours, s�il ne s�agit plus de pittoresques aventures de pirates, le go�t du risque et le charme de la d�couverte qui les caract�risent en font toujours des chapitres color�s qu�on prend un malin plaisir � feuilleter. Aujourd�hui, l�actualit� de la mer est celle de l��migration clandestine. Ces �harraga�, comme on les appelle, alimentent une chronique qui tourne souvent au drame. Je connais des familles qui ont perdu des �tres chers, d�autres qui ignorent jusqu�� pr�sent le sort de leurs enfants, d�autres encore qui continuent d�esp�rer en croyant que leurs gosses croupissent dans une prison tunisienne.
La Sardaigne ? Non, c�est Bizerte !
La harga est une r�alit� quotidienne et il m�arrive souvent de voir partir d�ici, mais aussi de la Caroube, de Sidi Salem et d�autres plages encore de ce grand golfe qui va jusqu�au Cap Rosa, ces barques surcharg�es, v�ritables cercueils flottant. Je l�ve souvent les mains, non pas pour leur dire �Bon voyage !�, mais pour prier : �Dieu, faites qu�ils arrivent � bon port !� C�est que cette partie de la M�diterran�e est fort dangereuse. Tous les clandestins rescap�s racontent que, m�me par beau temps, les risques sont omnipr�sents : �Une fois, raconte un passeur, nous sommes partis alors que la mer �tait tr�s calme. La m�t�o n�annon�ait rien de particulier et le soleil �tait au z�nith. Tout se passait bien au d�but, mais � quelques kilom�tres des eaux territoriales, la barque se mit � tanguer rageusement. Il y a des courants terribles dans cette zone.� Tous sont unanimes : un beau temps n�est pas toujours synonyme de voyage sans probl�me. Et il y a aussi les pannes de moteur, les barques qui prennent de l�eau, les impr�vus, les GPS qui d�raillent. Mon interlocuteur a commenc� la �harga� par un voyage clandestin qui le m�nera en� Am�rique latine. La harga n�avait pas encore rencontr� les petites barques et elle se faisait � bord des grands navires marchands. Dans un reportage publi� il y a quelques ann�es, j�avais racont� l�exp�dition de S. digne d�un roman d�aventure au long cours. L�enfant de Toche �chouera au Br�sil et conna�tra diff�rentes p�rip�ties avant de rentrer en Alg�rie. Une fois dans son pays, il �chafaudera le plan d�une autre harga, mais � bord d�une barque cette fois-ci. Destination : la Sardaigne, distante des c�tes b�noises de 150 kilom�tres environ. C�est l�un des premiers � tenter l�aventure. Un bien p�rilleux voyage puisque la temp�te surprendra les clandestins � 80 kilom�tres de la Sardaigne. Elle fut p�rilleuse et tous les rescap�s en gardent de terribles s�quelles. Apr�s avoir cru que leur dernier moment �tait venu, ils furent jet�s par les vents sur une c�te inhospitali�re. Les secours arriv�rent aussit�t : ils avaient �chou� non pas en Italie, mais pr�s de� Bizerte ! Les clandestins que je rencontre me racontent tous les m�mes histoires. La temp�te, l�arriv�e en Sardaigne, le centre de transit, l�escapade vers le continent, le voyage vers la France, le refoulement, le retour en Alg�rie et l�in�vitable recommencement. Mon reportage sur l�aventure de S. se terminait par son engagement formel � reprendre la mer d�s que les conditions le permettraient. J�avais beau lui parler de ses parents, lui montrer le b�b� qu�il tenait dans ses bras, il me r�p�tait qu�aucune force ne l�emp�cherait de repartir� Et pourtant, il est toujours l�. Il suffit de si peu pour les garder ces m�mes d�sorient�s, perdus, exclus de cette soci�t� qui a perdu toutes ses valeurs. Depuis qu�on lui a attribu� une concession sur la plage de A�n Achir o� il dispose d�un petit fast-food et de quelques chaises et tables en plastique qu�il loue aux vacanciers, S. ne pense plus � abandonner sa famille et son pays.
La corniche aux miradors
Je suis all� le revoir du c�t� de A�n Achir, dans cette zone militaris�e � outrance que j�ai appel�e un jour �la corniche aux miradors�. Il y a d�abord la plage militaire parce qu�en Alg�rie, les militaires ne se baignent pas avec le peuple comme dans tous les pays du monde ! Et la police n�a pas trouv� mieux que de prendre une portion de la plage de A�n Achir, installant un centre de repos pour flics qu�elle aurait pu construire ailleurs. En face, c�est la gendarmerie qui a bouff� des terres qui auraient pu servir au tourisme. Qu�attendent les Douanes et la Protection civile pour achever cette �uvre et nous interdire totalement l�acc�s � cette langue de terre qui se termine par le beau Cap de Garde ? S. �tait l� � servir quelques clients venus de Constantine dans un car gar� tout pr�s du fastfood. Il nous accueillit avec chaleur et nous proposa aussit�t son fameux th� � la menthe. J��tais accompagn� d�un journaliste du quotidien am�ricain The Wall Street Journal qui faisait un reportage sur la harga. Des amis d�Alger l�avaient orient� vers moi. Je faisais le traducteur. S. fera remarquer � notre h�te que s�il a d�cid� d��migrer, ce n�est pas pour les sous : �Vous savez, nous n�avons pas � nous plaindre ici et nous ne sommes pas dans la m�me situation que les jeunes qui viennent du Sahel. Eux sont vraiment dans le besoin et partent en Europe pour travailler dur et envoyer des mandats � leurs parents. Moi, j�ai un p�re qui gagne bien sa vie. Nous avons une maison et je ne manque de rien. Nous partons l�-bas pour voir cette Europe que l�on nous d�crit comme le paradis. Mais beaucoup d�entre nous d�chantent et reviennent. On parle beaucoup de ceux qui restent mais on ne parle pas assez de ceux qui reviennent ! Et, pour �tre franc avec vous, je vous dirai que ceux qui restent ne sont pas toujours de bons travailleurs : j�en connais qui vivotent gr�ce aux larcins�� Un autre harrag se joint � nous. Celui-l� est un passeur, un vrai. Il ne veut pas parler de l�argent qu�il re�oit contre une travers�e toujours risqu�e mais revient sur le m�me sujet : �Moi, je vais l�-bas juste pour emmener les jeunes. �a ne m�int�resse pas de vivre en Europe. J�ai toujours l�impression que nous sommes mieux ici quand je vois les Europ�ens faire des calculs sans arr�t. Ils ach�tent les past�ques par tranches ! Le pain est trop cher ! Ils sont tout le temps en train de courir derri�re l�euro. J�ai l�impression que nous prenons plus le temps de vivre ici et que certaines valeurs, disparues l�bas, se maintiennent ici��
Je ne comprenais pas qu�elle puisse me dire : �Je t�aime�
Le journaliste �tranger ne comprenait plus rien. Il �tait venu avec l�id�e de rencontrer des jeunes d�sabus�s, an�antis, parlant de l�Europe comme d�un paradis et il tombe sur ces jeunes au patriotisme � fleur de peau. Aujourd�hui, je pense qu�il a d� me soup�onner d�avoir s�lectionn� les interview�s comme on le faisait du temps du parti unique. Moi, je n��tais pas surpris car je savais que ce n��tait ni le travail, ni l�argent qui attiraient les jeunes. Ce qui les attire, c�est la vie de jeune car ici ils ont une vie de vieux. On ne leur propose que la religion et avec la religion, seule, on ne peut pas vivre ses r�ves de jeune. Ils ont besoin de loisirs, de tol�rance et de compr�hension. En outre, la soci�t� hypocrite a ferm� les portes de l��panouissement � ces jeunes d�s�uvr�s qui ne trouvent m�me pas une structure culturelle digne de ce nom pour se cultiver ou donner libre cours � leurs dons ! J�ai rencontr� un autre �migr� clandestin qui est maintenant install� l�galement en Italie et qui m�a racont� son histoire : �Comme tous les harraga, j�avais �chou� dans la banlieue d�une grande ville europ�enne, en l�occurrence Rome. C��tait tr�s difficile pour moi, je n�avais ni papiers, ni argent. Je vivais dans un wagon d�class�, au fond d�une gare d�saffect�e. Je ne sortais de mon trou que pour chercher de la nourriture. Un jour, j�ai rencontr� une fille tr�s belle. Elle avait une beaut� de star. Blonde � la silhouette fine et �lanc�e, elle avait les yeux d�un bleu qui me rappelait la couleur de la mer en hiver du c�t� du Lever de l�aurore, dans ma B�ne ch�rie. Comment pouvait-elle s�int�resser � un type comme moi, moche, sale et sans boulot ! Chez nous, en Alg�rie, les filles ne te regardent que si tu as de l�argent et une belle bagnole. Je ne comprenais pas qu�elle puisse me dire : �je t�aime�. Le week-end, lorsque ses parents partaient vers leur r�sidence secondaire, elle m�emmenait chez elle. Je pouvais enfin prendre une douche et manger � ma faim. Le jour o� elle m�annon�a qu�elle voulait m��pouser, je n�en croyais pas mes yeux ! Moi, ya kho ! Impossible ! Pourtant, c��tait vrai. Les parents furent compr�hensifs et tout se passa bien ! Evidemment, mon comportement dans mon travail et dans mes relations avec ma belle-famille est exemplaire ! J�honore mon pays�� Souvent, les histoires ne se terminent pas comme dans un beau roman d�amour. R�cemment, plusieurs jeunes connurent un sort dramatique : leur barque n�a pas r�sist� � la temp�te et ils sont toujours port�s disparus. On m�a appris que la mer a rejet� le corps de l�un d�entre eux sur une plage d�serte de cette longue corniche qui sommeille en cette p�riode hivernale. Et il y a tant d�autres histoires � raconter sur les clandos du Golfe. En regardant cette mer d�mont�e hurler de toutes la force de ses vagues tumultueuses, j�ai l�impression qu�elle aussi, s�est mise � parler. Et, dans la nuit noire qui tombe sur le Golfe, je crois m�me qu�elle pleure aussi�


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